‹ LessingChapitre 89 sur 233 · Gœlhe, Dichtung und Wahrheit · texte numérisé non relu

Gœlhe, Dichtung und Wahrheit

24 '2 f LESSING.

aussi par où péchaient les affinnations trop tranchantes, les théories trop absolues du Laoeoon.

Ainsi Mendelssohn, esprit moins vigoureux que Lessiug, mais plus fin, et qui voyait mieux les détails et les nuances, a défendu contre lui Tunion et la solidarité des beaux- arts.

Herder, qui a critiqué Lessing sur beaucoup de points, sans avoir toujours raison contre lui, a cependant vu ce que la théorie de Lessing enlevait de ressources et de beautés à la poésie. Il tremblait en songeant au « massacre de poésie lyrique » {ein It^risches Blutbad)^ dont cette théorie rigoureusement appliquée serait la conséquence. Mais, en revanche, personne n'a mieux apprécié, n'a plus vivement admiré les grandes qualités de penseur et d'écrivain de Lessing*. Herder du reste était destiné, plus que tout autre, par la différence même de sa nature, à compléter Lessing. Si celui-ci est avant tout critique logicien et dialecticien, merveilleusement apte à bien marquer les différences et les oppositions entre les idées, à les bien définir, à les bien distinguer, Herder, au contraire, critique d'intuition et d'imagination, voit leurs rapports, leurs affinités, possède le don des synthèses et des larges vues d'ensemble. Avec Herder commence réellement la critique du xix'' siècle, destinée à rétablir, mais à un point de vue plus élevé et vraiment philosophique, les rapports entre la poésie et la peinture qui, aujourd'hui, grâce à Lessing et au Laoeoon, peuvent se rapprocher sans danger pour Tune ou pour l'autre.

1. Voy. le premier chapitre des Kritisehe WàUUr où il met en présence Winkelmann et Leasing et fait admirablomeut ressortir les murU(>8 de TuQ el de Taulro.

Le Laocoon, à son apparition et dans rinteatioii de son auteur, a été un manifeste, uiie machine de guerre et de démolition, un instrument de révolution. Il est resté, quoi qu'en ait pensé Lessing lui-même', et restera toujours, dans ses grandes lignes, malgré son caractère fragmentaire et incomplet, malgré les lacunes, malgré les affirmations trop absolues, les appréciations aujourd'hui reconnues inexactes , un ' monument de haute critique philosophique, un modèle de puissante et subtile dialectique, de beau et de grand style, de ce style que Herder apprécie si bien en l'appelant « le style d'un poète, c'est-à-dire d'un écrivain qui crée sous nos yeux, qui pense devant nous, et dont nous voyons l'œuvre nattre, comme le bouclier d'Achille chez Homère » .

Lessing, sur les traces de Winkelmann, et conduit par sa propre inspiration, a propagé en Allemagne le goût du grand art classique, de la belle antiquité grecque, l'étude des modèles de la vraie Beauté. Il est un des puissants promoteurs de cette renaissance, de cet âge d'or de la littérature allemande, où le génie antique et le génie moderne ont célébré, dans les chefsd'œuvre de Qœthe et de Schiller, leur union féconde. Il a ramené à sa vraie destination la poésie égarée dans une fausse direction*. S'il ne l'a pas conduite aussi loin

1. Il écrit à Gleim (18 mai 1766) : < Je suis assex vaniteux pour vous envoyer mon Laocoon, bien qu» j*appréliendo qu'il vous faudra toute Tamitié que vous avez pour moi, pour lire ce mélange (Mischmasch) de pudanlisme et d*élucubrations (Grillen), et no pas le trouver tout à fait mauvais. ■ — A Klotz (6 juin 1766) : c J'espôre peu de lecteurs pour mon Laœoon et encore moins de juges autorisés. •

8. On a constaté l'influence du Laocoon dans la partie descriptive des poésies de Gœtlie et de Schiller, notamment dans Hermann e( Dorothée et dans le Spazitrgang,

qu'elle peut aller, qu'elle est allée après lui, du moins Ta-t-il mise dans la bonne voie, la seule qu'elle doive suivre pour rester fidèle à son principe et à sa destination.

La critique littéraire et esthétique n'a jamais cessé de s'occuper du Laocoon. Les conunentaires qu'on a accumulés autour de cette œuvre, les discussions ardentes qu'elle a soulevées, et qui ne sont pas épuisées, attestent bien sa valeur et son influence durable.

Le Laocoon, de même que la Poétique d'Âristote et VArt poétique de Boileau, restera comme une sorte de constitution organique de la poésie, qu'on a corrigée, modifiée, élargie dans beaucoup de ses parties, mais qu'on ne saurait, sans danger, vouloir reviser dans son principe fondamental.

Page 1