Lettre
LSMXXO.
ÏIA' LESSING.
homme puisse triompher de l'empire que prendront sur lui ses passions, comme le fera Thonmie religieux ? » Même sophisme, répond Lessing. c D'abord on n'est pas chrétien par cela seul qu'on croit i la vie future et à une justice divine. Il y faut "autre chose encore. Mais en admettant même cette tbèse,^ on a prouvé seulement que la religion révélée peut augmenter les motifs que nous avons de bien faire , mais non que ce sont les seuls qui puissent nous déterminer à la vertu. Ce n'est pas le nombre des motifs qui importe, c'est leur force, leur valeur intrinsèque ; et im seul nlotif sérieusement et longuement pesé peut faire plus que vingt motifs auxquels nous n'aurons accoixié que la vingtième partie de Timportance donnée à un seul. D'ailleurs on peut demander également : qui nous garantit que même un homme pénétré des vérités de la religion révélée ne se laissera pas dominer et entraîner par ses passions? > . L'argumentation de Lessing est, ce semble, sans réplique et la thèse de Cramer, du moins telle qu'il croit l'avoir démontrée, ne tient plus debout.
Mais telle n*est pas Uopinion de Basedow, qui reparaît poiur entreprendre la défense de son ami, selon lui calomnié, outragé, maltraité par l'auteur des Lettres. C'était une imprudence et une maladresse \ car c'était donner beau jeu à Lessing, qui ne demandait pas mieux que de recommencer la discussion avec une nouvelle vigueur, pour rendre plus éclatante la défaite de son adversaire. Et d'abord, il n'a pas calomnié Cramer, en rappelant, non pas un bon versificateur, conune le prétend Basedow, mais le plus habile des versificateurs; et ce n'est pas là un médiocre éloge ; car ne l'est pas qui veut. Un des meilleurs critiques anglais accorde ce
titre à. Pope, no réservant celui de poète qu'à. Spencer, à Shakespeare et à Milton; Diderot, lui aussi, fait une difféj^nce entre le versificateur et i le poète, et ajoute qu'il ne méprise pas le premier^ « c^ son mérite est rare >. Mais quant à accorder à Ci*amer le génie poétique, c'efit une autre affaire ; et lorsque Basedow, insistant pour lui revendiquer également ce mérite, cite de kii plu8ieui*s strophes à Tappui, Lessiug regrette même d'avoir été ti*op généreux en l'appelant « le meilleur des versificateurs », car là, il se montre à peine versificateur médiocre.
Basedow n'est pas plus heureux quand il essaie de l'éprendre la thèse, déjà victorieusement réfutée par Lessing, de Fimpossibilité d'être honnête homme sans religion. Pour rendre son raisonnement plus évident, il lui donne la foime d'im ample syllogisme, avec plusieurs preuves en sous-ordre. Il ignorait à quel rude dialecticien il avait affaire, et Lessiug n'a pas de peine à renverser ce lourd et fragile échafaudage scolastique, et à montrer encore une fois la faiblesse de cette pénible argumentation, qui n'est qu'un sophisme perpétuel, car elle ne repose que sur une équivoque, prenant le mût religion tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, suivant la conclusion à laquelle on veut aboutir. Ce qui résulte de tout cela, c'est que Cramer, ce savant théologien, en dépit des efforts de son trop zélé défenseur, s'est enferré dans son propre raisonnement ; qu'il a voulU| mais n'a pas pu, prouver ce qu'il avançait, et même, qu'il « écrit comme il est à peine permis à un homme de parler dans la chaleur d'une discussion «.
Si le bon sens ferme et lucide de Lessiiig est blessé des sophismes du Ctaxsewr si maladroitement défendus,
son goût lAt^raire n*est pas moins choqué du style du collaborateur principal de ce recueil (Cramer encore sans contredit), qu'il trouve d'une prolixité qui n'a d'égale que la p^vreté des idées. Il ne peut souffrir ces lieux communs longuement, lourdement développés dans des périodes compliquées comme im labyrinthe, où il faut trois fois reprendre haleine avant d'en saisir l'ensemble. C'est le mauvais style d'un plat prédicatem*, qui débite ces longues phrases, « pour que ces auditeurs, avant d'être arrivés au bout, aiept eu le temps d'oublier le commencement, et puissent l'entendre distinctement, sans le comprendre le moins du monde >. Les protestations indignées de Basedow ne changent rien au jugement de Lessing. Au contraire, il donne quelques échantillons de ce mauvais style, qui ferment la bouche à son contradicteur. Il n'entend pas du reste étendre son jugement à tous les écrits de Cramer, qu'il n'a pas lus, ni à ses sermons, qu'il n'a pas entepdus. 11 a fait ce qu'im vrai critique doit toujours faire : « Juger l'œuvre qu'il a sous les yeux sans, se préoccuper si l'auteur en a produit d'autres, meilleiu*es ou pires \ »
Toutefois, parmi tant de sujets de blâme et de critique que lui fournît le Censeur, Lessing trouve aussi une occasion de le louer et de l'approuver. Il s'agit d'un article de critique littéraire, le seul de ce genre qu'avait donné le Censeur, et qui traite « des moyens d'élever le
1. Lotlre 105. — Cramor ot son parti avaient trouvé un défenseur (Iniis un recueil : Briefe ûber Merkwûrdigkeiten der deuUchen Literatur lie F. V. Gerstenborg, qui fait pièce aux Literalurbriefe (1766) et à reçoit) berlinoise, et se donne comme Torgane du groupe allemand de Coponliaguo. Voy. sur ces lettres rinlérossanto monographie de Max Kocli sur Peter Slurz (un des coliaborateura du recueil).
Style de la prose au-dessus du style poétique ' ^. L'auteur débute par une très juste observation: c'est qu'aucuïie nation n'a excellé, soil dans la prose, soit dans la poésie, qui n'a pas très soigneusement distingué la langue de la prose de celle de la poésie. Les Grecs, le» Latins, les Italiens et les Anglais nous en fournissent l'exemple, « Les Français, qui écrivent avec le plus de finesse et mieux qu'ailcuue nation européenne, la langue de la vie sociale et de tout ce qui s'y rapporte, ont à peiné distingué leur prose de leur poésie. On se tromperait cependant si l'on croyait que leur poésie ressem* ble à leur prose. Elle en diffère souvent beaucoup; et -lorsque cette différence ne se rencontre pas, nous avons du moins le plaisir de trouver chez eux, à défaut d'expressions poétiques, de la belle prose. Ce plaisir, ceux de nos écrivains allemands qui tiennent peu de compte de là différence de la poésie et de la prose, nous donnent très rarement l'occasion de le goûter. »
Lessing approuve pleinement ces réflexions, qui visent particulièrement Gottsched, lequel voulait réduire ia poésie à une prose rimée. Il donne également son assentiment aux moyens que propose le critique du Censeur pour maintenir cette différence essentielle. Ces juoyens sont : le choix des mots les plus nobles, les plus expressifs, et aussi ceux qui sont composés avec goût < comme l'ont fait les Grecs, que nous pouvons 4miter et comme nos ancêtres nous autorisent à le faire > . Mais les mots seuls ne font pas la langue et la phrase .poétiques ; il les faut combiner d'une certaine façon, et ici Virgile doit être notre modèle. Ce n'est pas tout