‹ LessingChapitre 50 sur 233 · Préface de La Fontaine · texte numérisé non relu

Préface de La Fontaine

•ces seuls mots : gai bayardage {lustige SchwatzhaftigkeU).

Que faut-il penser maintenant de la conception de la fable que Lessing adopte; qu'il proclame la seule vraie, et d'après laquelle il juge toutes les productions •qui rentrent dans ce genre?

La fable ésopique est incontestablement ime des formes de la fable ; elle a son mérite, sa raison d'être, son utilité. Lessing l'a faite sienne, parce qu'il l'a trouvée vraie ; mais surtout appropriée à son tempérament littéraire ; parce qu'elle exige du fabuliste précisément les (qualités qu'il possède lui-môme : le sens philosophique, la justesse et la pénétration d'esprit, le trait épigrammatique, la concision nerveuse du style. La fable qui demande autre chose n'est pas pour lui plaire. Il n'en veut pas, et puisqu'il s'agit ici de fiable, on ne peut s'empêcher de penser à ce personnage qui dédaignait les raisins, on sait pourquoi. Mais cette fable ésopique et lessingienne, esl-elle la seule possible? Est-il défendu à un fabuliste d'en imaginer une autre ?

La fable ésopique n'est ni la seule ni la première forme de la fable. Elle n'est qu'une forme dérivée, relativement moderne, de l'antique épopée animale, née aux époques primitives, dans l'Inde, en Orient, en Germanie, non du besoin d'instruire et de moraliser, mais de l'intimité de rhonune avec la nature, de son commerce familier avec les animaux, ses serviteurs, ses compagnons, ses auxiliaires, dont il observe les mœurs ; dont il comprend le langage; auxquels bientôt il pi-ête des raisonnements, des passions, des aventures, et qui deviennent ainsi, comme les grands guerriers, les acteurs el les héros de ces légendes, de ces récits populaires.

De cette épopée primitive est, sortie plus' tard la fable. La réflexion, les allusions satirîques aux hommes et aux événements du jour, oiit peu à peu remplacé la simplicité purement narrative des premiers temps. On a appliqué à des situations de la vie humaine ces récits et ces peintures de la vie animale. On en a. tiré des leçons, des conseils pratiques, des règles de conduite. La largeur épique s'est rétrécie et condensée en une petite narration, destinée à mettre en évidence une vérité morale. De là la fable proprement dite, dont là Grèce nous offre les premiers modèles. Les Grecs n'ont pas vécu comme les Orientaux dans Tintimité de la nature. JL^épopée animale n'a pas fleuri chez eux. Mais chez ce peuple actif, raisonneur, vivant de la vie publique, peuple d'orateurs, de philosophes, de politiciens, la fable prit ime autre forme, un caractère didactique et pratique, et devint Tauxiliaire de la morale et de la politique. Aristote dans sa Rhétorique là range avec V Exemple parmi les moyens de persuasion. Ésope a donné son nom à cette forme nouvelle de la fable. En est-il Tinventeur? On ne saurait l'affirmer. Ésope, d'ailleurs, est un personnage semi-légendaire, dont l'origine et la vie sont diversement racontées. Il n'a rien écrit. Il parlait ses apologues. Il est certain que parmi ses récits il en est beaucoup venus d'ailleurs, d'Orient peut-être, qui se sont mêlés aux siens et ont été mis sous son nom. Quoi qu'il en soit, la fable ésopique ne vise qu'à l'instruction, et néglige tout le reste. Lessing, plus préoccupé de son utilité morale que de sa valeur poétique, a voulu lui conserver ce caractère, qui seul à ses yeux pouvait en garantir l'efficacité. « Si je dois être instruit d'une vérité morale, il faut que je puisse em-

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brasser la fable d'un coup d'œil, et pour le faire il faut qu'elle soit aussi courte que possible \ Mais tout ornement nuit à cette brièveté, car sans lui, elle pourrait ôtre encore plus courte : « donc les ornements sont conti-aires au but de la fable ». Ce raisonnement est très contestable. A ce compte, la comédie, par exemple, n'aurait aucune efficacité morale, puisque l'enseignement (qu'elle veut donner arrive très tard, à la fin de la pièce. Mais Lessing raisonne'autrement, et il s'applique à réduire ses fables au strict nécessaire, à la plus rigoureuse simplicité '. Après en avoir composé quelques-unes en Vers dans sa jeimesse, pendant sa courte période d'inspiration poétique, il s'amenda plus tard, et les trois livres publiés en 1759 ne contiennent que des fables en prose ; car le vers est ^éjà un ornement nuisible à la clarté et à la brièveté. Dans l'entretemps Lessing avait sérieusement médité la théorie de. la fable. Il c s'étonnait que la voie suivie, par Ésope et qui conduisait droit à la vérité, fût délaissée par les modernes, pour les sentiers fleuris de la narration prolixe et bavarde' ». Ses fables ne sont que trop conformes à cette théorie : < Un ardent coursier passe au galop monté par un jeune gai^çon. Un taureau sauvage

] . Ce n*est pas seulement la fable, c'est aussi le drame que Le«iD!; essaie de réduire i sa plus simple expression. La tragédie de PhUoUu, qui est de la même année que les DUserialionM, en est une appUcation et un exemple.

s. Il a appliqué ce même procédé de simplification à plusieurs fableâ do La Fontaine en môme temps qu*il les a modifiées sur quelques points. Il a corrigé La Fontaine comme il se vantera dans la DramaXur^ de pouvoir refaire n'importe quelle tragédie de Corneille. La gloire do La Fontaine n*a pas eu trop à en souffrir. (Voy. à ce siget la judicieuse appréciatiou de M. Crouslé : Lessing et le goût français, p. 119.)

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