‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 10 sur 33 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

LéMins h Mmwm%muw^ (1767-1770;.

§ 1**. — La Dramaturgie.

Quod non dant proceres, dabit histrio.

C'est en ces termes, empruntés de Juvénal, que Lessing exprimait ses nouvelles espérances, lorsqu'il crut que le théâtre allait lui donner enfin la sécuritéqu'il n'attendait plus de la faveur ou de la justice d'un prince. Sa passion pour le théâtre était, dit-il, à la veille de s'éteindre : il commençait à se perdre dans d'autres études, qui l'auraient rendu impropre à toute production du génie. Il faisait allusion au Laokoon. Mais grâce à une faveur inattendue de la fortune, cet ouvrage, dont il poursuivait toujours l'achèvement, cédait le premier rang à l'objet de son ancienne prédilection. Le théâtre allait lui donner à la fois tout ce qu'il avait pu désirer : l'encouragement, la carrière libre pour ses talents d'auteur dramatique, et l'emploi assuré de son activité.

Nous avons déjà énuméré les obstacles qui ralentirent tant de fois le zèle dramatique de Lessing; ils

peuvent tous se résumer en un mot : dans toute l'Allemagne, pas un théâtre allemand permanent. Elias Schlegel, pour fonder une scène allemande, avait dû s'adresser au Danemarck. Point de scène, partant point de répertoire et point d'acteurs ; des tentatives sans suite, et peu de progrès, soit chez les auteurs, soit chez les comédiens ; le public indifférent ou défiant. Au milieu de tant de difficultés, deux hommes s'étaient pourtant formés : un auteur et un acteur, Lessing etËckhof : ils s'étaient rencontrés pour la première fois à Hambourg, où commença leur amitié : ce fut encore cette ville qui les réunit, pour concourir à l'érection du premier théâtre national de l'Allemagne.

Ce que n'avait pu faire Leipzig, la ville la plus littéraire de l'empire, ce que n'avait pas même tenté Berlin, la capitale de Frédéric II, une cité de commerce, la vieille ville hanséatique de Hambourg, osa l'entreprendre. Là régnait une aristocratie bourgeoise moins enfichée des modes d'outre-Rhîn que la noblesse de cour, et plus cultivée que le petit peuple, passionné pour les marionnettes et les arlequinadeè. On y pouvait songer à créer un théâtre national qui ne fût pas exclusivement destiné à la populace.

En 1764, un directeur privilégié, Ackermann, organisa dans cette ville la meilleure troupe dramatique qu'eût encore vue l'Allemagne. Elle comptait . parmi ses membres Eckhof, l'un des plus grands comédiens de ce siècle, fécond en grands acteurs. Cependant une mauvaise administration la ruina-

Douze riches bourgeois de la ville , inspirés par b>ewen, poëie atiaché à la troupe, s'associèrent pour traiter avec Ackermann de son théâtre et des accessoires, et se chargèrent, en gardant les acteurs, de l'entreprise du théâtre. Leur dessein, très-élevé, était de fonder une scène qui pût servir de modèle à toute TAIIemagne. Ils adoptèrent d'abord ce principe, déjà posé par Schlogel, de ne plus abandonner aux comédiens le soin de travailler à leurs risques et périls. Car Tart s'abaissait pour subvenir aux besoins pécuniaires; pour complaire au goût de la foule, il fallait descendre aux plus bas moyens de divertissement. Un capital de réserve fut fondé, et l'administration financière fut séparée de la direction dramatique. Celle-ci fut elle-même partagée. Un directeur était chargé de présider au choix des acteurs, de surveiller leur moralité et de guider leurs études. On prétendait fonder une véritable académie théâtrale» pour former des artistes de premier ordre, et qui pussent braver les censures religieuses. La direction fut confiée à Loewen. Un dramaturge devait pourvoir à la formation du répertoire et au choix des ouvrages représentés. Nul homme en Allemagne n'était plus propre que Lessing à remplir ces fonctions : elles lui furent offertes (1).

Lessing ne voulut pas s'engager à livrer périodiquement à la scène une suite de pièces originales : le rôle de Goldoni (2) ne lui convenait pas. Il avait

(i) Devrient, Gesch, d, deutsch, Schauspielk, t. Il, p. 154-199. (2) Y. t. VU, p. 417.

pourtant bon nombre d'ouvrages inachevés en portefeuille, et se promettait d'y mettre la dernière main, puisqu'une scène s'offrait à lui ; mais se plier à un travail de mercenaire, il respectait trop sa plume pour y consentir. Il proposa seulement de guider les choix, et d'éclairer le goût du public et des acteurs par une suite d'articles qui embrasseraient toutes les parties de l'art. Cette collection de morceaux de critique publiés sous forme de journal, compose la fameuse Dramaturgie de Hambourg.

Plein de joie de Favenir inespéré qui s'ouvrait '^ devant lui, se croyant assuré d'attacher son nom à la création d'un vrai théâtre allemand, Lessing se rendit, au mois de décembre <766, à Hambourg, où il pensait s'établir pour toujours, et commença la série de ses articles dès que le théâtre s'ouvrit, au mois d'avril de l'année suivante.

Après avoir rendu, avec un sincère enthousiasme, à la ville de Hambourg les actions de grâces qui lui étaient dues pour l'œuvre nationale qu'elle entreprenait au profit de toute l'Allemagne, il traça le plan de l'entreprise et la carrière à remplir. Il déclarait hautement que le théâtre allemand était encore dans son enfance, et qu'il s'agissait de faire à la fois l'éducation du public, des comédiens et des auteurs. Cet enseignement, dont il avait conçu le dessein dès sa première jeunesse, qu'il n'avait guère interrompu à travers tant d'obstacles et de distractions, lui pa-

raissait à peine commencé pomr son pays. Mais enfin il se trouvait en possession d'une sorte de chaire pour le professer. C'est ainsi qu'il considéra le journal qu'il rédigeait, et le théâtre qu'il devait éclairer de ses conseils. Il s'érigea en professeur, annonçant qu'il tiendrait compte des bonnes intentions et des moindres progrès, et se persuadant qu'auteurs, acteurs et public consentiraient à marcher avec lui pas à pas. Professeur quelque peu candide, qui ne connaissait guère la nature de ses élèves, ni les limites de leur docilité !

11 continua pourtant avec une imperturbable gravité. Certains lecteurs espéraient trouver dans ses articles de petites nouvelles, des anecdotes piquantes sur les comédiens et les comédiennes. Il faut voir comme il châtie leur sotte curiosité ! Cependant il donnait aux acteurs des leçons sur leur art, leçons pleines de goût, de finesse, telles qu'en pouvait écrire un homme d'esprit, de grande expérience, et qui savait tout ce qu'on avait écrit depuis l'antiquité sur l'éloquence du corps. C'est une des parties les plus sûres de son enseignement. Mais les comédiens voulaient être loués plutôt qu'instruits, les femmes surtout. Il leur disait trop leurs vérités, quelque ménagement qu'il y apportât. On lui reprochait même son silence. Et comme il avait à l'égard du théâtre une sorte de caractère officiel, et semblait devoir entrer dans les intérêts de l'entreprise, un blâme de lui était interprété comme une trahison. Il se vit de bonne heure obligé de renoncer à cette partie de son enseignement, et s'en consola en s' entretenant avec

Eckhof, dont Texemple pouvait suppléer à ses théories.

Un répertoire n'était pas moins nécessaire que des acteurs. Gomment prouver au public allemand qu'il devait s'intéresser aux progrès du théâtre, si le théâtre par lui-même ne savait pas l'intéresser? Cependant on n'avait à lui offrir que des pièces allemandes déjà anciennes, dans lesquelles Lessing ne trouve guère à louer que la bonne volonté, ou des pièces françaises traduites ou remaniées. Or, Lessing prétend que le théâtre français ne peut servir qu'à montrer ce qu'il ne faut pas faire, et que les Français n'ont pas de théâtre. Pour soutenir ces bravades germaniques, il aurait fallu que les auteurs allemands s'empressassent d'apporter des chefs-d'œuvre au théâtre national. L'appel de Lessing resta sans écho : les chefsd'œuvre ne venant pas, on continua de montrer aux Allemands comment il ne fallait pas faire ; et ainsi le théâtre national se composa un répertoire de pièces en majeure partie étrangères. Lessing, il est vrai, se vengea de ne pouvoir se passer des auteurs français en les immolant à sa critique ; mais que devait penser le public d'un théâtre où l'on ne trouvait à jouer que des pièces déclarées, par son critique autorisé, des modèles de fausseté et de froideur ?

Aussi l'empressement du public pour le théâtre national fut-il de courte durée. À mesure que son éducation se faisait, il se retirait; c'était protiter de l'enseignement du maître. Celui-ci n'en était pas moins surpris, et ses panégyristes le sont encore. Lessing se plaint de voir le théâtre allemand trahi

par r indifférence du public allemand. Cependant, que firent les citoyens de Hambourg ? On leur représentait en allemand des pièces françaises; bonnes ou mauvaises, ils aimèrent mieui les Yoir jouer par des acteurs français : eurent-ils si grand tort ? Une troupe française étant survenue, le théâtre national fut abandonné.

On avait cependant tenté les plus grands efforts pour retenir le public. Pour apprécier les concessions auxquelles se résigna la direction du théâtre, il faut savoir quelle violence on avait faite aux anciens goûts de la société de Hambourg. C'était chez elle une passion invétérée, que celle de Fopéra.. Ces riches marchands, comme il arrive souvent chez les aristocraties de bourse, aimaient beaucoup la musique, et peut-être plus encore la décoration, les machines et la danse. Dès l'année 4G78, Hambourg eut une salle d'opéra ; ni les poètes, ni les compositeurs ne lui manquèrent dans ce genre : la mode y était. Un audacieux esprit, que la cour de Dresde ne dédaigna pas de s'attacher, maître Velthen, vint offrir à cette ville enchantée d'opéra ses comédies improvisées sur la scène, genre populaire et national, fort goûté en d'autres contrées de l'Allemagne. 11 échoua (i). Longtemps après, en 1738, la Neuber, avec son théâtre purgé de farces populaires, vint sol-

{{) Dénient, t. ï, p. 265, ss.

liciter la faveur des riches Hambourgeois. La tragédie et la <^omédie noble échouèrent comme les improvisations de Velthen. Les arlequinades, les marionnettes et les ombres chinoises entraînèrent la partie du public que l'opéra laissait libre (1).

C'est ce même peuple qu'on tentait pour la troisième fois d'arracher aux divertissements qui s'adressent aux sens, pour lui faire goûter les purs plaisirs de l'esprit. En fondant le théâtre national, on avait banni avec éclat le ballet, avec un excellent maître en ce genre, le jeune Schrôder, qui avait soutenu la troupe d'Ackermann dans sa détresse (2).

Au bout de six mois, on se vit obligé de ramener sur la scène purifiée les baladins et les pantomimes. On reprit les traditions de Koch, disciple et successeur de laNeuber, qui, dix ans auparavant, jouait à Hambourg Mhz Sara Sampson, avec des intermèdes de farces italiennes entre les actes (3).

Lessing se trouvait quelque peu désarmé contre ces abus, lui qui, à Berlin et à Breslau , prenait tant de plaisir aux représentations des pantomimes et aux arlequinades. Aussi ne trouve-t-on pas, dans la Dramaturgie^ qui cependant fut continuée longtemps après la clôture du théâtre national, une seule plainte sur cet étrange mélange de farces triviales avec des ouvrages dramatiques sérieux.

Le peu d'intérêt des représentations, et la grossièreté du goût des Hambourgeois suffiraient pour ex-

(1) Devrient, t. II, p. 44, ss.

(2) Id. tMI., p. < 55-1 67.

(3)I6mI.,p. 132.

pliquer la désertion du théâtre ; et pourtant d'autres causes s y joignirent encore. Une scène permanente et consacrée exclusivement au drame noble ne peut se soutenir que dans un petit nombre de villes. Hambourg n'était pas une Athènes ; mais Athènes même n'ouvrait son théAtre qu'aux fêtes de Bacchus. Une grande capitale peut seule alimenter une salle de spectacle d'un public toujours renouvelé. Là se presse une foule de riches, d'oisifs, de gens de lettres, d'habitants sans cesse excités par les coave^ salions de société, curieux d'émotions nouvelles, et exempts de préjugés. A Hambourg, rien de tout cela, si ce n'est en petite proportion. Dan&^.une ville de commerce, on trouve toujours peu de gens inoccupés, même parmi les riches. Ajoutons qu'enAI- Icmagnc, tout est dispersé: partout, il est vrai, des corps savants, une étonnante diffusion des lumières; mais nulle part, cette concentration qu'exige la prospérité du théâtre ; nulle part la vie de société, comme nous l'entendons. Où trouver en Allemagne nos salons du xvm' siècle? L'Allemand aime trop son foyer, la vie intérieure. Lessing, qui fut le Diderot de son pays, se plaisait, comme notre philosophe, dans des réunions de causeurs, qu'il charmait par ses improvisations chaleureuses, et où la faveur de l'au^ ditoire doublait le mouvement de son esprit. Il lui fallut chercher cette excitation parmi les comédiens, les soldats et les juifs, parce qu'il ne la trouva pas ailleurs, ou dans des clubs d'importation anglaise, qui n'eurent guère d'influence sur le théâtre. Kniin, la société protestante d'Allemagne se mon-

Ira peut-être plus sensible aux censures ecclésiastiques, que notre société catholique^ de France. De part et d'autre, chez les ministres du culte, même zèle contre la scène et contre les comédiens ; de part et d'autre aussi, même protection accordée par les princes à un art proscrit par l'Eglise régnante. Et même la protection est plus énergique du côté de l'Allemagne, puisqu'un roi philosophe, plus despote au nom des lumières que tant d'autres au nom de la foi, soutint la liberté du théâtre par un acte de birutale tyrannie. En un mot, Frédéric II trouva plaisant de contraindre un ecclésiastique, pour prix de ses censures contre le théâtre, à se montrer en pleine salle de spectacle (i). Mais loin de la main violente de l'incrédifie couronné, les comédiens demeuraient rejetés du sein de l'Eglise, et les âmes timorées fuyaient les plaisirs condamnés du théâtre.

Hambourg n'était pas l'une des villes les moins intolérantes de l'Allemagne. C'est là, on s'en souvient, que les Bergeries de Gleim avaient été brûlées en 4 740, par suite d'une condamnation ecclésiastique. Là, au temps de la Dramaturgie, la suprématie religieuse était exercée par un personnage qui tient une assez grande place dans la vie de Lessing. Melchior Goetze, pasteur principal de la cathédrale, et doyen du ministère ecclésiastique, était un assez bon homme, bon vivant, avec qui notre auteur vécut même quelque temps en assez joyeuses relations : d'ailleurs, esprit médiocre et fort

(l)DeTrieQt, t.Il^p. 313.

peu tolérant. Ce personnage irritable découvrit fout à coup un grand scandale dans son église même. Un pasteur de Hambourg, Schlosser, avait écrit dans sa jeunesse une comédie, qui fut imprimée sanssoo assentiment dans la ville où il exerçait son ministère. Goetze saisit cette occasion pour flétrir, par écrit et dans la chaire, le théâtre et les auteurs qui travaillaient pour lui. On lui répondit, il répliqua: une guerre de libelles et d'épigrammes s'ensuivit» malgré la défense du gouvernement municipal. Pendant que Ton combattait pour et contre le théâtre, les Ames pieuses s'en éloignèrent, suivant l'avis de leur pasteur.

Lessing ne s'engagea pas dans la querelle: il est douteux qu'il eût osé soutenir, comme dans sa première jeunesse, que le théâtre peut devenir un utile auxiliaire de la chaire évangélique ; il s^était convaincu de la froideur des ouvrages dramatiques à intentions édifiantes ; et il s'était assez prononcé contre la confusion de l'art avec la morale. D'ailleurs rien ne pouvait sauver le théâtre national d'une ruine déjà accomplie.

Huit mois après l'ouverture solennelle de cette scène qui promettait tant, la troupe des comédiens prit congé du public pour reprendre la vie errante. Un discours d'adieu fut adressé à l'auditoire : il se terminait par ces mots :

« Public allemand , n'oubliez pas les comédiens aile- » mands ! »

L'établissement du théâtre national n'avait abouti qu'au triomphe des comédiens français. Douloureuse

déception, et faite pour remplir d'amertume le cœur de Lessing !

Cependant là encore, l'effet immédiat le trompait sur les vraies suites de ses efforts. Le public retournait à la scène française , mais les doctrines de notre théâtre étaient ruinées en Allemagne. Les salles de spectacles ne pouvaient se passer des œuvres de nos auteurs, mais la critique avait dissipé, aux yeux des écrivains allemands, le charme des modèles français. Lessing avait fait une guerre acharnée aux Corneille et aux Voltaire : loyale ou non , décisive ou non, qu'importe? notre système dramatique passa pour vaincu, les poètes allemands essayèrent de se lancer dans une voie nouvelle. Cinq ans après la conclusion désespérée de la Dramaturgie^ Goetzde Berlichingen était joué à Berlin (1 773). C'était le début de la nouvelle école, que les Allemands appellent Y ère des génies. Lessing poursuivit encore sa Dramaturgie pendant plusieurs mois après la clôture du théâtre dont il écrivait le journal : il était en retard. Mais depuis longtemps, il n'avait plus aucune foi dans son œuvre. Il ne recueillait même pas le fruit pécuniaire de son travail, la contrefaçon le lui dérobait* preuve fâcheuse pour lui de la popularité de ses articles! Au mois d'avril 1768, il mit fin à la Dramaturgie avec d'amères paroles sur la chute de ses espérances. Transeatcum cœteris^rroribuSy s'écriait-il. Aussitôt il chercha des yeux un adversaire sur lequel il pût décharger le poids de sa colère amassée. Il ne tarda pas à le trouver.

§ n. — Querelle avec Klotz. — Retour à Varchéo- \

logie.

Les travaux de Winckelmann et le Laokoon avaient mis en faveur les études sur Tart antique. Un jeune homme, qui devait à un talent facile et à un caractère insinuant une fortune précoce, et l'estime d'un grand nombre d'écrivains illustres, Klotz, professeur d*éloqucnce à l'université de Halle, et conseiller privé, prétendit prendre rang, à côté de ces deux grands écrivains, dans la science où se po^ tait la mode. Son âge et ses études superficielles ne s'accordaient guère avec son ambition ; mais il paya d'audace, de fécondité et d'intrigue. 11 écrivit beaucoup, fonda une feuille périodique, en suscita d'autres, forma une coterie redoutée, sut se créer des appuis. Il fit même des avances à Lessing, qui les repoussa, par aversion pour les coteries, par dédain pour une réputation qui lui paraissait usurpée, peutôlre aussi par quelque sentiment d'aigreur de voir KIolz

Le mieux rentc^ de tous les beaui esprits^

quand lui-même n'avait recueilli de tous ses travaux que rebuts et ressentiments.

Au moment où Lessing était exaspéré du mauvais succès de l'entreprise de Hambourg, il découvrit que les théories du Laokoon étaient depuis quelque

temps Tobjet des attaques de Klotz et de ses amis. Il se retourna contre eux avec un étrange emportement^ et tout d'abord, manifesta dans sa correspondance le dessein de ne garder aucun ménagement avec ses adversaires.

Il tint parole, surtout à l'égard de Klotz.

Tous les contemporains, sans en excepter Goethe, ont blâmé l'âpreté et la violence que Lessing porta dans cette polémique. La légèreté de son adversaire, ses critiques mal fondées et artificieuses, le ton de hauteur qu'il prit envers un homme dépourvu de titre officiel, méritaient sans doute une leçon ; mais on sentit dans les écrits de Lessing l'acharnement de la vengeance. Klotz fut si cruellement malmené, qu'il parut à plaindre. Sa mort prématurée, causée peut-être par le désespoir d'une réputation ruinée, calma seule la colère du terrible athlète qui lui préparait encore un coup destiné à l'accabler (1). Voyant son adversaire mort, Lessing supprima un écrit où il s'apprêtait à le convaincre de plagiat (2).

Cette controverse, si rudement menée, ne fut pas stérile pour le progrès de la science et du goût. Lessing ne se contenta pas de percer à jour l'érudition et la logique de son adversaire. Il déploya des connaissances surprenantes chez un homme qui n'avait

(1) Voici en quels termes il exprime sa compassion de la mort de Klotz : « L'homme s*est montré cette fois plus sage que je n'aurais pensé : il est mort. J*aurais bien envie de rire de cet accident, mais il me rend plus sérieux que je n'aurais cru. » L. à M"»« Eva Kœnig{sa fiancée), du 9 janvier 1772.

(2)L. du 22oct. n72.

pas fait de Farchéologie l'objet unique de ses éludes, et montra une fois de plus cette sagacité qu'il portait dans toutes les parties de la critique. Aussi ses lettres iur des matières iT archéologie (4), accumulées a\ecune rapidité qui témoignait d'une merveilleuse préparation, renferment -elles les discussions les plus curieuses et les plus solides sur le sujet délicat des pierres taillées de l'antiquité.

Hais on doit encore à cette querelle un écrit d'une plus haute importance pour l'art, le Traité sur la manière dont les anciens ont représenté la Mort. Là, Lessing développait une idée toute nouvelle, à savoir que jamais les anciens n'avaient représenté la Mort sous la figure d'un squelette, mais sous celle d'un génie, d'un beau jeune homme, frère jumeau du Sommeil. Les artistes chrétiens, disait-il, s'étaient avisés les premiers de dessiner une image de la Mort qu'aurait toujours repoussée le sentiment du beau, qui règne dans les ouvrages de l'art antique. Il concluait que les modernes devaient revenir au goût des anciens.

<c 11 est certain^ dit-il, que la religion qui la première a » révélé à Thomme que même la mort natureUe est le fruit » et le salaire du péché, a dû multiplier à Hnlini Thorreur » de la mort. Il y a eu des philosophes qui ont considéré la » vie comme un châtiment; mais tenir aussi la mort pour » une peine, c'est ce qui ne pouvait absolument venir, sans » une révélation, à l'esprit d'un homme qui n'avait que les » lumières de sa raison. A ce point de vue, ce serait vraisem- » blablement aussi notre religion qui aurait banni du do-

(1) Briefe antiquarischen Inhalts, 1769.

maine de Tart cette ancienne figure si sereine de la mort. » Comme pourtant cette même religion n^a pas voulu nous » révéler cette terrible vérité pour nous désespérer ; comme » même elle nous assure que la mort de l'homme pieux n'est D que douceur et rafraîchissement^ je ne vois pas ce qui t empêcherait nos artistes de bannir de nouveau ce hideux » squelette^ pour reprendre possession de cette image plus B heureuse. L'Ecriture même parle d'un ange de la mort : D et quel artiste n'aimerait mieux représenter un ange qu'un » squelette ? La religion mal entendue peut seule nous éloi- D gner du beau : et c'est un argument en faveur de la vraie » religion bien entendue^ que de nous ramener en toutes » choses au beau. »

Ces pensées firent une impression extraordinaire sur le jeune Goethe et sur ses contemporains. Dans sa vieillesse, le grand poète aime encore à se représenter le ravissement où elles le jetèrent.

tt Nous pouvions enfin^ s'écrie-t-il (i), célébrer solennelle-

» ment le triomphe du beau, et quant au laid^ de quelque

» espèce qu'il soit^ puisqu'on ne peut absolument le bannir

» du domaine de l'art, le renvoyer aux genres inférieurs, où

^ règne le ridicule. »

On ne saurait calculer l'influence que ces théories exercèrent sur un esprit qui se trouvait alors tout préparé à les recevoir, et qu'elles vinrent ébranler, selon la hardiesse de son expression, dans l'ardeur même du désir. Il en fut, pour continuer sa métaphore, fécondé pour toujours, et celte extrême passion pour le beau qui règne dans ses ouvrages, est le fruit le plus heureux des travaux de Lessing.

(i) Am. m. Leben, 1. 1, p. 401

Cependant Técrivain qui éveillait ainsi, sans le savoir, le génie du plus grand poète de rAlleoiagDe, se sentait découragé. L*homme qui terrassait avec une si redoutable rigueur la fausse science, et qui jetait les fondements de l'érudition et de la critique allemandes, commençait à désespérer de lui-même et de son pays. Toujours seul, toujours en guerre, il no s'expliquait pas pourtant comment il avait plus d'ennemis que d'amis. Toujours en avance sur son temps, il s'étonnait de ne passe voir suivi dèsquMi avait parlé. Cet esprit si clairvoyant ne s'est jamais rendu compte de la lenteur avec laquelle les idées nouvelles gagnent les esprits^ surtout quand elles sont enfermées dans des livres, au lieu d'être agitées dans des conversations. Ajoutons qu'à peine a-l-il déposé dans le champ qu'il cultive une semence féconde, qu'irrité de n'en pas voir mûrir les fruits, il se jette dans un autre champ pour faire de même. Toujours travaillant à perte d'haleine, sans jamais rien récolter, sinon les haines des gens qu'il trouble dans la possession de leurs idées acquises, il irrite les autres et ne se satisfait pas lui-même.

Il s'en prend à son pays, et ne veut plus rien faire pour lui. Un moment, il lui vient une fantaisie de travailler pour la France. Il va lui offrir son Laokoon refait, et l'opposer à la pauvreté des écrits du comte de Caylus. qu'il vient d'immoler avec Klotz, son ami. Une autre fois, il est tenté de ne plus écrire qu'en

latin. Enfin il se décide à quitter pour toujours l'Allemagne, à partir pour l'Italie. Au printemps prochain, il sera à Rome : il arrange toutes ses affaires (1).

Elles étaient Irès-embrouillées. Pensant se fixer pour toujours à Hambourg, il s'y était fait libraire et imprimeur. Ainsi, disait-il, il assurerait son avenir sans se rendre dépendant de personne. Il s'associa avec un certain Bode, honnête homme, mais impropre comme lui aux affaires de commerce. Dans cette entreprise, il mit tout ce qu'il possédait, à savoir sa riche bibliothèque, vendue à bas prix. Il y perdit tout, et devait l'y perdre, au dire de Nicolaï, son ami, et libraire comme lui.

L'entreprise du théâtre avait échoué ; la librairie l'avait ruiné, sa querelle avec Klotz lui avait fait de nouveaux ennemis. Hambourg lui devenait odieux, comme Berlin, comme Leipzig. Mais où aller î C'était assez errer en Allemagne. Il voulut sincèrement partir pour Tltalie. Entre plusieurs raisons qu'il aurait pu donner, il se contenta de dire qu'à Rome, il vivrait à meilleur marché. Qu'y pensait-il faire î II affectait de dédaigner l'archéologie pure, il se moquait de l'enthousiasme soutenu de Winckelmann ; el pourtant l'élude sur place des monuments de l'art antique était sans aucun doute l'objet de ses désirs. Le Laokoon eût probablement reçu des développements d'une grande nouveauté. Mais Lessirig ne partit pas pour l'Italie.

(1) L. 28 sept. 4768.

Un rayon d'espoir parul luire un moment du côté de Vienne. L*empereur Joseph II annonçait de magnifiques desseins deVéformes littéraires ; un nouvel ftgc d'or allait s'ouvrir pour la poésie et pour les sciences. Klopstock était en correspondance ayec le jeune empereur, et lui adressait des projets sous forme de prophéties : il proposait Lessing pour dramaturge. Celui-ci reçut des ouvertures de Vienne; on lui offrait la direction d*un théâtre national à fonder, avec un large traitement, sous la condition de fournir deux pièces par an. Il partagea quelque temps les illusions de Klopstock. En vain ses amis de Berlin l'avertissaient de se tenir en garde contre le despotisme autrichien , auquel ils opposaient fièrement la liberté de la Prusse. Us lui signalaient les arrière-pensées fiscales de la cour de Vienne, et le faux libéralisme de Joseph II, inspiré par un sentiment de rivalité à l'égard de Frédéric. Lessing, défendait l'Autrielie en attaquant la Prusse. Depuis longtemps son enthousiasme pour le gouvernement du grand roi s'était calmé.

« INe me parlez plus, dil-il, de votre liberté de Berlin... » Elle se réduit purement et simplement à la liberté de por- » ter sur le marché autant de sottises qu'on veut contre la » religion. L'honnête homme rougira bientôt d^user de cette » liberté... Mais supposez un peu qu'un homme Vienne à » Berlin élever la voix en faveur des droits des sujets, contre » les sangsues publiques et le despotisme, comme cela se fait » maintenant en France et en Danemark, et vous éprouverez » bientôt quel est jusqu'à ce jour le pays le plus esclave de » TEurope (1). »

(1) L. 25 août 1769.

Malgrécetfe juste sortie contre le gouvernement de la Prusse, il ne fui pas longtemps dupe de la cour de Vienne. Les projets de Joseph II ne furent qu'une fantaisie de cet esprit mobile et incomplet. Lessing dut renoncer à cette espérance. Il reparla de son départ pour l'Italie.

Mais un autre asile lui fut offert. Ebert, son ami, obtint du duc de Brunsvvick pour Lessing la charge de bibliothécaire à Wolfenbûftel. La sauvage indépendance du critique lutta longtemps ; mais les séductions du prince héréditaire, du trop fameux Ferdinand de Brunswick, triomphèrent de sa résistance. Elles furent secondées, il est vrai, par la lassitude de Lessing, par la mauvaise fortune qui le poursuivait, et par un projet de mariage qui Toccupait depuis quelque temps. Le désir de fixer sa vie . l'emporta sur l'horreur de l'esclavage ; il consentit enfin à s'emprisonner dans la bibliothèque de Wolfenbûltel (1). Il fut pourtant stipulé qu'il aurait la liberté de faire ce voyage d'Italie qui lui tenait tant au cœur ; mais les circonstances plus fortes que sa volonté, devaient réduire ce voyage à une vaine excursion. Le reste de sa vie se passa presque tout entier entre les rayons de sa bibliothèque.

{{) L. 28 déc. 1769.

Page 1