CHAPITRE VI
L'Épigramme.
Le genre littéraire dont Lessing s'occupa en dernier est l'épigramme. Cette fois-ci, la pratique précéda de beaucoup la théorie. A vingt-deux ans, Lessing attaque les professeurs pédants de Wittemberg; plus tard, bibliothécaire à Wolfenbiittel, il revient à son cher Martial et le proclame modèle du genre. Vingt ans s'étaient écoulés entre ces deux étapes. Le grand critique avait donné ses travaux sur la fable, sur le drame, sur l'épopée et sur l'art; déjà il entrait dans la querelle théologique, lorsqu'une nouvelle édition de ses œuvres l'amena à développer ses idées sur l'épigramme. De même que les dissertations sur l'apologue rehaussent la valeur de ses Fables, de même ses épigrammes mordantes, ses gaies chansonnettes, prennent un air plus sérieux, grâce au bagage érudit, mais un peu lourd, de ses observations sur les différents épigrammatistes. La base de sa théorie est solide, comme toujours. Il connaît les sources; depuis l'Anthologie grecque, à travers la littérature romaine, jusqu'aux poètes latins du xvie et du xvne siècles, aucun épigrammiste important ne lui échappe. La liste des
noms cités dans ce travail est respectable, mais ces citations ne sont pas de seconde main. Les nombreuses imitations que Lessing fit de plusieurs écrivains obscurs dont l'érudition seule s'occupe aujourd'hui, le prouvent.
Le trait le plus frappant, dans ce dernier chapitre de doctrine littéraire, c'est la proclamation d'un écrivain romain comme modèle du genre. A Homère, Sophocle, Euripide, Ésope et aux théories aristotéliques vient s'ajouter Martial, le poète bilbilitain. Nous avons vu que Lessing remonte pour tous les genres littéraires jusqu'aux Grecs en passant par les Romains ; pour l'épigramme, il s'arrête à Martial quoique l'Anthologie grecque ne lui soit pas inconnue. Lui, qui vante si souvent la simplicité grecque, a presque méconnu la valeur littéraire de ces petits chefs-d'œuvre qui, il est vrai, ne sont pas toujours de l'époque classique, mais dont les plus anciens montrent une pureté de forme et un tour d'esprit dignes des meilleures poésies lyriques. Martial n'est-il pas un poète de la décadence? Il y a cependant deux raisons à cette préférence. Lorsque Lessing écrivit ses épigrammcs, il ne connaissait guère que Martial. Dans sa jeunesse, il s'occupait presque exclusivement de la littérature romaine; quand il fallut, après vingt ans, établir la théorie, l'Anthologie grecque n'était pas encore connue dans son ensemble, et l'on croyait que la plupart des <;]>igrammes dataient d'une époque ultérieure à Martial. De môme que la découverte de Babrius eût proba-
Mement changé l'opinion de Leasing sur la fable antique, de même la publication de l'Anthologie Palatine, d'après le seul manuscrit du Vatican *, aurait modifié sa théorie de l'épigranime. Dans l'un et dans l'autre genre le modèle classique lui fit défaut.
Il y a une seconde raison qu'il faut chercher dans le tour d'esprit de Lessing. Il est incontestable que la lecture de Plaute, de Térence et de Théophraste lui apprit à aiguiser ses pensées et à employer toujours le mot juste pour frapper l'adversaire. Ces qualités il les trouvait au plus haut degré dans Martial. Un dialecticien et un esprit batailleur comme Lessing ne pouvait pas dédaigner cette arme à pointe acérée qu'est l'épigramme. Mais, d'un autre côté, l'épigramme grecque, dans sa simplicité, qui exprime nettement une pensée et la grave dans la mémoire du lecteur, ne pouvait fixer son choix. Quelque grand admirateur qu'il fût du génie grec, il n'hésitait pas à s'en affranchir quand il se sentait en opposition avec lui ou quand il se trouvait en présence d'une source peu limpide. Il se tourne alors vers un autre modèle, plus conforme à ses goûts et plus apte à inspirer les écrivains modernes. En publiant, en 1753, ses premières épigrammes, il déclare que Martial est son unique maître 2; et, en