‹ Lessing et l'AntiquitéChapitre 39 sur 162 · Anmerhunyen, I, p · texte numérisé non relu

Anmerhunyen, I, p

l'épigramme 60

Toute sentence morale, tout dicton peut avoir une pointe, mais est-ce une épigramme pour cela? Même si Lucrèce eût mis en vers les préceptes de le de Salerne, il n'aurait pas pour cela créé les modèles du genre. Il faut que nous apercevions l'occasion, le cas particulier qui a donné naissance au petit poème pour pouvoir lui donner le nom d'épigramme. C'est pourquoi l'œuvre de Martial est si excellente sous ce rapport ; à peine y trouvonsnous quelques pièces qui ne contiennent qu'une simple sentence morale, tandis que dans Logau ', Wernicke et surtout chez l'Anglais Owen, on ne voit généralement qu'un pédant qui débite des maximes qui n'ont aucun rapport avec la vie. D'autres ne parlent que de faits, de choses étranges, sans nous dire à quel point de vue nous devons nous placer pour les examiner. Ils nous disent que telle ou telle chose est arrivée : ils excitent notre curiosité sans la satisfaire et sans nous donner le mot de l'énigme. Ils racontent toute la vie d'un homme illustre, sans s'apercevoir que le caractère de l'épigramme consiste dans une observation fine, grâce à laquelle nous pénétrons jusqu'au sens du récit. L'exemple choisi par Lessing est frappant. Si Martial, dans l'épigramme connue sur Mucius Scévola2, eût sim-

1. Lessing avait édité avec Ramier", les douze livres d'épigrammes de ce poète en 1759 et y ajouta un lexique. Voy. Œuvres, XII, 9-285.

2. 1, 21. Nous citons d'après l'édition de L. Friedlânder (Leipzig, 1886) dont l'excellent commentaire a tenu compte des

plement dit : « Égarée sur un des satellites, lorsqu'elle voulait frapper le roi, sa main se condamne aussitôt à périr dans un brasier sacré ; mais son ennemi généreux ne peut contempler une si cruelle merveille ; il arrache aux flammes cet homme courageux, et le renvoie libre » ; croyez- vous que ce serait une épigramme ? Non, ce serait un récit historique. Et même si le poète eût ajouté (vers 5 et 6) : « Cette main que Mucius est assez intrépide pour brûler en méprisant le feu, Porsenna ne saurait en supporter la vue », ce ne serait pas encore une bonne épigramme. Ce qui la rend telle ce sont les deux derniers vers : « La renommée et la gloire de cette main s'accroissent par l'erreur qu'elle a commise ; si elle ne se fût pas trompée, son action eût eu moins d'éclat. » C'est maintenant seulement qu'on sait pourquoi le poète a choisi le fait historique qui a excité notre curiosité ; le plaisir qui résulte du tour spirituel, joint à celui de l'attente, rend l'épigramme agréable. Mais que trouvons-nous dans beaucoup d'épigrammes grecques? Un simple récit spirituel, mais auquel manquent les qualités essentielles du genre. Je ne crois pas, dit Lessing \ qu'on me reproche de ne pas goûter assez la simplicité grecque. Le propre de cette simplicité est

travaux de Lessing-. — Friedlânder croit que les épigrammes sur Mucius Scévola et sur Arrieet Pétus se rapportent à une représentation théâtrale; le rôle de Scévola fut joué par un criminel condamné à mort.

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qu'au poème n'ait pas de parties de trop, mais nullement qu'il en manque une essentielle. Souvent ce n'est pas la pointe qui fait défaut; c'est la conclusion. Beaucoup de ces épigrammes sont de véritables apologues, comme celle sur U Aveugle et le Paralytique l dont les fabulistes modernes se sont emparés. L'apologue pourtant ne doit pas exciter l'attention, parce que le cas particulier qu'il raconte porte sa conclusion en lui-même, tandis que, dans l'épigramme, les deux parties se suivent et doivent être bien distinctes l'une de l'autre, de manière à toujours éveiller la curiosité. On ne peut nier cependant qu'un simple récit peut revêtir la forme d'une épigramme et qu'une versification heureuse peut le rendre souvent acceptable. Ainsi, l'épigramme de Martial sur Arrieet Pétus 2 est parfaite. « Lorsque la chaste Arrie présentait à son cher Pétus l'épée qu'elle venait de retirer elle-même de son sein : Crois-moi, dit-elle, la blessure que je me suis faite n'a pour moi rien de douloureux; mais c'est le coup que tu vas te porter, Pétus, qui me cause une vive douleur. » Le poète, en changeant le mot historique « Non dolet », a voulu adoucir un peu le caractère trop dur de l'héroïne 3.

La théorie une fois établie, Lessing donne

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