Chap. XVI
Mais les choses coexistantes dans l'espace, ce sont les corps avec leurs formeSi leurs aspects et leurs qualités visibles.
Les choses qui se succèdent dans le temps, ce sont les actions, c'est-à-dire les mouvements extérieurs ou intérieurs, visibles ou invisibles.
L'objet de la peinture ce seront donc les corps; l'objet de la poésie, les actions. Mais Lessing prévoit de suite l'objection : Cette séparation entre les corps et les actions n'existe pas dans la réalité. Il n'y a pas d'un côté des corps, de l'autre des actions. Les actions (visibles et extérieures) s'accomplissent dans les corps et par les corps, qui en sont les sujets et les agents.
La peintm*e, en représentant des corps, aura donc aussi à représenter des actions. Mais, nous le savons : d'une action, la peinture (ou la sculpture) ne peut représenter qu'un seul moment. Elle ne la représentera pas à proprement parler-, elle l'indiquera seulement. De son côté, la poésie, en représentant une action simple ou multiple, représentera aussi les corps par lesquels ces actions se manifestent. Mais de même que la peinture ne représente une action qu'en un seul de ses moments, la poésie ne représentera les corps que par un seul de leurs aspects, par une seule de leurs qualités, celle qui correspond naturellement à l'action représentée, et qui pourra en donner l'idée la plus complète. Que si l'on objecte à Lessing, que les signes de la poésie, quoiqu'étant successifs, sont aussi arbitraires et peuvent par conséquent représenter aussi bien les corps qui coexistent dans l'espace que les actions qui se auccèdent dans le temps, il répondra que c'est là une qualité du langage en général, dont peut user le prosateur, qui prétend
seulement nous donner des idées précises et complètes des choses.
Mais le poète veut faire plus; il veut nous donner non seulement l'idée, mais l'impression des choses ellesmêmes , et une impression si rapide, que nous n'avons pas conscience, en quelque sorte, des moyens, c'est-àdire des mots qu'il emploie ^ Cependant la parole, écrite ou parlée, ne peut faire ce que font nos sens, en présence d'uu objet matériel, c'est-à-dire, parcourir les parties dont se compose cet objet, en saisir les rapports et l'eusemble, et exécuter ces opérations divei^ses si rapidement, qu'il semble que ce ne soit qu'un acte unique ; et cependant ce n'est qu'ainsi que nous pouvons avoir l'idée d'un tout, de ses parties et de leurs rapports. Ce que l'œil embrasse d'un coup, presque instantanément, le poète, à l'aide des mots, ne peut que l'énumérer lentement et, le plus souvent, arrivés au dernier trait du tableau, nous avons oublié le premier. L'ensemble nous échappe, et môme si la mémoire parvient à le reconstruire, quelle difficulté ! et combien ce tableau si péniblement formé reste vague et confus! C'est qu'il y a ici contradiction, collision entre l'objet qu'on veut représenter et les signes dont on se sert, entre le coexistant et le successif ; l'un est absorbé en quelque sorte par l'autre.
La décomposition, l'analyse du tout en ses parties est facile : le langage n'est-il pas un instrument d'analyse ? mais la reconstitution, la synthèse de l'ensemble, qui nous donne l'image complète des choses, est difficile et souvent impossible. La description poétique, qui pré-