Op. cit., p
Virgile que les artistes n'ont fait que suivre, de môme qu'ils l'ont suivi dans le mouvement libre des bras, ce qui donne plus d'expression et de vie. Les bras, resserrés contre le corps par les anneaux des serpents, auraient répandu sur tout le groupe le froid et la mort. Les artistes cependant ont dû s'écarter de la description virgilienne dans la manière d'enlacer les serpents; autrement les plis redoublés des reptiles auraient couvert tout le corps et la contraction si expressive de la partie inférieure du corps serait restée invisible. L'enroulement répété autour du cou eût complètement détruit la disposition si agréable du groupe en forme de pyramide et les têtes pointues des serpents sortant de ce bourrelet auraient produit un manque de proportion aussi brusque que la forme de l'ensemble eut été choquante. Mais le Laocoon de Virgile est vêtu, objecter a- t-on. C'est vouloir rabaisser l'art, dit Lessing. Une étoffe, ouvrage de la main d'une esclave, a-t-elle autant de beauté qu'un corps organisé, œuvre de l'éternelle sagesse? L'imitation de l'un ou de l'autre demande-telle les mêmes facultés, prouve-t-elle le même mérite, rapporte-t-elle le même honneur? C'est le besoin qui a inventé les vêtements et qu'est-ce que l'art a à faire avec le besoin? Chez le poète, un vêtement ne cache rien ; notre imagination voit à travers ; mais l'artiste, rien qu'en laissant au prêtre les bandelettes sacrées, aurait caché le front, siège de l'expression. De mémo que l'artiste a sacrifié
pour les cris l'expression à la beauté, de même ici. il a sacrifié le costume à l'expression !.
Tout cela est bien raisonné, mais ne prouve nullement que les artistes se soient inspirés de la description du poète romain, quoique Lessing ajoute que les sculpteurs dans leur art étaient aussi grands que le poète dans le sien. Il retourne ensuite la question et dit : Peut-être le poète a-t-il copié les artistes. Les raisons qui ont empêché les artistes de suivre fidèlement le poète n'existaient pas pour celui-ci. Voyez la description de Jacques Sadolet ; elle est digne de l'antiquité ; vous verrez comment Virgile eût décrit cette scène, s'il avait eu le groupe devant les yeux. Les changements que Virgile aurait faits au modèle qu'on lui prête, ne fussent-ils pas malheureux, resteraient toujours arbitraires. On copie pour être ressemblant ; mais peut-on être ressemblant quand on modifie plus qu'il n'est nécessaire 2 ?
Lessing ne voyait pas combien on fait tort à Virgile en comparant sa description avec le groupe. Gœthe a justement remarqué, dans son article sur le Laocoon, que cet épisode n'est pour Virgile qu'un moyen pour atteindre une beauté supérieure.