Étude sur Virgile, p
2. « Une action allégorique n'est pas un sujet propre pour les poèmes dont le but est de nous toucher par l'imitation des passions humaines. » Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, I, ch. xm.
d'en donner la clef. Son naturel s'y opposait ; ses théories ne laissent pas assez de place à l'émotion, ni aux sens. C'est là surtout qu'on sent l'inanité de ce principe de l'imitation qui est comme le fondement de son édifice critique '. Certes, il a goûté le faux Anacréon, Horace, qui était devenu en Allemagne, comme en France, le bréviaire du goût, de la sagesse pratique et mondaine. Il a même imité ces deux poètes; mais, sauf une bonne étude sur Horace, nous ne voyons rien dans ce domaine qui le mette hors de pair. Il n'avait pas plus les qualités nécessaires pour comprendre Pindare. Les lois du lyrisme grec n'étaient pas encore connues au xviii6 siècle, et c'est l'édition de Heyne (1773) qui jeta la première les bases de la critique moderne sur le grand lyrique; mais à cette date Lessing avait renoncé à la littérature pure et s'était retiré à Wolfenbiittel, partageant son temps entre les trésors inexplorés de la bibliothèque dont il avait la garde et ses études théologiques.
Par contre, sa critique a été très féconde dans deux genres secondaires : la fable et l'épigramme. Il a écrit sur eux de véritables traités théoriques.
1. Comp. le jugement de Gomperz sur Aristote et la poésie lyrique : « Ich glaube nicht zu viel zu behaupten, wenn ich sage, dass Aristoteles fiir die lyrische Poésie einfach kein Auge besitzt, und von allem Anfang an den Blick mit einseitiger Ausschlieslichkeit auf Epos und Drama nebst ihren Abarten und Mischgattungen geheftet hat. » [Aristoteles Poetik, iïbersetzt und eingeleitet. Introduction, 1897.)
Nous avons vu que le premier pèche par la base. L'Ésope que le critique allemand prenait comme modèle n'était pas le fabuliste grec du vie siècle, mais un recueil dont les pièces avaient subi tant de remaniements, tant de raccourcissements qu'il ne restait plus que la tige de l'ancienne plante. Et cette tige, malgré la logique et le raisonnement de Lessing, n'a pas donné de nouvelles fleurs. Sa théorie devint la mort de la fable en Allemagne. Il est vrai que ce genre n'a pas tenté un seul grand poète allemand. Gœthe aimait mieux s'inspirer de l'épopée du Renard que de rivaliser avec La Fontaine. Les imitateurs de celui-ci étaient pour la plupart médiocres, de sorte que Lessing n'a pas détruit grand'chose. Les cinq dissertations qui accompagnent ses fables peuvent être considérées comme les précurseurs de ses œuvres critiques sur l'antiquité ; ses recherches sur l'apologue du moyen âge ont ouvert le vaste champ des études sur l'histoire de la fable.
Dans un seul genre, l'épigramme, Lessing prend comme modèle un auteur latin, Martial, et néglige Y Anthologie grecque. A cela il y a deux raisons : d'abord Martial exerça de bonne heure son influence sur l'épigrammatiste Lessing ; la verve, la concision, le trait frappant et acéré, tout se retrouve dans les œuvres poétiques du jeune écrivain. Il est naturel qu'en formulant en 1771 ses théories, il reste fidèle au maître de sa jeunesse. Puis, tous les trésors de Y Anthologie grecque n'étaient pas
connus au temps de Lessing et celui-ci ne voyait pas bien le développement historique de ce genre. Cette fois encore Herder complète son grand prédécesseur; il a mieux senti la beauté et le charme qui se dégagent de ce recueil auquel tant de siècles avaient collaboré en y semant les pensées les plus spirituelles sur toutes les circonstances de la vie. Mais pour la netteté de la théorie on reviendra toujours aux définitions de Lessing. Son chapitre sur Martial est encore aujourd'hui un chef-d'œuvre de critique littéraire.
Ces travaux ont acquis à Lessing, au xvm6 siècle, le titre de prince des critiques. Ils ont inauguré brillamment l'hellénisme allemand. La littérature était affranchie du joug romain et on pouvait se désaltérer à des sources plus pures. Deux ans avant le Laocoon parut Y Histoire de l'art dans Vantiquitè de Winckelmann. Le génie artistique de la race hellénique fut tout à coup mis au jour. A côté de ses trésors littéraires on admira les restes, alors encore très précaires, de l'époque brillante de sa sculpture. L'étude des antiquités qui auparavant se bornait presque exclusivement à Rome, fut dirigée principalement vers la Grèce. Lessing et Winckelmann devinrent ainsi les deux guides de la génération future, et si les artistes ne les ont pas toujours écoutés, leur influence sur la littérature n'en fut pas moins prépondérante. Lessing déduit ses principes esthétiques des œuvres poétiques aussi bien que de celles de la sculpture, mais
il discute plutôt en philosophe qu'en archéologue. Le commerce continuel avec les œuvres d'art lui faisait défaut ; tout ce que l'érudition pouvait lui apprendre, il l'avait appris, mais souvent ses idées préconçues l'empêchèrent de voir que l'art grec dans son développement n'était pas si uniforme et si inflexible qu'un raisonnement exclusivement logique sur quelques chefs-d'œuvre le ferait supposer. Il a pourtant, à force de réflexion et de logique inexorable, posé quelques principes, soulevé quelques questions qui occupent toujours les artistes et les érudits. Par un véritable trait de génie il a fixé la manière dont les Anciens représentaient la Mort, quoiqu'il ne connût aucune œuvre de ce genre de la belle époque. Dans ses travaux issus de sa querelle avec Klotz, les grands problèmes de l'art font place à des minuties ; c'est l'antiquaire érudit qui déploie tous ses moyens d'action pour intimider ceux qui, dans l'enthousiasme général pour l'art des Anciens, jouaient le rôle de dilettantes et de vulgarisateurs, pillaient les œuvres de Winckelmann et de Caylus et ne montraient aucune connaissance des sources antiques.
Toutes les études de Lessing sont empreintes d'une bonne méthode philologique. Exactitude, étendue des lectures, conscience des recherches faites aux sources mêmes, contrôle continuel des assertions des autres, aptitude remarquable à découvrir les passages corrompus dans un texte grec
ou latin, amour du détail où il le faut, exégèse spirituelle des Anciens, tout cela le rend digne du nom de philologue, malgré sa faiblesse en critique verbale. Il traite la philologie en philosophe, et comme tel il appartient à cette race d'érudits éminents dont Renan ne trouve pas d'exemples dans l'antiquité et à laquelle se rattachent au xixe siècle Humboldt et Fauriel l. C'est pourquoi ses minuties mêmes ont encore aujourd'hui pour nous un intérêt; dans la moindre de ses dissertations nous reconnaissons le critique pénétrant qui subordonne toujours le détail à une vérité supérieure.
Vingt ans d'études sur l'antiquité ne laissent pas de marquer de leur empreinte une àme ardente comme celle de Lessing. Aussi ses biographes allemands l'ont-ils souvent comparé à tel ou tel écrivain grec. Les uns voient dans sa manière de discuter la grâce des dialogues de Platon ; son dernier éditeur le compare même à Socrate et pousse le parallèle assez loin 2. Contentons-nous de dire avec M. Cherbuliez qu'il a l'humeur et le tempérament païens. Tout en vivant par l'esprit au milieu des Grecs et des Romains, Lessing conserva beaucoup de l'érudit allemand du xvnr siècle. La polymathie dont on trouvait encore quelques exemples illustres de son temps, l'a éminemment façonné. C'est pour-