Poétique, ch. vu, xxm, xxiv
2. Laocoon, chap. xx ; voy. le commentaire de Blùmner, p. 496.
3. Ce qu'on appelle « le genre « dans les beaux-arts n'était pas si rare dans l'art ancien que le croyait Lessing. Les Mimiambes d'Hérondas nouvellement découverts font passer en
Pour Lessing, le beau provenait exclusivement de la forme. La beauté de l'expression, la vivacité et la fraîcheur du coloris le laissaient froid. Ne ditil pas qu'il aurait mieux valu pour les arts du dessin que la peinture à l'huile ne fût pas inventée * ? Winckelmann, d'ailleurs, avait les mêmes idées. Il dit que la couleur ne devrait pas entrer en ligne de compte pour juger de la beauté, parce que ce n'est pas elle, mais le dessin qui est le principal 2. A cette idée de la beauté constituée par la seule forme, par des lignes sèches et froides, s'ajoute chez les deux écrivains cette opinion que le corps humain seul est véritablement beau ; l'animal montre moins de beauté, le règne végétal n'en montre pas du tout 3. La forme humaine comporte seule l'idéal; c'est pourquoi le paysagiste occupe un rang inférieur. On voit que, pour Lessing, le paysage n'était pas « un état de l'àme ». Il n'estime pas trop le portrait non plus, parce que ce n'est que
revue des séries tout entières de tels sujets. — Voy. H.Weil, Journal des Savants, 1891, p. 669; Gebhart, Essai sur lapeinture de genre dans l'antiquité, Archives des Missions scientifiques, 2« série, V, 1868, p. 1-63.
1. Voy. Œuvres, VI, p. 286 (29); comp. p. 265 (33) et 290 (10 b); p. 469, 399, 440, éd. Bliimner.
2. Histoire de l'Art, IV, 2. — Voy. sur l'ostliétique do Winckelmann, H. von Stoin, Lie Enlstehung der neueren Aesthetik, dernier chapitre. 1886.
3. « Der Mensch ist der hœchste, ja der eigontliche Gegenstand bildender Kunsl. «, dit encore Goethe en 1798. — Eiu/ritung in die Propylacen. Œuvres, XXVIII, p. 13, Hempel.
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L'idéal d'un homme, tandis que la vraie peinture doit représenter l'idéal de l'homme en général. Lessing n'a pas vu que déjà la peinture antique a élevé, dans le portrait, l'idéal individuel à l'idéal général ; ainsi les portraits d'Alexandre faits par Apelle avaient quelque chose du Jupiter Olympien dont le héros croyait descendre.
Le laid sera donc banni du domaine de l'art, mais non pas de celui de la poésie. Libre au poète, ditil \ d'utiliser la laideur comme ingrédient, pour faire naître et pour fortifier certains sentiments complexes avec lesquels il est obligé de nous amuser à défauts d'émotions purement agréables. Il défend Homère contre de La Motte et Klotz qui le blâmaient d'avoir fait une place àThersite; mais il est plus sévère quand il s'agit de la peinture. Comme moyen d'imitation elle peut rendre la laideur, comme art elle ne la rendra pas. Au premier point de vue, tous les objets visibles lui appartiennent ; au second point de vue, elle se borne à
1. Laocoon, chap. xxm. — Comp. Cherbuliez qui, dans son livre : L'Art et la Nature, a jeté une si vive lumière sur ces questions. « Un caractère qui est une harmonie, dit-il, voilà la beauté ; une harmonie qui est un caractère, voilà la grâce, et il y a comme une liaison, comme une amitié naturelle entre l'imagination contemplative, et tout ce qui lui semble beau et gracieux. En revanche, elle a dans le monde deux ennemis, l'informe qui manque de caractère, le difforme qui manque d'harmonie. Mais les circonstances s'y prêtant, elle met ses ennemis à contribution, elle les oblige de fournir à ses plaisirs. »
ceux des objets visibles qui éveillent des sensations agréables. La laideur des formes choque notre vue, contrarie notre goût pour Tordre et l'harmonie et fait naitre l'aversion, indépendamment de toute considération relative à l'existence, réelle ou non, de l'objet dans lequel nous la percevons. Dans tout ce raisonnement Lessing ne fait que suivre Aristote. Cependant le chapitre iv de la Poétique donne la raison qui fait que certaines choses que nous regardons avec répugnance dans la nature nous procurent du plaisir lorsqu'elles sont le plus fidèlement représentées : c'est la curiosité naturelle à l'homme. Il ue s'agit donc pas pour Aristote d'un plaisir esthétique, mais d'un plaisir intellectuel et Lessing n'aurait pas dû le contredire sur ce point *. Aristote n'aimait pas la peinture réaliste et il n'en a jamais recommandé l'imitation à de jeunes artistes; mais dans ce passage il dit simplement que « nous nous réjouissons lorsque, par l'image exacte, nous apprenons ce qu'est chaque chose, ou bien si nous pouvons conclure que c'est celle-ci ou celle-là ». De tout cela il ne découle rien en faveur de la laideur en tant qu'objet de l'imitation. Les principes de l'art chez Lessing sont donc les
1. Laocoon, ch. xxiv ; Gotschlich, op. ci£.,p. 125. — Comp. cette pensée de Pascal : « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux. » L'Académie des Beaux-Arts a mis cette question au concours en 1890. Voy. H. Jouin, X<>>'rr/h- Repue, 15 septembre 1891,
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mêmes que chez Aristote. Ses idées sur le beau, sur l'idéal, montrent, comme celles de Winckelmann, l'influence par trop exclusive de l'art antique. Lessing puise les siennes dans les anciens écrivains ; Winckelmann, par un don de divination, sans connaître la statuaire de la grande époque, en pressentait les caractères distinctifs dans le commerce des œuvres d'art. Lessing, par ses déductions logiques, devient encore plus rigoriste, plus exclusif; il méconnaît, au moins dans ses théories, le principe de l'art chrétien, romantique. Il n'est pas moderne, quand il écrit; mais en face d'un beau tableau, fût-ce un paysage ou un portrait, il se montrait moins antique f. Herder, d'un côté, et plus tard Gœthe et Schiller, ont reconnu que l'art ne peut être limité par des lois logiques. Ils ont considérablement agrandi le domaine du beau, tout en suivant, dans les grandes lignes, les théories antiques de Lessing. Les attaques ne se produisirent qu'après l'époque classique de la littérature allemande. Ebranlé d'abord par les romantiques, puis par le philosophe Feuerbach 2, battu en brèche par ceux qui niaient le principe aristotélique de l'imitation comme origine de l'art 3, l'édifice esthétique de Lessing, inattaquable pour la partie concernant
1. Danzel-Guhrauer, Lessing, II, 62, et Collectaneen, sous le mot : Rembrandt, Œuvres, XIX, p. 478.