Chap. UI
Têtre qui souffre.. L'homme le plus patient, le- plus ferme, s'il crie, ne crie pas toujours; et ce cri, plasliquement représenté et fixé, bientôt n'exprimerait plus que la faiblesse impuissante et méprisable.
Donc, iion seulement la loi du Beau, mais les limites imposées à l'art plastique par les moyens d'expression dont il dispose; mais Teffet qu'il doit produire sur l'imagination de celui qui contemple Tœuvre, interdisent à Tartiste les attitudes de corps, les contractions de physionomie violentes, et lui imposent cette mesure, cette noble simplicité, cette calme grandeur, queWinkelmann admire dans les chefs-d'œuvre de Tart grec.
Mais ce qui est Interdit au peintre et au sculpteur, est permis au poète. Le domaine infini de la perfection lui est ouvert. La beauté de la forme extérieure n'a pour lui qu'une valeur secondaire. Il n'a pas besoin de se préoccuper de l'harmonie des lignes du corps ou de la physionomie. Le Laocoon de Virgile crie : nous entendons ces cris furieux, hon'endos clamores ; mais nous ne songeons pas à regarder sa figure ; nous ne voyons pas l'ouverture disgrâcieusement démesurée qui laisse échapper ces clameurs. Pourquoi? C'est que la poésie est soumise à d'autres lois que les arts plastiques.
Le poète n'est pas obligé de concentrer dans un seul moment les tableaux qu'il nous présente ; de choisir le moment le plus conforme aux lois de la beauté, aux nécessités de son art, aux exigences de nos facultés esthétiques. Il peut suivre le développement d'une action dans tous ses moments successifs, depuis son origine jusqu'à son dénouement. Chaque moment est marqué par un trait différent, et lors même que ce trait pris isolément pourrait blesser l'imagination du lecteur, il se-
rait si bien préparé par celui qui précède, ou si bieu atténué pai* celui qui suit, que cette impression isolée se perdrait dans Tensemble et contribuerait même à rehausser TeiTet totale
C'est pourquoi les cris de Laocoon ne nous choquent point, et nous ne le méprisons pas pour cela ; car le poêle nous Ta dépeint d'abord comme le patriote le plus dévoué, le plus coui*ageux. Ce n'est pas à la faiblesse de son caractère, mais à la violence de ses soufErances que nous attribuons ses cris.
Si donc le sculpteur a bien fait de ne pas faire crier son Laocoon, le poète a également bien fait de le faire crier.
Mais ce qui est peimis au poète épique, l'est-il également au poète dramatique ? La poésie dramatique, par le jeu de l'acteur et la représentation visible de Tac^ tion, relève de la plastique autant que de la poésie. Ne doit-elle donc pas en subir la loi ? Est-il conforme aux lois de l'ait de faire paraître sur là scèniB Philoctète convulsionné, hurlant, étalant ses plaies hideuses'?
En lisant cette ti*agédie on verra que le génie de Sophocle a su triompher de cette difficulté, en entourant ce spectacle repoussant de toutes les circonstances qui en diminuent l'horreur matérielle, sans affaiblir la pitié qu'il inspire et sans blesser notre sens esthétique. Voilà déjà de sérieuses différences enti-e les arts plas-