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Thanatos, Programm zum Wi?ickelmannsfeste, Berlin

L ART ET LARCHÉOLOGIE 255

représentation dans YAlceste est douteuse, parce que le passage cité par Lessing est corrompu *. Outre la légende de Sarpcdon et d'Alceste, la Mort se trouve dans le mythe de Sisyphe; là c'est le messager qui vient chercher les hommes sur la terre ; Sisyphe l'enchaîne et Mars le délivre. Les passages des poètes postérieurs à Euripide n'offrent rien de certain, comme l'avait déjà remarqué Lessing. Ce qui a nui à la formation d'une divinité aux contours fixes, c'est que Hadès, Hermès et même Apollon et Artémis représentaient quelquefois la Mort.

L'art non plus n'est pas arrivé à une représentation invariable, mais ce qui est hors de doute, c'est que les artistes grecs ne représentaient jamais la Mort sous des traits hideux. Les vases peints représentent assez souvent la scène où Sarpédon est enlevé par le Sommeil et la Mort. Thanatos est tantôt un jeune homme, tantôt un homme barbu, avec des ailes et très semblable au Sommeil 2. Ils

1. Vers 259 et suiv.; il n'est pas sûr que le personnage, dans la tragédie d'Euripide, eût eu des ailes et un vêtement noir; on peut seulement affirmer qu'il portait un glaive.

2. Voy Raoul-Rochette, op. cit.; Robert, op. cit., pi. I et II ; — Dumont et Chaplain, Les céramiques de la Grèce propre, pi. 27, 28 et 29 ; — Rayet et Collignon, Hist. de la Céramique grecque, pp. 199 et 231 ; — Pottier, Étude sur les lécythes blancs attiques, p. 26-32 et pi. II. — Dans la thèse de Ridder, De Vidée de la Mort en Grèce à Vépoque classique (1896), il y a bien une partie qui traite des monuments funéraires, mais la représentation de Thanatos n'est pas discutée.

sont tantôt nus, tantôt armés d'un bouclier, d'un casque et d'une épée, ce qui, selon Robert, signifie la puissance des jumeaux auxquels personne ne peut résister. Des lécythes comptant parmi les plus beaux monuments de ce genre et datant de l'époque classique nous montrent dans quel sens Lessing aurait voulu voir représentée la scène homérique. Même la Kêr nous apparaît plus humaine et moins farouche sur les monuments de l'époque classique que sur le coffre de Cypséius. Grâce à l'influence de la poésie d'Euripide sur les arts ', il est probable que jusqu'à l'époque d'Alexandre le Grand la représentation de la Mort devinée par Lessing à l'aide de quelques monuments romains était courante. L'art romain l'a acceptée; seulement il faut y distinguer entre l'image de Mors, qui pour le Romain ne pouvait être qu'une femme, et les génies de la Mort. Les figures sur les sarcophages romains qui, les jambes croisées, baissent le flambeau sont de ces génies. Ils ont souvent les attributs d'Éros. Plusieurs archéologues voient en eux des Amours, explication d'autant plus fondée que Psyché s'y trouve souvent, ce que le papillon indique clairement. Seulement ce n'est pas la divinité de l'Amour , comme le croyait Klotz. Depuis l'époque alexandrine, ces

1. Voy. Kinkel, Euripides und die bildende Kunst, Berlin, 1872; — Vog-ol, Scenen Euripideischer Tragodien in griech. Vasengemâlden, 1886.

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génies ailés furent employés par les artistes, surtout à Rome, pour toutes les manifestations de la vie, de sorte qu'Éros a perdu sa signification primitive. On ne doit pas voir dans ces figures la divinité de la Mort non plus, comme Ta fait Lessing, quoique le flambeau baissé indique la vie éteinte. Avec cette restriction sa découverte ingénieuse est vraie. Le type de Thanatos n'a pas été le même dans toute l'antiquité, mais le fait qu'à l'époque classique en Grèce on représentait la Mort telle que Lessing le croyait d'après des monuments d'une date relativement récente, prouve que l'idéal de la beauté rêvé par lui était d'accord avec celui de la grande époque de l'art grec.

La seconde partie du travail est moins brillante. On connait aujourd'hui plus de monuments où l'on voit des squelettes qu'au xvnr3 siècle, mais ces figures ne représentaient ni les âmes des méchants, ni des revenants. Les squelettes n'ont pas de sens symbolique précis. On les trouve ou à côté des monstres , comme le Sphynx, le Minotaure, les Sirènes pour indiquer les restes de leur repas lugubre, ou bien autour de Prométhée formant des hommes. L'art romain s'en sert pour exciter les mortels à la jouissance de la vie. Des philosophes et des paysans contemplent souvent, sur les gemmes, des squelettes ; souvent aussi, comme le croyait Lessing, les squelettes représentent des larvae, mais non seulement les âmes des scélérats, mais

de tous les morts, surtout de ceux qui furent enterrés et non incinérés *.

Ainsi nous avons parcouru tout ce que Lessing a pensé et écrit sur l'art en général et sur quelques branches des antiquités en particulier. Quelques pages du Laocoon relatives à Fart forment le point de départ de ses travaux dans ce domaine. Les attaques de Klotz le forcent à approfondir quelques questions. Des remarques deviennent alors des dissertations, des pages se développent en livres. Comme dans ses travaux sur les genres littéraires nous le voyons remonter jusqu'aux sources écrites ; mais il ne lui était pas donné de vivre au milieu des antiques . Il connaît et manie avec aisance ce que les recueils des antiquaires depuis la Renaissance contiennent pour les matières qu'il traite. Il en tire des renseignements que beaucoup d'érudits de profession n'y voyaient pas. S'il n'est

1. Voy. Olfers, op cit., p. 44, et G. Treu, De ossium humanorum larvarumque apudantiquos imaginibus, Berlin, 1874. La dissertation de M. Treu énumère 117 représentations de ce genre. C'est le commencement d'une enquête dont le résultat serait que les Anciens n'ont pas, en effet, représenté la Mort sous forme de squelette, mais bien les morts, à une époque ultérieure au grand art. Non seulement les monuments, mais les Dialogues des Morts de Lucien l'attestent. — E. Le Blant, Mélanges d'archéologie et d'histoire, vol. VII, p. 251; comtesse Lovatelli, Thanatos, dans les Mémoires de l'Académie dei Lincei, 1887, p. 43. — Les Descriptions des squelettes représentés sur les gobelets du trésor de Bosco- Heale.

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pas réformateur dans ce domaine, il est au moins à la hauteur des grands savants de son temps. Son ambition de remplacer Winckelmann, s'il l'a jamais eue, n'avait rien d'exagéré. L'auteur du Laocoon et du traité sur la Représentation de la Mort dépassait tous les antiquaires de son temps par ses vues originales sur l'essence et le rôle de l'art chez les Anciens.

Nous avons analysé les études de Lessing sur l'antiquité. Du milieu de tous les détails se détache une pensée maîtresse : Prenons les Anciens pour modèles, c'est le chemin le plus sûr que nous puissions suivre. L'histoire littéraire de l'Allemagne nous dit que les efforts de Lessing furent couronnés de succès. Il est vrai qu'ils étaient secondés par l'érudition qui commençait à se répandre dans les universités, dont les chaires furent bientôt occupées par des maîtres qu'on peut appeler hardiment des érudits de génie. Rien de plus naturel que la littérature nationale, qui, en Allemagne, se laisse presque toujours influencer par les théories préconçues de la critique, profitât largement de cette évocation de l'antiquité. L'intelligence délicate des choses antiques, l'érudition de bon aloi, les larges vues sur le monde ancien qui se manifestent dans les travaux d'un Reiske, d'un Heyne et avec plus d'éclat encore dans ceux de Fr. Aug. Wolf, contribuèrent beaucoup à diriger le public dans cette voie, de sorte que les germes semés par Lessing et par Herder tombèrent sur un sol déjà préparé par les philologues et portèrent des fruits abondants. Il y avait d'ailleurs des rapports très

étroits entre l'érudition proprement dite et la critique littéraire ; Tune fécondait Vautre. C'est, croyons-nous, le secret du triomphe définitif des idées de Lessing.

Le fait principal qui se dégage de notre ouvrage, c'est que, grâce aux études de Lessing, les chefsd'œuvre de la littérature grecque occupèrent enfin la place qui leur est due. Les théoriciens italiens et français, tous ceux qui s'occupèrent de critique littéraire, depuis Scaliger jusqu'à Boileau et de celuici jusqu'à Batteux n'étudiaient que les auteurs latins et trouvaient en eux des modèles!; heureux encore s'ils ne préféraient pas les auteurs de la décadence à ceux'du siècle d'Auguste. Il en résulta que Sénèque fut plus apprécié et mieux connu que Sophocle et Euripide, Virgile plus goûté qu'Homère, Horace placé au-dessus des lyriques grecs. Il y avait à cela deux raisons. D'abord l'Italie et la France étaient des pays où la culture latine resta vivante pendant tout le moyen âge. Même après l'élan imprimé par la Renaissance aux études grecques, les grands hellénistes y étaient plus rares que les latinistes. Puis tout le passé de ces deux peuples était étroitement lié à Rome. Ce qui était pour la France une conséquence naturelle, fut imité servilement en Allemagne où, jusque vers le milieu du xvme siècle, les études antiques végétèrent misérablement dans les écoles et ne servirent que la théologie. Au premier réveil de la nation on vit qu'on avait fait fausse route. Dans le

désir de s'affranchir de l'influence française on renonça également à la littérature romaine : la France fut remplacée par l'Angleterre et Rome par Athènes *. Lessing occupe dans cette lutte la première place, non qu'il ait obtenu les deux résultats à la fois, car il ne put que parler incidemment de Shakespeare, ses pensées étant complètement absorbées par la Grèce. Herder dont les Fragments déclaraient ouvertement la guerre à la culture latine qui, selon lui, avait plutôt nui à la langue et à la littérature nationales qu'elle ne les a fait prospérer, était appelé à faire mieux apprécier Shakespeare. Lessing devint le révélateur du génie grec. Son titre de gloire est sa critique littéraire et celle-là, tout notre travail le prouve, repose sur une connaissance intelligente de l'antiquité. L'hellénisme en Allemagne date de Lessing et fait de lui le premier grand représentant de l'Allemagne et le digne précurseur de Gœthe.

La prééminence de la littérature grecque sur la

1 . Und auf der Spur des Griechen und des Britten Ist er dcm bessern Ruhme nachgeschritten.

Schiller, An Gœthe.

« Die wahre Ursache, warum Dcutschland nach den Zeiten der Minnesajnger wieder versunken, oder so lange in der Kultur seiner Sprache und der schœnen Wissenschaften uberhaupt zuriickgeblieben ist, scheint mir hauptssechlich darin zu licgen, dass wir immer von lateinisch gelehrten Mauinern cr/ogen sind », dit Justus Mœser dans sa réplique aux attaques de Frédéric II contre la littérature allemande (1781).

littérature romaine, voilà ce que prouvent tous les travaux que nous avons analysés. Mais Lessing avait assez de goût pour choisir parmi les auteurs grecs les représentants des plus belles époques ; la poésie alexandrine, si souvent confondue dans une admiration commune avec les chefs-d'œuvre, le laissait froid. Là où le modèle grec manque ou lui semble manquer, il se contente des Romains. Ainsi, dans sa jeunesse, pour la comédie, il ne voyait pas d'autres exemples à suivre que ceux de Plaute et de Térence, sachant bien que la comédie d'Aristophane ne peut plus être ressuscitée de nos jours, par conséquent, qu'il est tout à fait inutile de chercher à l'imiter. A défaut de Ménandre, il prend pour guide Plaute, non pas Térence, pour réagir contre les maîtres du jour, Gottsched et Bodmer, qui tous deux avaient une horreur sainte de l'auteur des Captifs et du Trinummus, tandis que Térence était toujours recommandé et bien vu. Mais Lessing luimême choisit avec soin dans le théâtre de Plaute des pièces qui représentent de touchants tableaux de famille, des scènes attendrissantes. C'était une conséquence de son penchant pour la comédie larmoyante.

Tout autres sont ses mérites dans la tragédie. Il commence aussi par s'inspirer de Sénèque; mais bientôt il s'élève plus haut. L étude de la Poétique d'Aristote lui révèle ses véritables modèles : Sophocle et Euripide. Eschyle, peu apprécié au xvme siècle, trop grand et trop profond pour être

compris sans les lumières de l'histoire de la civilisation, est laissé de côté; mais Sophocle et Euripide sont opposés à Corneille et à Voltaire. C'est que Lessing sentait bien que ces deux poètes étaient fils des Romains. « On reconnaît presque infailliblement, dit M. Brune tière, ceux de nos écrivains qui sauront le grec : Racine, Fénelon, Chénier, de ceux qui ne sauront plus que le latin : Corneille, Bossuet, Voltaire. » Lessing les a reconnus de bonne heure et les a attaqués en ennemis de son idéal. Nous ne croyons pas que le silence qu'il garde sur le théâtre de Racine soit fortuit. Si le dramaturge l'eût voulu attaquer, il n'aurait pas manqué d'occasion. Lessing le ménageait parce qu'il voyait en lui le disciple des Grecs.

Cependant pour les études sur Sophocle et Euripide, Lessing avait des prédécesseurs en France. S'il a mieux compris le théâtre grec que Brumoy, il n'en est pas moins redevable à l'érudition de son temps. Là où il est tout à fait supérieur à son époque, c'est dans l'interprétation d'Aristote. Certes, Dacier avait traduit la Poétique, mais personne ne songeait à rendre ce traité fécond pour le théâtre contemporain. Les critiques français et allemands se contentaient, pour formuler leurs théories, de l'Art poétique d'Horace, de Quintilien et de quelques phrases de Cicéron; Aristote, malgré son autorité, était peu compris. Lessing, le premier, a jeté les bases d'un commentaire intelligible et intelligent. Mais ne lui demandons pas plus que ce que son mo-

dèle a pu lui fournir. Aristote parle de l'art en critique et en théoricien, et non en psychologue ; sa Poétique oublie totalement la faculté créatrice de l'art, l'imagination et son mode d'action, l'inspiration poétique. « L'imagination qui crée, qui fait de l'image le symbole de l'idée dont les poètes et les artistes ont seuls le merveilleux secret, a échappé à l'analyse d' Aristote '. » Ne la cherchons pas chez Lessing non plus ; sa critique repose sur la théorie de l'imitation. Il était réservé à Kant et à Schelling de prendre la faculté créatrice comme centre de toute l'activité artistique 2. Mais dans les limites tracées par le génie d'Aristote, Lessing a mis une vive intelligence au service de ses études sur la technique dramatique. Il est le dramaturge allemand par excellence ; ses propres pièces sont de beaux spécimens d'un écrivain qui connaît la scène, ses secrets et ses ressources.

Si nous passsons de la poésie dramatique à la poésie épique, nous trouvons qu'Homère fut considéré en France, tantôt comme un modèle irréprochable et inimitable, tantôt vivement critiqué; une étude indépendante sur les beautés et le secret de ces beautés était impossible dans ces conditions. Les études de Lessing eurent d'abord pour but de détrôner Virgile qui, depuis que Scaliger l'avait

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