Voy. Keller, op. cit., p
Malgré la grande place que les Athéniens firent aux apologues ésopiques dans l'éducation de leurs enfants, malgré leur amour prononcé pour ces récits naifs, le genre n'a pu s'élever bien haut en Grèce. L'éducation était confiée à des esclaves ; aucun homme libre n'eût voulu s'occuper d'un genre littéraire qui fût considéré comme le domaine des pédagogues. Quoi de plus naturel que de faire d'Ésope un esclave i ? Ce n'est qu'au 11e siècle, lorsque, avec la liberté, la poésie avait disparu, qu'un Grec de l'Asie-Mineure, qui avait reçu son instruction à Athènes, Babrius, s'inspirant du recueil ésopique, a rendu à la fable sa vivacité originale, ce parfum poétique qui ne lui a certes pas manqué dans la bouche de ses premiers inventeurs2. Cette poésie charmante ne fut sentie et rendue dans les temps modernes que par La Fontaine ; et de même que les enfants grecs écoutaient les fables que les précepteurs leur racontaient, nos enfants sont charmés par ce poème à cent tableaux qui,
1. « Le sage et honnête Ésope, parce qu'on lui a donné la laideur de Thcrsitc, n'est pas pour cela ridicule. C'a été une étrange sottise de moine de vouloir faire passer dans sa personne, au moyen de la difformité, le plaisant (yeXotov) do ses fables instructives », dit Lessing dans son Laocoon (ch. xxiii).
2. Keller, pp. 385 et suiv. ;Hertzberg, op. cit., p. 138 ;Eggcr, Mémoires de littérature ancienne, Examen des fables de Babrius, p. 187. — Analyse esthétique, peu favorable, dans les Annales de la Fac. des Lettres de Bordeaux (1891), par Delage.
comme dit M. Tainc, est notre seule et unique épopée '.
Mais Lessing ne connaissait pas Babrius ; il est certain qu'il eût changé considérablement sa théorie, si la découverte heureuse de Minoïde Mynas eût été faite de son temps. Il n'avait sous les yeux que le recueil ésopique et les fables de Phèdre, l'un issu des écoles des rhéteurs, l'autre dîme époque dont l'occupation favorite était la rhétorique. Dans tous deux les fictions de la poésie et les données de la nature étaient remplacées par la morale et par une forme élégante et concise ; nous n'y trouvons pas le piquant et le naturel qui caractérisent les récits de Babrius.
Nulle part, chez Lessing, le rapport étroit entre la théorie et la pratique ne se manifeste aussi clairement que dans les Fables précédées des cinq dissertations. Lorsque, en 1759, il se mit à refondre ses œuvres de jeunesse, les Contes et les Fables en vers ne le contentaient plus 2 ; ils montrent, en effet, peu d'originalité et un assez grand embarras du style. L'imitation des tournures et des expressions de Gellert s'y rencontre à chaque instant 3. Entre temps, il s'est fait une théorie qui, selon lui, se rapprochant plus de l'antiquité, pourrait exer-