CHAPITRE VIII
« Il est très difficile de passer de la rhétorique et de la poésie aux beaux-arts », dit Gœthe dans son esquisse sur Winckelmann. Le biographe de Lessing sent également cette difficulté. Jusqu'ici nous avons considéré Lessing dans tous les genres de poésie ; nous l'avons même étudié comme philologue. Partout il sème des idées nouvelles et fécondes, partout il ouvre des voies inconnues. Souvent il aborde le premier des questions dont l'importance a été mise en lumière par des recherches ultérieures ; s'il n'en donne pas une solution définitive, au moins a-t-il le mérite de faire voir l'intérêt qui s'y attache. Partout où la connaissance des sources antiques suffit, où les lectures dans les bibliothèques ou dans le cabinet de travail sont seules requises, Lessing devient réformateur, et nous faisons bien de le suivre et de l'écouter. Sa logique serrée, son bon sens, ses erreurs même, sont instructives. Mais si nous quittons le domaine de la poésie, s'il ne s'agit plus de l'exégèse d'Âristote, mais des beaux-arts, où l'expérience, le commerce quotidien avec les chefs-d'œuvre sont indispen-
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sables, nous constatons avec regret que ce grand esprit manque souvent d'originalité et que ses nombreux travaux sur l'art antique, à l'exception de quelques-uns, n'ont pas laissé de trace. C'est que « la langue des formes est moins claire que celle des mots » l.
Et pourtant quelle vaste érudition dépensent les exégètes de ces œuvres ! Regardez les immenses commentaires sur le Laocoon, le travail des annotateurs mis au service de ses moindres dissertations dans ce domaine, et vous verrez que même là où l'érudition de nos jours ne peut admettre ses résultats, elle avoue qu'il est bon de suivre son argumentation. Bliimner et Schone, qui ont si bien commenté et analysé ses écrits, disent souvent que même là où aucun des résultats obtenus par leur auteur n'était scientifiquement vrai, ces travaux ont montré le chemin aux études de détail. Très souvent il a deviné ce que les érudits ont prouvé plus tard ; mais ce qu'on doit admirer le plus chez lui, c'est la recherche incessante de la vérité, le soin scrupuleux apporté au moindre détail, à la moindre citation. Souvent, disait Lessing, dans ces sortes d'études il est aussi profitable de voir la manière dont on a découvert une vérité, que cette vérité elle-même 2. En général, il n'aimait pas les
1. Perrot, Histoire de l'art dans l'antiquité, Introduction, p. 22.
2. Ehemalige Fenstergemœlde im Kloster Hirschau ; Œuvres, XII, 2, p. m
études de l'antiquaire. Son esprit exact et rigoureux était rebuté à chaque instant par l'état douteux des informations. Une page éloquente montre ses inquiétudes *. Lui qui aimait tant l'exactitude se voyait forcé de recourir à des estampes et à des reproductions peu fidèles ; lui, qui aimait à puiser aux sources mêmes, dut se contenter de Montfaucon . Deux choses faisaient défaut à Lessing pour devenir le rival heureux de Winckelmann. D'abord, il manquait de sens historique ; ensuite, il ne connaissait pas l'Italie qui, au xvnr3 siècle, possédait presque tous les chefs-d'œuvre antiques. Le défaut de sens historique éclate dans l'accueil fait à Y Histoire de l'Art de Winckelmann. Lessing était occupé du Laocoon. Quoique le but de cette œuvre immortelle ne fût nullement de jeter une nouvelle lumière sur les beaux-arts ni sur l'art antique, Lessing s'arrêta au xxvie chapitre et dit : « M. Winckelmann vient de publier son Histoire de VArt dans V antiquité. Je ne risquerai pas un pas de plus avant d'avoir lu cet ouvrage. Raisonner à perte de vue sur l'art d'après les idées communes ne peut conduire qu'à des chimères que, tôt ou tard, à sa honte, on trouvera contredites par les œuvres d'art... Quand un pareil homme tient le flambeau de l'histoire, le raisonnement peut hardiment le prendre pour guide. » Après ce compliment il s'at-
1. Ueber die Mœngel des antiquarischen Sludiwns. Ibid., p. 360,
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laque à quelques notes historiques, à quelques vétilles, sans dire un mot de l'importance de l'œuvre elle-même. Il en est de même des Remarques sur VHistoire de l'Art retrouvées dans son exemplaire. Il y avait d'abord entre Lessing et Winckelmann cette différence, établie par Gœthe, que l'un est arrivé à fonder l'archéologie moderne par Y intuition, par le commerce assidu des antiques, tandis que l'autre a cherché par le raisonnement les secrets de l'art ! ; ensuite, il faut avouer que Lessing, le critique dogmatique par excellence, ne pouvait pas comprendre toute la portée de l'œuvre de AVinckelmann. Herder était plus juste. Il demandait un \Yinckelmann pour l'histoire de la littérature grecque 2, c'est-à-dire un écrivain qui expliquât les phénomènes littéraires par les causes ambiantes, qui portât toute son attentiou sur les influences multiples du climat, des mœurs et de la constitution. Mais ce défaut de sens historique n'aurait peut-être pas empêché Lessing de créer des voies nouvelles même dans ce domaine, s'il eût pu vivre longtemps dans le commerce des chefs-d'œuvre de l'art antique. On peut le supposer d'après les résultats qu'il obtint à force de travail et d'érudition et à l'aide de quelques estampes et de quelques moulages vus dans les musées d'Allemagne 3.