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2. Herder, dans ses Sylves (I, 46), était le premier à combattre la traduction de Lessing, comme contraire à la grammaire. Il suppose que les jumeaux avaient les pieds entrelacés pour marquer leur parenté; cette traduction est également fausse ; Heyne croyait qu'ils avaient les jambes tournées dehors; Gedoyn et de Quincy traduisent: les pieds contrefaits; Welcker croit que les jambes étaient placées dans le sens inverse; Maury traduit : les pieds crocltus. Voy. Bliimner, Laocoon, p. 576. Hase, dans une note inédite, le traduit par : distortus.
3. On rappelait les vers de Tibulle : « Postque venit tacitus fuscis circumdatis alis Somnus, et incerto somnia vara pede », où le poète parle de songes, aux pieds crochus \ mais vara n'est qu'une conjecture, et il faut lire ou niyra ou vana (aujourd'hui nigra prévaut). Mais môme si les pootes
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trouve pas d'analogie sur les autres monuments, et la haute antiquité de ce coffre ne prouve rien pour les représentations ultérieures de la Mort. — Après le monument de Bellori, Lessing en cite encore cinq autres, empruntés ceux-là àBoissard. Le Sommeil et la Mort y sont représentés avec les jambes croisées. Les monuments sont rendus pour la plupart avec un dessin primitif et pas tout à fait exact. On ne peut qu'admirer la sagacité de l'auteur qui a su tirer de ces instruments imparfaits de tels renseignements. On pourrait multiplier les exemples, mais à quoi bon? Partout nous voyons les deux jumeaux dans la même position. Toutes les représentations de. la Mort cependant n'avaient pas les jambes entre-croisées. Cette divinité peut être en mouvement. Les monuments que Lessing cite datent de l'époque romaine ; il lui arrive donc de voir le Sommeil et la Mort là où il s'agit souvent de la représentation du mythe d'Éros et de Psyché. Il prend même les attributions de Bacchus pour celles de la Mort, quoiqu'il n'ignore pas que le Sommeil se trouve souvent en compagnie de Bacchus f. Le papillon, l'urne cinéraire et la couronne qui, pour
désignent par creux les songes qui marchent sur des pieds vacillants, faut-il que ce soient des pieds crochus, et le génie des songes, le Sommeil, doit-il avoir également de tels pieds? 1. La devise de son travail : « Nullique ea tristis imago », est prise dans Stace [Thèbaid., X, 106), où ce poète décrit le palais du Sommeil; cette divinité se trouve mentionnée avec Bacchus, comme le grand bienfaiteur de l'humanité.
lui, sont des symboles de la Mort, ne le sont pas toujours. Le papillon se trouve souvent en compagnie d'Eros où il remplace Psyché. Ce que Lessing prend pour une urne est quelquefois une amphore et indique avec la couronne le génie du festin. Ainsi il croyait que sur le monument funéraire de l'affranchi Amemptus ' les deux génies qui se trouvent sur les Centaures représentaient le Sommeil et la Mort ; pourtant le sarcophage nous montre une scène bachique, comme on en trouve souvent sur les monuments funéraires. La corne (rhyton) et le cratère renversé d'où le vin s'échappe, l'attestent. Les deux figures qui chez Boissard étaient représentées comme génies ailés, au lieu d'avoir des ailes de papillon, sont Éros et Psyché 2. Lessing voyait bien que, entre la reproduction de Boissard et la description du monument donnée par Smetius 3, la différence était sensible ; aussi dit-il qu'il est triste de trouver de telles contradictions ; elles doivent dégoûter parfois un antiquaire qui ne veut pas bâtir sur du sable.
1. Au Louvre ; voy. Clarac, Musée de sculpture, pi. 185, 186, n. 177 et 178, reproduit dans l'édition de Bliïmner (collection Kurschner).
2. Voy. Frœhner, Notice de la sculpture antique du Louvre, I, 342, n° 373.
3. Ce savant hollandais voyageait en Italie de 1545-1551 et fit un grand recueil d'inscriptions qui a beaucoup servi à Gruter. — L'archéologue Boissard publia son ouvrage Anti. '//'iiatuni urbanarum liomanarum Libri VI, en 1597; les reproductions sont souvent inexactes.
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Malgré cette insuffisance des reproductions artistiques et quoiqu'il ne connût que des monuments de date récente, Lessing est arrivé, par raisonnement plutôt que par les monuments artistiques, à prouver que le trépas, chez les Anciens, fut dépouillé de toutes ses horreurs et que « l'homme apprenait à contempler avec un sentiment de tristesse, mais de pieuse résignation, l'heure fatale où, comme le génie, il dormirait pour toujours ». Ce génie, dit Maury *, n'est pas précisément, comme le croyait Lessing, une image de la Mort, de l'action de mourir; il ne représente pas ce moment terrible et brusque où le corps devient froid, les traits immobiles, où le regard s'éteint et les membres se roidissent; mais il figure le repos éternel qui suit cet instant fatal.
Dans la seconde partie de sa dissertation Lessing s'occupe des représentations des squelettes. Il prouve d'abord qu'ils ne représentaient pas la Mort. Klotz lui avait cité quelques monuments où l'on voit des squelettes. Mais je n'ai jamais nié leur existence dans les œuvres d'art des Anciens, dit-il. Il cite encore une demi douzaine.de pierres gravées et d'autres monuments où l'on en voit et s'écrie : « Quelle misérable étude serait celle de l'antiquaire, si sa force consistait en de telles connaissances; si
1. Lu personnage de la Mort et de ses représentations dans Tantiquité et au moyen âge. Trois mémoires dans la Revue archéologique, 1847 et 1848, 2e mémoire, pp. 686 et suiv.
celui qui sait le mieux énumérer de telles vétilles était le plus savant ! Mais je crois que cette étude a un côté plus noble. Il y a une différence entre le brocanteur en antiquailles et l'antiquaire ; celui-là a hérité des débris, celui-ci de l'esprit de l'antiquité ; celui-là se sert des yeux sans réfléchir, celui-ci voit aussi avec ses yeux intellectuels. » Même si on citait encore cent exemples de squelettes, il faudrait toujours affirmer qu'ils ne représentent pas la Mort. Peut-on juger l'antiquité d'après les idées chrétiennes? Les Anciens qui parlent si souvent de la Mort la décrivent pâle, haletante, avec des ailes noires et un glaive à la main ; elle claque des dents et ouvre une large bouche ; elle a des ongles sanglants avec lesquels elle marque ses victimes. Sa taille est tellement gigantesque qu'elle couvre tout un champ de bataille. Dans YAlceste d'Euripide, Thanatos est un personnage qui porte des vêtements noirs et un fer avec lequel il coupe les cheveux de ses victimes. Quoique les descriptions des poètes ne permettent pas de conclure pour les œuvres d'art, il n'est pas moins vrai que la sculpture a pris les caractères généraux de la divinité qu'elle voulait représenter; ce sont le repos et l'insensibilité. Le poète peut donner, pour la circonstance, d'autres qualités à la Mort ; il peut la peindre horrible au moment où elle exerce ses fonctions. Être mort n'a rien do terrible et puisque mourir n'est que la transition à cet état, l'action de mourir ne peut pas l'être non
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plus ; il n'y a que les circonstances qui accompagnent la mort qui le sont. C'est la pauvreté de notre langue qui ne peut pas faire la différence entre ces deux étais. Homère était mieux partagé sous ce rapport ; chez lui K^p et eàvaxoç ne sont pas identiques. Kr'tp indique la mort prématurée, violente ; eâvaTo;, la mort naturelle. Les Romains aussi distinguaient letum de mors; le premier indique la façon dont on meurt, le second la mort elle-même. Il est vrai que plus tard on confondit les deux expressions. On pourrait m'objecter, dit-il, que la langue ayant eu deux termes pour la mort, l'art, lui aussi, a représenté Thanatos comme un génie qui baisse son flambeau, et Kêr sous forme de squelettes. Certes, les artistes anciens ont représenté les Kères, mais comment auraient-ils pu avoir recours au squelette indiquant la décomposition qui se fait si longtemps après la mort? Pausanias nous décrit la Kêr sous les traits d'une femme ailée aux dents proéminentes et aiguës, aux ongles crochus comme une bête féroce. Sur le coffre de Cypsélus elle se trouvait derrière Potynice, que son frère Étéocle attaque. Les Anciens évitaient souvent, par un euphémisme, de nommer la mort ; de même leurs artistes, pour éveiller l'idée du repos éternel, n'avaient pas recours à l'affreux squelette qui éveille les idées de pourriture et de décomposition, mais ils avaient choisi une image qui, par un détour, nous fait penser à la Mort. Et quelle autre représentation eût été plus pro-
pice que celle du Sommeil ! Que signifient alors les squelettes? Ce sont des larvae, c'est-à-dire les âmes des méchants qui erraient sur la terre pour effrayer les scélérats. Puisque les Anciens représentaient ces larvae comme des squelettes, rien de plus naturel que l'usage que les artistes en firent. C'est ce squelette qu'on voyait dans les festins pour inviter à jouir des plaisirs. « Sic erimus cuncti, postquam nos auferet Orcus », dit Trimalchion chez Pétrone ; il ne dit pas : « C'est celui-là qui nous emportera », ou bien : « C'est sous cette forme que la mort viendra nous prendre » ; non, il dit : « C'est ainsi que nous serons quand la mort sera venue. »
Lessing, dans ce travail, ne visait pas uniquement Klotz. Tous les archéologues avaient une fausse idée de la représentation de la Mort. C'est pourquoi il récapitule dans son Examen le résultat de sa déduction et prouve que ni Caylus f ni les autres antiquaires, quoiqu'ils aient connu les monuments à représentations funéraires, n'ont pensé à identifier le Sommeil avec la Mort. Ripa. Chartari, Giraldi, Natale Conti, Banier, Tollius, Gori, Maffei, Dom Jacques Martin et Spence 2, tous étaient dans l'erreur. Ils avaient ou des idées tout à fait fausses
1. M. Rocheblave va cependant trop loin en disant que Lessing le vise personnellement bien plus encore que Klotz dans les Lettres archéologiques. Voy. op. cit., p. 220.
2. Voy. sur tous ces antiquaires, de môme que sur Boissard, Smetius et Pighius, Stark, op. cit., § 12 et 13.
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ou ils n'étaient pas assez aftirmatifs. Spence croyait que chez les Anciens les images de la Mort étaient beaucoup plus terribles que de nos jours. Pourtant, dit Lessing, il est incontestable que la religion qui a fait de la mort une punition du péché, en a beaucoup augmenté les affres f. Il y avait, dans l'antiquité, des philosophes pour qui la vie était une punition, mais aucun d'eux n'a considéré la mort comme telle. Ce n'était pas possible sans la révélation. La religion chrétienne a probablement fait disparaître du domaine de l'art l'image calme et tranquille de Thanatos ; mais puisque cette religion parle aussi de la mort douce de l'homme pieux, pourquoi nos artistes ne reviendraient-ils pas à l'ancienne représentation? Qui ne voudrait représenter plutôt un ange qu'un squelette? La religion mal entendue peut seule nous éloigner du beau, et c'est un argument en faveur de la vraie religion bien comprise que de nous ramener en toute chose à la beauté.
Telle est la marche de cette dissertation qui assigne à Lessing une place honorable parmi les archéologues du xvnr3 siècle. Nous avons rappelé l'impression produite par cette découverte sur les grands écrivains. Goethe en parle avec enthousiasme dans ses Mémoires, Schiller lui donne une expression poétique dans ses Dieux de la Grèce,
1. Voy. Maury, i&., 3e mémoire : La mort chez les chrétiens du moyen âge.
Claudius, Eichendorff et Lenau firent de même J. Les sculpteurs si rebelles aux préceptes du Laocoon furent gagnés par cette idée acquise à jamais, et exposée d'une manière si claire et si brève. Les travaux ultérieurs n'ont fait que modifier les détails de ce beau traité. Ainsi Herder a voulu prouver dans une dissertation qui porte le même titre 2 ce qu'il y avait d'exclusif dans cette manière tranchante de discuter sur les problèmes artistiques et d'en déduire des règles pour toutes les époques de l'art. La sagacité de Lessing tranche, dit-il, et le plus souvent heureusement, mais des deux côtés il reste toujours quelque chose que son regard, pénétrant tout droit, ne remarque pas. Herder, au contraire, examine la question sous toutes ses faces. Il trouve d'abord qu'il ne faut pas confondre les divinités mythologiques avec les êtres allégoriques. La divinité n'est pas identique avec le génie de la Mort; celui-ci ne revêt les traits d'un jeune homme et ne
1. Les strophes de Lenau se trouvent dans Johannes Ziska, VIII, str. 1-7 :
Tlianatos der edle Genius
lst zum Sensenmann verbauert,
dit le poète.
2. Wie die Alten den Tod gebildet, Ein Nachtrag zu Lessiny's Abhandlung. — Voy. Haym, Herder, I, p. 678. Comp. cette épigramme de Herder :
Mien crkannte Lessing an meiner sinkenden Fackel Und baid ziindct' ich ihm glauizend die anderc an.
{Der Tod. Œuvres, I, 185. Hempel.)
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devient frère du Sommeil que quand le cadavre est déposé pour le repos éternel. Les génies sur les monuments funéraires veulent écarter ridée de la Mort et éveiller seulement celle du repos. Herder a reconnu des scènes bachiques et des représentations de Psyché là où Lessing ne voyait que Thanatos. Son travail en douze lettres est une contribution précieuse à l'idée « géniale » de son prédécesseur, qu'elle approfondit par un aperçu de l'image de la Mort chez les Hébreux et chez les chrétiens.
Mais ni Lessing ni Herder n'avaient à leur disposition des œuvres d'art en assez grand nombre pour élucider définitivement la question. De nouvelles découvertes ont singulièrement éclairé ce problème. C'est pourquoi il fut repris plusieurs fois dans notre siècle. Olfers, ayant découvert plusieurs squelettes en bronze dans un tombeau à Cumae, s'est attaché surtout à éclairer la seconde partie du travail de Lessing *. Après lui, A. Maury a résumé tous les travaux parus jusqu'en 1848 2. Il est important, dans cette question, qui est du domaine de la mythologie artistique, de bien distinguer les époques auxquelles doivent être rapportés les monuments aussi bien que les témoignages des Anciens.
1. Ueber ein merkwurdiges Grab bei Kumae und die in demselben entdeckten Bildwerke. — Mémoires de VAcad. de Berlin, 1830, p. 147. « Ein antiker humoristischer Geniestreich », disait Goethe de ce monument. Der Tsenzerin Grab, Œuvres, XXVIII, p. 404.