‹ Lessing et l'AntiquitéChapitre 93 sur 162 · Voy. t. I, p · texte numérisé non relu

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Caylus, traduites en allemand, on prenait plaisir à traiter ces sujets. Mais on ne s'élevait pas assez haut. Les pierres gravées, les médailles intéressaient plus que les statues. La raison en est bien facile à saisir. Les collections de ce genre n'étaient pas rares, même en Allemagne, tandis que les grands chefs-d'œuvre étaient à peine connus par des moulages. La Dactyliothèque de Lippert, ces pâtes dont Christ, Heyne et le cercle artistique de Dresde s'occupaient avec tant d'ardeur, exerçait plus d'attrait sur les esprits que les œuvres ellesmêmes. Les poètes de Halle voyaient avec plaisir Klotz tracer l'histoire de l'Amour expliquée par les pierres gravées 4.

Au milieu de ce courant où le dilettantisme jouait un plus grand rôle que l'érudition, il devint très difficile de s'élever à un point de vue plus général. Lessing et Winckelmann l'on fait : l'un pour se rendre compte des règles de l'art en général, l'autre pour créer une histoire de l'art où domine le principe du développement historique soumis à des lois immuables. Ils laissaient loin derrière eux tous ces « marchands d'antiquailles », comme les appelle Lessing, qui ne possédaient de l'antiquité que les débris au lieu d'en avoir l'esprit. Winckelmann,

1. Dans son livre : Veber den Nutzen und Gebrauch der alten yeschnittenen Steine, pp. 194-224. Ce livre forme la base de la discussion dans les deux parties des Lettres archèû' logiques de Leasing.

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déjà pendant son séjour à Dresde, avait publié son livre sur Limitation des anciens artistes, travail où se révèle, malgré beaucoup de tâtonnements, un savant dont le coup d'œil est beaucoup plus puissant que celui de tous ceux qui l'entouraient. Nous ne voulons cependant pas diminuer le mérite des amis de l'art, des collectionneurs que Dresde possédait à cette époque, et aux noms desquels se rattache le premier mouvement artistique en Allemagne ' .

Dresde était alors la seule ville allemande où un \Vinckelmann put se former. Cette résidence avait acquis sous Auguste II et Auguste III des richesses artistiques, inconnues en Allemagne. Il est rrai que dans l'architecture la simplicité antique se mêlait au baroque, que la sculpture était sous l'influence du Bernin, et que, dans la peinture, l'école de Lebrun régnait ; mais, à côté des artistes, il y avait des connaisseurs qui recommandaient souvent la « tranquillité majestueuse » dans l'art. Tel Algarotti, pour qui l'art des Anciens était l'idéal de la beauté. Les peintres Dietrich et Mengs se sont inspirés de ses idées, et on sait l'ascendant que ce dernier a exercé, par ses théories, sur Winckelmann. Non moins grande fut l'influence qu'Oeser, plus tard directeur de l'Académie de dessin à Leipzig, eut sur le fondateur de l'archéologie pendant l'année

1. Voy. sur le cercle artistique de Dresde, Justi, Winckelmann, I, ch. il, pp. 245-302, et ch. iv, pp. 334-381 (lre êdit.)

que celui-ci passa dans sa maison. De naissance hongroise, Oeser fit ses études à Vienne où la vie artistique était dominée alors par Fart italien. Si Oeser laisse beaucoup à désirer comme artiste, il est un de ceux qui ont eu la plus grande action sur des hommes de génie. Goethe, dans ses Mémoires, n'a pas oublié de lui attribuer une influence éminente sur le développement de son intelligence !. Dans ses lettres il en parle avec enthousiasme ; c'est Oeser qui lui a appris, dit-il, le chemin du beau, le sentiment de l'idéal et cette idée aussi que la beauté consiste dans la simplicité et dans la tranquillité 2. Qui ne reconnaît là le principe fondamental de l'esthétique de Winckelmann? Peintre de décor par excellence, Oeser ramenait tout à l'allégorie. Il voulait que la peinture éveillât toujours des idées; lui-même était plein d'idées et d'invention, mais sans force créatrice. C'était le côté faible de son enseignement; Winckelmann l'acceptait en bloc et toute sa vie il ne put se débarrasser de cette marotte d'Oeser. Le Laocoon cherchait à combattre ce mauvais goût qui sévissait aussi en poésie ; mais les idées émises par Lessing ont eu

1. Poésie et Vérité, liv. VIII, 89 et suiv. ; le commencement de ce livre trace le tableau de la vie artistique à Leipzig et à Dresde au moment où Goethe fit ses études universitaires (1765-1768).

2. Voy. Otto Jahn, Gœthe's Briefe an Leipziger Freunde, pp. 160 H 266,

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beaucoup plus d'influence sur les écrivains que sur les artistes l.

A côté d'Oeser nous voyons Heinecke, le directeur de la Galerie des peintures. Issu d'une famille d'artistes, il déploya une grande activité pour relever les collections artistiques : le Cabinet de gravures et d'estampes à Dresde est dû à son travail infatigable. Ses livres : Idée d'une collection complète d'estampes (1771) et son Dictionnaire des artistes (1778); publiés en français, sont encore consultés avec fruit.

Les théoriciens de l'art ne manquaient pas non plus. Celui qui avait le plus de savoir, sinon d'idées, était Hagedorn, le frère du poète, chargé de la direction de toutes les collections artistiques à Dresde. Il a quelque ressemblance avec Caylus; comme lui, il maniait le burin et le pinceau ; mais ce sont ses Observations sur la Peinture (1762) qui lui assignent une place honorable dans ce groupe. Il initia les savants à la vie d'atelier et les familiarisa avec le côté technique de la peinture; d'autre part, il inculqua quelques notions esthétiques aux artistes. Il préconisa l'idéal classique ; mais il n'oublia pas le rapport étroit de l'art, surtout de la peinture, avec la vie quotidienne. Il

1. L'allégorie était très rare dans les grandes époques de l'art grec, ce n'est qu'au déclin qu'elle se montre, pour triom pher finalement dans l'art chrétien. Voy. Blùmner, Laokoon- Studien, I. Ber Gebrauch der Allégorie in den bildenden Kiïnsten, 1881.

transporta les idées de Diderot et de Lessing sur le drame bourgeois dans la peinture : Greuze a réalisé son idéal.

Mais ni Oeser, ni Heinecke, ni Hagedorn ne connaissaient l'antiquité. Pour la peinture et la gravure, l'art moderne seul pouvait leur fournir des modèles, L'art plastique était sous l'influence du Bernin; les anciennes statues que Dresde possédait étaient d'un accès difficile, entassées dans un hangar. Winckelrnann les vit seulement neuf mois avant son départ pour l'Italie et le public ne fut admis à les visiter qu'en 1785. C'est ce qui nous explique l'immense succès de la Dactyliothèque de Lippert, dont toute la vie laborieuse était consacrée aux pierres taillées et à leurs empreintes. Les statues antiques trouvaient peu de connaisseurs et encore moins d'admirateurs ; le public avait rarement l'occasion de les voir en original ou en copie. La sculpture antique céda donc la place à la glyptique. Tout le monde savant, collectionneurs et lettrés, y prenait goût. En 1750, Mariette comptait vingt et une collections de pierres gravées en Italie, onze en France, quatorze en Angleterre, en Allemagne et aux Pays- Bas. Lippert, professeur de dessin à Dresde, inventa une pâte que sa solidité et sa blancheur rendaient lies apte à recevoir les empreintes. Il publia ainsi avec Christ et Heyne la Dactyliotlieca Lip^ertianay qui contenait l'empreinte de trois mille gemmes, et rendit le grand service d'habituer le public à la reproduction exacte des œuvres antiques. Quelque

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petites que fussent ces œuvres, la beauté et la grâce antiques, l'art de la composition et de l'exécution y étaient mieux rendus que par les gravures peu exactes de Montfaucon. Il est vrai que les gemmes ne pouvaient donner qu'une idée bien imparfaite du grand art de la Grèce; mais cette collection aida néanmoins à la compréhension des livres de Winckelmann écrits en Italie sur l'art grec. La petite poésie, le goût du temps pour le rococo et pour les gemmes, devinrent ainsi l'expression des aspirations artistiques d'une époque où Winckelmann et Lessing se formèrent.

Winckelmann reçut les premières notions de l'art dans le cercle artistique de Dresde ; mais il avait l'avantage d'être un érudit et d'avoir lu les Anciens, ce dont les autres ne s'occupaient guère. Une fois qu'il eut quitté l'Allemagne, il vit à Rome les chefs-d'œuvre ; c'est là qu'il comprit l'essence de l'art grec, qu'il devinait à moitié à Dresde, mais qui dans la ville des papes devint un dogme pour lui. La biographie que Justi lui a consacrée nous fait assister aux évolutions de sa pensée. Jusqu'à son arrivée à Dresde ses études furent des plus diverses : littératures antiques, histoire, littératures française et anglaise, tout se retrouve dans ses cahiers de notes *. A peine y voit-on trace de

1. Ving-t et un de ces gros cahiers se trouvent à la Bibliothèque nationale (mss. allemands, nos 56-76). Voy. G. Huet, Çataloyne des manuscrits allemands, 1895, p. 40. La biblio-

lectures sur l'art. La polymathie, qui caractérise les érudits de l'époque et qui est visible aussi dans l'érudition de Lessing, s'y manifeste clairement. Le goût qu'il avait pour les arts ne s'éveilla que pendant Tannée qu'il passa à Dresde; elle est la plus importante de sa vie. Jamais changement si profond ne s'effectua si vite dans la vie d'un penseur. Il accepte la théorie de la simplicité de l'art ancien proclamée par Oeser, mais il l'approfondit en Italie. C'est au milieu des statues antiques qu'il nomma le Bernin le mauvais génie de la sculpture. Il crée de toutes pièces l'histoire de l'art antique et montre ainsi le premier que l'art n'est pas un accessoire dans la vie des peuples, mais qu'il est intimement lié à la vie publique. Malgré des lacunes inévitables, il construit son édifice sur des assises tellement solides que les générations suivantes n'auront qu'à le suivre et à le compléter.

Pour Lessing il ne s'agissait pas d'un édifice à élever ; son domaine était celui de la poésie et non celui de l'art. Cependant, dans son Laocoon, pour établir les limites propres à chaque genre, il a émis quelques opinions sur l'art en général, et en particulier sur le groupe dont son ouvrage porte le nom. Ce titre Laocoon a trompé maints esprits. Les contemporains crurent à un ouvrage sur fart antique. Ils critiquaient quelques notes que Lessing

thèque de racole de médecine à Montpellier possède é^aleiikiiI une partie <!<• ces notes.

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avait tirées de ses lectures pour appuyer telle ou telle opinion littéraire et quelques-uns espéraient avoir renversé tout l'édifice en prouvant que tel passage de Pline n'était pas bien expliqué par Fauteur. Or, le Laocoon ne s'occupait de l'art antique qu'accidentellement ; la discussion sur l'âge du groupe fut ajoutée par Lessing, afin de prouver qu'il aurait pu discuter avec Winckelmann. Mais, deux ans après la publication du Laocoon, se voyant en butte aux attaques de Klotz et de ses amis, il reprit toutes ces questions de détail en les approfondissant. C'est là qu'on peut admirer ses lectures étendues des auteurs anciens et modernes qui ont écrit sur les antiquités, cette érudition de bon aloi qui terrassait les compilateurs et les charlatans. Dans le Laocoon, il s'agissait plutôt d'établir la différence entre la poésie et les arts du dessin qu'on confondait sans cesse.

Le Laocoon, ouvrage d'esthétique, dut nécessairement résoudre quelques problèmes se rattachant aux beaux-arts. Or, les discussions théoriques de Lessing prennent toujours comme base une œuvre de l'antiquité. Pour la partie concernant la poésie, c'était Homère qui servait de modèle ; pour les arts en général, c'est le groupe du Laocoon qui sert de point de départ. Mais peut-on établir des règles

d'après un seul groupe? La peinture et l'architecture doivent-elles obéir aux mêmes préceptes que la sculpture? Ses réflexions s'appuyaient donc sur une base trop étroite. Puis, le silence absolu des Anciens dans les spéculations de ce genre offrait une autre difficulté. A peine trouvons-nous, dans Aristote, çà et là, un mot sur ce sujet. Enfin, Lessing ne se trouvait pas dans les conditions voulues pour établir lui-même une esthétique, comme le fit Winckelmann. C'est pourquoi nous le voyons dans cette partie influencé par les philosophes anglais et français qui se sont occupés des beaux-arts. Malgré ces difficultés le Laocoon a découvert le premier, par la force du raisonnement, des vérités que ni les artistes ni les poètes ne pouvaient nier.

Le plan de cet ouvrage 1 nous initie aux travaux préliminaires de Lessing. Nous y voyons rappelées les idées déjà émises par Harris, Hutcheson et Shaftesbury ; du Bos et Diderot sont mis à contribution 2 ; les notes dont Mendelssohn accompagnait le manuscrit de ce plan sont également mises à profit. Les philosophes anglais, de même que du Bos et Diderot, avaient certes des notions plus exactes que Lessing sur la sculpture et la peinture 3. Les critiques français connaissaient les ateliers, et le

1. Édité pour la première fois dans L'édit, Hempel; Œuvres, VI, pp. 173 et suiv.

2. Voy. Laocoon, édit. Bliïmner, Introduction, pp. 22 et suiv. :i. Voy. Bougot, Essai sur la critique d'art, chap. : « La

critique d'art en France », Paris, 1876.

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contre intellectuel où ils vivaient avait mieux formé leur goût que les estampes et les moulages qui guidaient l'auteur allemand. Aussi l'étroite parenté du Laocoo/i avec les Réflexions de du Bos fut remarquée dès son apparition ' ; l'influence de Diderot a été signalée de nos jours 2. Mais de même que pour les théories dramatiques de Diderot, on pourrait dire de ses opinions sur l'art et de leur influence sur Lessing, que « ce n'est pas la première fois qu'il arrive qu'un auteur ne reconnaisse clairement ses propres idées qu'à travers l'intermédiaire d'un autre esprit qui le révèle à lui-même, en redoublant pour ainsi dire sa propre image » 8.

Certes, la différence établie par Lessing entre la poésie et les arts plastiques était dans l'air, mais on ne peut pas lui contester le mérite d'avoir tiré des prémisses posées dès l'antiquité des conséquences qui sont devenues des règles immuables. La division des arts selon les matières qu'ils emploient et selon les organes auxquels ils s'adressent est tirée d'Aristote 4 ; toute l'antiquité la connaissait ; dans un discours de Dion Chrysostome elle est développée tout au long B ; Caylus, dans la Préface de ses

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