‹ Lessing et l'AntiquitéChapitre 12 sur 162 · Ueber Bilcl, Dichlung und Fabel, p · texte numérisé non relu

Ueber Bilcl, Dichlung und Fabel, p

fable en prose ; mais la fiction poétique n'est pas nécessairement liée au mètre. Au mot précepte, Richer aurait dû ajouter moral, parce que tous les arts, toutes les sciences ont leurs règles, leurs préceptes, mais la fable n'appartient absolument qu'à la morale. Et qu'est-ce qu'une image? On appelle image, dit Lessing, toute représentation sensible d'une chose faite d'après une seule des mutations qui lui appartiennent; c'est comme la peinture d'une seule scène. Une image peut bien nous présenter et nous faire reconnaître une vérité morale, mais elle n'est pas pour cela une fable. Tantale altéré au milieu des eaux est une vraie image qui nous fait connaître que l'on peut être dans le besoin au milieu de la plus grande abondance ; mais cette image estelle une fable? Non. De même la fable de Phèdre intitulée : Le Temps (V, 8). — Si la fable n'exigeait pas nécessairement différentes images qui concourent à un même but; si elle n'exigeait pas, en un mot, ce que nous entendons par le mot action, toute comparaison, tout emblème ferait une fable. J'entends par action, continue Lessing *, une suite de changements qui font ensemble un seul tout. Cette unité d'un tout consiste dans l'harmonie de toutes les parties, dans leur concours vers le même but. Le but de la fable est la proposition morale. La fable a, par conséquent, une action, lorsque ce qu'elle raconte consiste dans une suite de situations

et que chacune de ces situations contribue à faire connaître intuitivement les idées particulières qui établissent la proposition morale. La narration de la fable doit présenter plusieurs situations, plusieurs scènes. Une situation, ou même plusieurs situations qui ne font que co-exister, qui ne se succèdent pas l'une à l'autre, ne suffisent pas pour une fable. Et si l'action prétendue d'une fable peut se peindre tout entière, c'est une preuve infaillible que la fable est mauvaise, qu'elle ne mérite pas même le nom de fable : c'est un emblème.

Ce passage présente un double intérêt ; d'abord, Lessing y donne pour la première fois une définition de l'action qui montre l'influence de la Poétique d'Aristote qui l'occupait depuis quelques années; ensuite on y voit, comme en germe, les idées fécondes du Laocoon. Aristote dit que la fable, c'està-dire le sujet d'un poème, consiste dans « l'arrangement des faits » («j'joxaaiçxwv upaY^àTtov *), c'est ce que Lessing rend par « une suite de changements » qui font un tout, dont les parties doivent former l'unité de l'action, qui visent le même but. — La différence entre l'image et l'action est très spirituelle ; c'est dans cette différence que consiste la diversité des procédés dans la peinture et dans la poésie 2. Lessing prend cependant le mot image

1. Poétique, en. VI,2;voy. Gotschlich, Lessings Aristotelische Studien, p. 113.

2. Dans les Fables morales de Richardson, que Lessing avait traduites en 1757, il y avait pour chaque fable une image ;

dans le sens concret ; Herder dans son traité distingue, d'après Platon, deux sortes d'images : l'image concrète (elxc&v) et l'image abstraite (<pâvxaa[jia). Pour la fable, il ne s'agit que de cette dernière '. Lessing cependant ne s'est attaché qu'au sens propre du mot, pour en déduire ses vues sur l'action. Après De la Motte et Richer, arrive le grand théoricien du temps, Batteux 2. Celui-ci disait que l'apologue est le récit d'une action allégorique ; il définissait l'action par une entreprise faite avec dessein et choix ; l'action suppose, outre le mouvement et

il est probable que cette circonstance a suggéré à Lessing ses idées sur la différence entre l'image et l'action. Voy. Danzel-Guhrauer, Lessing, I, p. 410.

1. Veber Bild, Dichtung und Fabel, p. 84; comp. l'édition de Prosch, Abhandlungen ùber die Fabel, p. 99.

2. Ce critique dominait aussi bien en Suisse quà Leipzig. Son Cours de Belles-Lettres ou Principes de la littérature (1747-1750) devint le manuel de toutes les théories en Allemagne. Il fut très souvent traduit et annoté. Bertram et' Adolphe Schlegel, le père des deux poètes romantiques, avaient traduit Les Beaux-Arts réduits à un même principe, qui forme le premier volume du cours; Gottsched en fit un extrait; enfin, Ramier a traduit et augmenté tout le Cours (1756-1758) qui eut cinq éditions. Môme après le Laocoon et la Dramaturgie, après les œuvres esthétiques de Herder, Batteux-Ramler fut considéré comme le code de la littérature. — Sur la traduction de Schlegel, voy. Braitmaicr, op. cit., I, p. 296. — L'influence de Batteux en France se manifeste seulement dans le choix des sujets de thèses de doctoral qui, au commencement de notre siècle, étaient purement didactiques. — Son Cours fut encore édité en 1824.

la vie, du choix et une lin, cl clic ne convient qu'à l'homme usant de sa raison. Si cette définition est exacte, dit Lessing l, de cent fables qui existent, nous pouvons en jeter quatre-vingt-dix au feu. A peine y en aura-t-il deux ou trois, parmi celles d'Ésope même, qui soutiennent l'épreuve. Il proteste contre le sens étroit qu'on attache au mot action. Il y a des critiques, dit-il, qui n'admettent d'action que dans les cas où les corps ont ce degré d'activité qui les fait passer d'un lieu dans un autre . Ils n'en trouvent dans une fable que lorsque le renard saute, que le loup déchire sa proie et que la grenouille attache la souris à sa patte 2. Il ne leur est jamais venu à l'esprit qu'un combat intérieur des passions, que différentes pensées qui se succèdent et dont l'une détruit l'autre, puissent être une action. La première fable de Phèdre (Le Loup et l'Agneau), que Batteux nomme une des plus belles et des plus célèbres de l'antiquité, lui a inspiré sa définition; mais cette fable n'est pas belle parce que son action est une entreprise faite avec choix et dessein, mais parce qu'elle remplit entièrement l'objet de sa morale qui fait mention d'une entreprise pareille. Lessing trouve que Batteux a trop confondu faction de l'apologue avec celle de l'épopée et du drame. « L'action des deux derniers, dit-

2. C'est une allusion à la préface que Bodmer mit aux fables de Meier de Knonau. Bodmer, comme nous le verrons, s'est vengé de cette attaque.

il, d'après Aristote, doit avoir, outre la fin que le poète s'y propose, une fin intrinsèque et qui lui appartienne en propre ; l'action de la fable n'a pas besoin de cette fin intrinsèque, elle est assez parfaite, lorsque, par son moyen, le poète arrive à son but. Dans l'épopée et dans le drame, l'art d'exciter les passions est le premier et le principal objet du poète. Mais il ne peut les exciter qu'en les imitant et il ne peut les imiter qu'en leur fixant quelque but dont elles tâchent de s'éloigner ou de s'approcher. Il faut donc qu'il prête certaines vues à l'action même et qu'il sache rassembler toutes ces vues sous un but principal, de manière que les différentes passions puissent subsister l'une avec l'autre. Le fabuliste, au contraire, n'a point affaire à nos passions, mais seulement à notre entendement. Il a pour but de nous convaincre vivement de quelque vérité morale particulière. Et, suivant que la nature de cette vérité peut l'exiger, il cherche à remplir son objet par la représentation sensible d'une action qui a, ou qui n'a pas par ellemême de but particulier. Dès qu'il en est venu à bout, peu lui importe que l'action qu'il a inventée soit parvenue ou non à la fin intrinsèque : il laisse souvent ses personnages à moitié chemin et ne se met nullement en peine de satisfaire notre curiosité sur leur compte '. » C'est pourquoi Lessing, dans sa

1. P. 47 cl Poétique, ch. xxm. — Colle différence entre l'action dans le drame et dans l'apologue ou le conte en gène-

Définition de la fable, évite le mot action et le remplace par un événement individuel.

Outre la Poétique d' Aristote, Lessing étudiait alors la Rhétorique, Il y a trouvé un passage i à l'aide duquel il établit la différence entre la fable et la parabole. Aristote cite parmi les arguments dont dispose l'orateur, d'abord l'exemple qui peut être tiré de l'histoire ou de la fiction. L'exemple tiré de la fiction se divise, dit-il, en parabole et en fable, et il donne quelques exemples, sans rien dire de la différence de ces deux genres. Le commentaire de Lessing est très sagace. Nous lisons dans Aristote : « Élire un magistrat par le sort, c'est comme si le propriétaire d'un vaisseau, ayant besoin d'un pilote, tirait au sort lequel de ses matelots le serait, au lieu de choisir avec soin le plus habile d'entre eux, pour remplir cette place. » Voilà deux événements particuliers appartenant à une même vérité morale générale. L'un est celui que l'occasion présente dans le moment même ; l'autre est celui qui est feint, pourtant ce dernier n'est pas une fable. Mais s'il y avait dans Aristote : « Vous voulez nommer vos magistrats par le sort, je crains qu'il ne vous arrive, comme à ce propriétaire de vaisseau qui, manquant de pilote, etc. ».

rai fut approfondie par Lessing dans la Dramaturgie (art. 35), à propos du Soliman II de Favart, pièce tirée d'un conte de Ifarmontel.

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