V. § XX IV
nom de Laokoon^ ce n'est pas qu'il prétende se borner à l'étude d'un seul groupe de sculpture. Mais comme son esprit n'aime point à procéder d'une manière synthétique, et ne s'élève aux Idées générales que par l'analyse du particulier, il prend d'abord un exemple. Et quel exemple plus heureux pour son dessein , que le groupe de Laokoon? La sculpture et la poésie avaient travaillé sur le même sujet : deux chefs-d'œuvre étaient sortis de cette rivalité. Où pourrait-on mieux juger des différences et des ressemblances des deux arts? Winckelmann avait déjà institué la comparaison entre l'œuvre du poète et celle du sculpteur : il donnait l'avantage au dernier, en vertu de son principe d'esthétique, que l'expression de la grandeur d'âme est plus belle que celle de la passion.
Lessing entreprit de prouver sur le même exemple, que les deux auteurs avaient dû chercher des beautés différentes, en raison de la différence des genres, qu'il s'appliquait à mettre en lumière.
Le premier titre marquait le point de départ, et le second l'objet même du livre, à savoir : Des limites de la poésie et de la peinture. Dans sa préface , l'auteur ne manquait pas d'avertir le lecteur que, sous le nom de peinture , il entendait les arts représentatifs en général; comme aussi, sous le nom de poésie^ il ne s'interdisait pas de jeter quelques coups d'œil sur les arts où l'imitation est successive.
C'était donc une nouvelle classification des arts qu'il apportait : d'après quelle méthode et quels principes? L'épigraphe le laissait deviner, la préface
le donnait à entendre. C'était la méthode et les principes des anciens, disons mieux , d'Aristote, qu'il ne nonunait pas. Lessing trouvait quo les anciens, dont les définitions sont toujours si exactes, avaient laissé là une lacune : il venait la combler. Hais comment ? autant qu'il le pouvait, comme ils l'auraient fait eux-mêmes.
Âristote , comme on sait , définit la poésie ainsi que la peinture, une imitation (1). Quant aux différents genres de poésie , il les définit entre eux par les différences de moyens, d'objet et de manière. C'est exactement ainsi que procède Lessiiig pour la peinture et la poésie. Toutes deux sont des imitations, mais elles diffèrent par les moyens, Tobjet et la manière. Tel est le sens de l'épigraphe du livre, emprunté à Plutarque, qui lui-même parle ici à la manière d'Aristote (2).
Que la poésie et la peinlure, et tous les arts qui leur ressemblent soient des imitations, c'est uu point que Lessing ne discute même pas, tant, disciple fidèle des anciens, il le croit hors de contestation. Quant aux principes de différence qu'il aperçoit entre ces deux classes d'arls, nous allons les résumer, en suivant l'ordre d'Aristote, pour être'plus clair et plus court. C'est en effet celui que suit Lessing, sans le dire.
Moyens. « La peinture emploie, pour son imitawtion, des figures et des couleurs dans l'espace; la
(1) Poet, c. I.
(2) TXv) xai Tp($iuo(ç fjLtfAi^ascoc Sia^ Ipouae.
» poésie, des sons articulés dans le temps (1). » Aristote avait dit : a Les uns (les peintres) imitent en re- » présentant les objets à Faide des couleurs et des «figures; les autres (les poètes) imitent à l'aide de » la parole (2) . »
On Toit que l'originalité de. Lessing consiste à introduire dans ses définitions les notions de temps et d'espace : innovation éminemment philosophique et féconde, d'où toute sa théorie est déduite avec une parfaite rigueur (3).
Objets. En effets des traits ordonnés les uns près «des autres, ne peuvent représenter que des objets «situés les uns près des autres, ou dont les parties «sont juxtaposées; » d'autre -part , des signes» qui «se suivent les uns les autres ne peuvent aussi ex- « primer que des objets qui se suivent, ou dont les « parties se suivent. «
Des objets du premier genre c< s'appellent des « corps. Gonséquemment des corps, avec leurs qua-
(i) Laok.,c, XVI.
(2) Poety c. I.
(3) Le comte de Ga^lus avait entrevu cette théorie^ mais confusément ; Lessing a tiré grand parti de ses observations^ en leur donnant plus de précision: «La Poésie, dit le critique français, plus ancienne que la peinture, a d.e grands avantages sur elle. Un choix heureux et juste de peu de mots, lui sufQt pour rendre les plus grandes et les plus vastes idées, pour les lier à celles qui les précèdent et qui les suivent... Elle fait plus, elle peint la succession des temps ; elle exprime le mouvement, les nuances passagères et V enchaînement des actwns, La Peinture, plus bornée dans ses moyens... ne peut présenter aux yeux que Vinstant heureux d*une nature frappante, en réunissant tout ce qui peut concouru* à la rendre claire à Fesprit, etc. (Tableaux tirés de VIliade, Avert.)
j»1ités visibles 9 sont les objets propres de la pein- »ture. »
Des objets du second genre «s'appellent en gé- » néral des actions. Conséquemment des actions sont »robjetde la poésie. »
Manière. Cependant la peinture imite aussi des actions ; mais elle les imite en représentant les corps et la disposition des corps dans lesquels elles se passent. La poésie, de son côté, imite aussi des corps, mais elle les imite en exposant par des traits successifs, les actions qu'ils accomplissent.
Le peintre, borné à un seul mouvement de l'action, et ne pouvant exprimer ni ce qui le prépare ni ce qui le suit, doit choisir le moment le plus fécond {den praegnantesten)j c'est-à-dire celui d'où l'esprit aperçoit le mieux le précédent et le suivant.
De même le poète, dans ses imitations successives, ne peut exprimer qu'une seule qualité des corps, et doit choisir celle qui éveille l'image la plus sensible de l'objet sous le rapport du dessein qu'il se propose.
De là suit, pour le poète, la règle de se bornera une seule épithèle pittoresque, et de ne tenter qu'avec discrétion de représenter des objets corporels (t).
Là-dessus, Lessing va au-devant d'une objection inévitable :
Homère lui-même a souvent peint des objets corporels, quelquefois par une accumulation d'épi-
(1) Laok., XVI.
thètes, quelquefois en décrivant toutes les parties d'un objet : il a fait plus, il a décrit toute une série de tableaux dans le Bouclier d'Achille.
La réponse est juste et ingénieuse, en laissant de côté quelques exceptions qui ne nuisent point à la théorie.
Homère 9 dit I^essing, quand il décrit^ fait en sorte de raconter. Peint-il le char de Junon, c'est en rapportant successivement toutes les actions d'Hébé, qui le construit : chaque partie du char, en paraissant à son tour, reçoit Tépithète qui lui donne une forme pour l'imagination. Si le poète veut nous faire connaître le costume d'Agamemnon, il raconte comment le roi s'habille. Enfin, décrit-il Je bouclier d'Achille , il nous montre Vulcain à l'œuvre , et nous voyons le dieu en composer successivement les figures et les tableaux. La théorie ne pouvait être mieux justifiée, à l'aide de l'objection même.
Mais» d'après ces principes, que devient la poésie purement descriptive? Lessing a contre elle une objection à laquelle je ne vois pas qu'on puisse répondre ; c'est qu'avec la prétention de peindre, elle ne peint pas; en d'autres termes, que l'esprit ne voit pas l'objet décrit. C'est ici question d'expérience. Plus l'auteur accumule de traits pour représenter l'objet, plus l'image devient confuse. En rivalisant avec un art étranger, la poésie compromet sa puissance : qu'elle renonce donc à une lutte inégale , où l'on peut déployer beaucoup de talent d'expression, sans profit pour le lecteur.
Lessing fait une exception en faveur de la poésie
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didactique; mais, ajoute-t-il, ce n'est pas de la poésie.
Quoique nous ne cherchions pas à discuter sur les mots, nous voudrions bien savoir comment il qualifie les Géorgiques. C'est ici que parait Técueil où conduisent ses conclusions. 11 aurait fallu faire des exceptions et expliquer comment de grands poètes ont pu échapper à force de génie aui inconvénients du genre descriptif. Sa théorie a donc quelque chose d*étroit, mais seulement par un excès de rigueur dans les déductions. Les œuvres de l'esprit se plient difficilement dans le détail aux classifications absolues.
Toutefois, c'était rendre en ce temps-là unéminent service a la peinture et à la poésie, que de séparer leurs domaines, trop facilement confondus: Lessing ruina pour toujours la théorie fondée sur cette ingénieuse antithèse de Simonide, érigée en axiome : « La peinture est une poésie muette, et la )» poésie une peinture parlante (t). d
La poésie allemande renonça peu à peu au genre descriptif, pour s*attacher à l'aclion, telle que la définissait Lessing, c'est-à-dire, l'expression des mouvements successifs de Tàme ou du corps. C'était pour elle la liberté : car Timagination, dans la poésie descriptive, est asservie à la nature extérieure, que le langage s'applique à copier avec tant d'effort.
Mais si l'action est l'essence de la poésie, le genre dramatique en est le plus haut degré : conclusion
(!) V. Plutarque, de la lect d, poètes.
conforme à tous les principes de la poétique de Lessing, et qui devini, dans la dernière partie du siècle/ l'opinion dominante en Allemagne.
L'influence du Laokoon sur les arts du dessin fut moins sensible. Là , le goût du siècle pour les abs« tractions figurées était soutenu par une autorité plus compétente en matière d'art que Lessing lui-même. L^historien des arts dans l'antiquité, l'illustre Winckelmann, tenait pour l'art allégorique (4).
On peut ajouter, sans se hasarder dans les questions d'esthétique pure, que la théorie de Lessing avait, par rapport aux arts, un côté défectueux. C'était bien fait à lui de remarquer que les objets propresde leursimitationssontles corps ;c'était mieux encore de leur donner pour fin propre la beauté. Mais d'où vient la beauté? Est-ce seulement des lignes, de la forme sensible? On risque, par cette doctrine, de tomber dans une sorte de matérialisme de l'art. Lessing n'avait pas prévu ce danger : ce n'était pas son objet. Mais Winckelmann et ses disciples avaient lieu de trouver ses conclusions indignes de l'art, et c'est avec raison qu'ils lui opposaient ce noble principe, que la beauté est l'expression de la grandeur morale.
Le Laokoon fit de Winckelmann un ennemi irréconciliable de Lessing. L'illustre historien de l'art ne pouvait supporter aucune contradiction , et son adversaire le harcelait sur le détail comme sur l'ensemble, avec les armes du raisonnement et de l'é-
(i) Gerv., t. IV, p. 396.
rudition. 11 se vengea par des propos méprisants; Lessingy en rassemblant ' de nouveaux matériaux pour une continuation du Laokoon qui ne fut jamais achevée , mais où les petites erreurs de Winckelmann étaient relevées avec cette minutie pédantesque dont nous avons indiqué déjà quelques exemples.
Les critiques du temps se partagèrent entre ces deux esprits si opposés (1). Ce qu'il nous importe le plus de connaître, c'est l'impression produite par le Laokoon sur la jeune génération , celle qui devait donner à l'Allemagne ce qu'on appelle ses classiques.
Herder, alors âgé de vingt-deux ans, fut frappé de la force de raisonnement et de l'érudition de Leasing : mais son goût s'accordait davantage avec celui de Winckelmann : on le voit s'efforcer de tenir la balance entre les deux critiques, mais avec une prédilection marquée pour le plus spiritualiste.
Goethe, à peine sorti de Tenfance (2), mais avec cet esprit et ces connaissances d'aune étendue déjà si prodigieuse, se sentit frappé, à l'université de Leipzig, comme d'un trait de lumière par l'apparition du Laokoon.
« Il faut être encore jeune homme, écrit-il dans sa vieil- » lesse, pour pouvoir se représenter Timpression que ce livre » fit sur nous... La différence des arts du dessin et de ceux T» de la parole devenait sensible : les sommets des deux
(1) Guhrauer. G. E. Lessing, I, p. 73-88.
(2) U avait à peu près 17 ans quand le livre parut (né le 28 août 1749).
» genres nous apparaissaient séparés y quelque rapprochées D que pussent être leurs bases. L'artiste du premier genre » devait se tenir dans les limites du beau ; bien que le second » genre, qui ne peut se passer d'exprimer le sens d'objets » de toute espèce, se fasse pardonner des excursions hors de » ces mêmes limites. Le premier travaille pour le sens exté- » rieur, que le beau seul satisfait; le second pour Timagina- » tion, qui peut encore trouver son compte avec le laid. » Toutes les suites de cette magnifique pensée brillèrent à » nos yeux comme dans un éclair (1). »
Quepeul-on citer de plus concluant sur l'influence du Laokoont Schiller aussi, quoique beaucoup plus tard, en reprenant pour un autre dessein la comparaison entre Virçile et le sculpteur, rend hommage à la solidité des conclusions de Lessing sur la distinction des deux arts (2).
Ce livre opéra donc une révolution dans la critique allemande, et contribua à préparer la poésie nouvelle, par la fermentation qu'ih provoqua dans ces jeunes génies. L'homme qui portait ainsi le flambeau de la critique devant la génération naissante, l'avait allumé aux foyers antiques : il se conduisait au travers des idées modernes à la lumière des principes d'Aristote ; et c'est ainsi qu'il montrait le chemin à l'Allemagne, en regardant vers l'antiquité, et tournant le dos à la France.
On serait surpris de ne pas trouver dans le Laokoon des attaques nombreuses contre le goût français. Nous ne nous arrêtons pas à les relever. Disons seulement, en un mot, qu'après Winckelmann, l'ad-
(0 Aus. m. Leben, VII" B., 1. 1, p. 400.
(2) Ueber das Pathetische^ t. X., p. 79.
versaire le plus souvent harcelé par Lessing est le comte de Caylus, qui ne s'en doutait guère. Le Laokoon ne fut pas connu en France avant le commencement de ce siècle (1).
L'auteur eut cependant une étrange tentation, celle de le donner lui-même à cette nation qui lui était si odieuse, en l'achevant pour elle. On a retrouvé la traduction qu'il fit de sa préface dans ce dessein : c'en est plus qu'il ne faut pour prouver qu'en dépit de ses étonnantes illusions, on- doit le féliciter de s'en être tenu là (2).
Malgré l'admiration excitée par le Laokoon chez les futurs* génies de l'Allemagne, Lessing ne recueillit pas assez tôt les témoignages de l'estime publique pour y trouver le salaire de ses travaux. Découragé par la froideur de la critique autorisée, il songeait à quitter la Prusse et l'Allemagne même. Depuis longtemps il désirait voyager en Italie et en Grèce, pour voir de ses yeux ces ouvrages de l'art antique, qu'il ne connaissait que par les livres. D'ailleurs, que faire en Allemagne? Son indépendance farouche Técartait de tous les postes auxquels il pouvait prétendre. Une chaire à Kœnigsberg lui ayant été offerte, il la refusa, parce qu'il fallait prononcer tous les ans un discours à la louange de ce même roi qu'il
(1) Traduit par Vanderbourg, en 1802.
(2) Nous transcrivons exactement la phrase suivante :
tt Je vais le rédiger de nouveau, et d'en donner la suite aux >) Français, cette langue m'étant dans ces matières tout au moins » aussi familière que l'autre. » (CEuvres, éd. de Maltzahn, 1857, t. XI, p. 196).
vaniaii si volontiers, à condition de le faire sanssalaire.
La place de bibliothécaire du roi devint vacante. Elle fut proposée à Winckelmann, qui trouva le traitement indigne de lui. Les amis de Lessing le mirent alors en avant. Frédéric donna la préférence à un bénédictin français, nommé Pernéty (1). Décidément, l'admirateur du grand roi devait toujours conserver le mérite du désintéressement.
Mais de quoi se serait-il plaint? N'avait-il pas tout récemment, dans une dernière lettre sur Y Etat ac^ tuel de la littérature (2), proclamé que les protections princières sont plus nuisibles qu'utiles; *que les souverains protecteurs des lettres, fussent-ils des Louis XIV, ne font que substituer leur goût personnel au vrai goût, qui est celui du génie; « tandis que celui-ci livré à lui-même, s'ouvre, comme un torrent, son chemin à travers les plus grands obstacles ? II fallait, conformément à ces théories, se résignera forcer les obstacles comme le torrent, dûton n'avoir jamais de lit pour couler paisiblement.
Lessing était encore jeune ; il avait encore la foi ; nul lien de famille ne Tenchainait ; il tenta une dernière fois de s'assurer le repos par sa propre énergie.
(4)Stahr,t. I, p. 237.
(2) N* 332, 20 juin 1765.