‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 11 sur 33 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

§ 1. — Mariage de Lessing. — Trésors de la biblioihèque de WolfenbûUeL — Emilia GaloUi. — La génération nouvelle.

La petite cour de Brunswick, fière encore de Féclat qu'avait répandu sur la maison régnante le grand Leibniz, son bibliothécaire, son conseiller et son historien, aspirait à la gloire de devenir un centre pour les lettres allemandes. L^ présidait une princesse dont les exemples avaient formé l'illustre duchesse Amélie : celle-ci ne fît que transporter à Weimar les goûts élevés qu'elle devait à sa mère Philippine-Charlotte; mais elle eut le bonheur de rencontrer Wieland et Goethe pour former et présider sa cour littéraire (l). "Brunswick ne rassem-

(1) Gervinus^ t. IV^ p. 493^ ss.

blait pas d'aussi grands noms. Gaertner, Zacharice, Ebert y représentaient la poésie, Jérusalem et Conrad Schmid Ja théologie. Jérusalem était le personnage le plus révéré de cette réunion d'hommes de lettres : fondateur du Collegium Carolinuniy asile de ces esprits divers, ancien précepteur de la duchesse Amélie, théologien sage et libéral (1)« il méritait l'estime universelle dont il était environné. Lessing lui a rendu ce témoignage en publiant les écrits posthumes de son fils, de ce jeune Jérusalem dont la fin tragique a fourni une conclusion au roman de Werther.

En prenant possession de sa bibliothèque, Lessing ejtprima le dessein, auquel il demeura trop fidèle, de rester étranger à la cour, dont sa résidence le tenait d'ailleurs éloigné. Le prince Ferdinand lui fit cependant de grandes avances, mais son humeur sauvage l'emporta. 11 s'ensuivit ce qu'on en devait prévoir : absent, il fut oublié et négligé. Peu à peu, il s'aigrit à Wolfenbûltel, comme partout. On lui fit attendre longtemps la réalisation incomplète de certaines promesses qui lui avaient d'abord fait accepter, puis supporter l'exiguïté de son traitement Au joug de la pauvreté s'ajoutait^ pour la première fois, celui de la dépendance. Il songeait d'ailleurs qu'il ne serait bientôt plus seul à soufTrir ; son exaspération s'accroissait d'autant. Il maudissait dans son cœur une cour fastueuse pour ses plaisirs, et parcimonieuse à l'égard de l'écrivain dont elle voulait se parer* Il

(1) Siahr, t. U, p. 36-37.

trouvait sa résidence malsaine; sa bibliothèque lui paraissait une prison ou un tombeau. La solitude l'accablait ; en vain faisait-il de temps en temps des excursions à Brunswick, pour trouver à qui parier, pour voir ses amis Eberl, Zachariœ, Eschenburg, pour assister à quelques représentations dramatiques. La maladie renouvelait fréquemment ses attaques; son hypocondrie faisait des progrès; le désespoir le prit ; il lui passa des désirs d'abréger ses jours (I).

Ces épreuves durèrent six longues années, c'està-dire le temps qu'il fallut pour mener à bonne fin le projet de mariage de Lessing avec M"* ËTa Kœuig. Cette femme remarquable, la seule qui lui eût jamais inspiré le désir d'une union stable, était la veuve d'un riche commerçant de Hamboui^. Kœnig avait été l'ami de Lessing, et l'inclination que celui-ci ressentit pour la femme de son ami fut sans doute l'une des causes qui inspirèrent son vif désir de quitter TAUemagne, quand l'entreprise de Hambourg échoua. Mais la mort soudaine de Kœnig à Venise, au milieu d'un voyage d'affaires (été de 1769), changea tous ses desseins. Son ami lui avait recommandé ses enfants; il était le parrain du dernier, et sa veuve lui tenait au cœur. Dans l'espérance d'obtenir une

(1) « Je n'ai rien fait de tout l'hiver, et suis très-content d'avoir » mené à fin seulement le grand travail de philosophie (ou depolî) tronnerie), de vivre encore. Que Dieu continue de m*assister » dans ce noble travail, qui mérite bien que pour cela on mange » et boive tous les jours! » (L. du 20 avril 1774).

union qui devint l'objet de ses vœux passionnés, il accepta la bibliothèque de Wolfenbùttel (<)•

Mais Kœnig avait laissé à sa veuve les affaires les plus embarrassées : tout le bien de ses enfants menaçait de s'y engloutir. La courageuse mère entreprit de grands voyages, et fît deux longs séjours à Vienne pour sauver les débris de cette fortune compromise. Dévoré d'inquiétudes, Lessing fut encore frappé d'un coup cruel par la mort de son père. Le digne pasteur laissait des dettes, dont son fils se chargea pieusement, quoique presque sans ressources, et une famille dans un état voisin de l'indigence, qu'il fallut encore assister. Il demanda de nouveau à sa plume le travail qu'exigeait la nécessité.

Sa bibliothèque vint à son aide. Un fonds qu'il évalue à cent mille volumes, et, des trésors de manuscrits encore inexplorés étaient à sa disposition. Chargé par ses fonctions de la mettre en ordre, il y fit des découvertes dont il forma un recueil de publications, sous le titre de : Documents historiques et littéraires tirés des trésors de la bibliothèque ducale de Wolfenbùttel. La théologie, l'archéologie et la poésie s'y mêlèrent. Sans faire une revue de pièces diverses, qui, dans leur isolement, manquent d'intérêt, nous signalerons en temps et lieu les plus importantes de ces publications.

A ces travaux de sa charge, il joignit une édition nouvelle de ses œuvres, qu'il enrichit de remarques

(l) Stahr, t. II, p. 48-57.

curieuses sur VEpigramme et sur quelques-uns des meilleurs cpigrammatistes (1771). Un jugement sévère sur ses œuvres anciennes précédait cette édition. L'auteur reconnaissait que « le public grandis- » sait tous les jours en pénétration et en goût ; et mal- »heur, ajoutait-il, à l'écrivain qui ne s'aperçoit pas » qu'il est resté en arrière, et qui est assez vain pour » compter encore sur l'accueil qu'il a pu espérer » vingt ans auparavant! » S'il publiait de nouveau ses œuvres, c'était pour déjouer les calculs de la contrefaçon, dont il avait été trop souvent victime.

La bibliothèque ducale de Wolfenbûttel était particulièrement riche en manuscrits théologiques. A peine Lessing en commençait-il la revue, qu'il y fit une découverte, qui probablement décida du reste de sa carrière littéraire. A part quelques épisodes, nous ne le verrons plus guère occupé que de discussions sur la religion. Il affecte d'abord de mépriser les controverses théologii|ues ; mais il y est entraîné de plus en plus et finit par s'y ensevelir.

Nous passerons avec une grande rapidité sur celle partie de ses travaux, quelle qu'en soit rimportance. II s'agit seulement pour nous de compléter l'esquisse de la vie et des idées de notre auteur, et non d'engager la discussion sur de pareilles matières. Nous nous appliquerons à n'en parler qu'en historien exact et impartial.

Aux yeux de ses contemporains, Lessing parut

une sorte de partisan dans la guerre théologique. Des découvertes faites dans une bibliothèque ne semblaient pas un tilre suffisant pour \enir troubler la paix des consciences et le repos de TEglise établie. Mais Lessing n'avait jamais eu besoin de tilre officiel pour faire la guerre. Attaquer toutes les idées régnantes, qui s'endorment dans la sécurité, est une mission qu'il tient de lui-même et de son esprit critique. Si ses écrits de jeunesse, du temps de son séjour à Wittenberg, avaient été tous publiés ou lus avec attention, le public n'aurait pas été surpris de la campagne qu'il engagea dans la dernière période de sa vie contre les théologiens. On l'aurait vu seulement devenir d'une part plus hardi dans ses négations, de l'autre plus explicite dans ses principes positifs. Mais au fond, on aurait reconnu toujours le même homme, avec des connaissances accrues et des opinions mûries.

Son dessein peut être résumé en deux mots : substituer à l'immobilité des doctrines religieuses le progrès continu, aux négations radicales et légères des philosophes, la gravité de la critique historique. Il se prononce avec les derniers pour le libre examen, mais il le veut érudit : pour la tolérance, mais inspirée par la charitéMl ne rompt pas avec la religion, mais il l'entend autrement que ies théologiens, c'est-à-dire progressive ; et le progrès à ses yeux consiste dans l'abandon successif des formes extérieures. Que si les théologiens autorisés résistent à son impulsion, il ne craindra pas d'inquiéter les consciences pieuses en ébranlant les bases mêmes

de la foi : par là, du moins, il obligera les défenseurs de l'orthodoxie à sortir de leur repos pour les raffermir; il faudra bien alors qu'on discute les fondements des croyances, et la discussion, c'est toujours le progrès.

Aussi le voit-on ravi, dès ses premières recherches dans sa bibliothèque, d'avoir mis la main sur un ouvrage inconnu de Bérenger de Tours. Un hérésia^ que du xi* siècle, dont les œuvres ont été brûlées, enfouies, et qui reparait à la lumière, voilà une véritable bonne fortune ! Mais peut-être l'intérêt protestant est-il la source de cette joie? Nullement, Luther a condamné après Rome la doctrine de Bérenger sur la transsubstantiation. Ce sont donc deux Eglises à la fois, à qui cette publication inattendue porte un défi.

Mais le plaisir de provoquer une grande discussion n'est pas la seule cause de la satisfaction de Lessing. Bérenger de Tours lui paraît une victime de l'oppression à réhabiliter.

« Mais quoi, lui dit-on, un hérétique, et qui pis est, un » hérétique relaps !» — « Ce qu'on appelle un hérétique; » répond-il, a lui bon côté. C'est au moins un homme qui » veut voir avec ses propres yeux. La question est donc de » savoir si c'est avec de bons ou de mauvais yeux. Oui, dans » certains siècles, le nom d'hérétique est la plus grande re- » commandation qui puisse accompagner un savant devant » la postérité. »

On a prétendu d'ailleurs que Bérenger, accablé par la force des arguments de Lanfranc, son principal adversaire, n'avait pas pu répondre, et s'était humilié devant la vérité. Invraisemblance et men-

songe ! Un homme comme Bérenger, qui a consacré sa vie à la recherche de la vérité, et qui, dans la maturité de l'âge, a soutenu ce qu'il croyait vrai au mépris de tous les dangers, ne se soumet pas avec la faiblesse d'un enfant, a Un Bérenger meurt comme »il a enseigné, et ainsi meurent tous ceux qui ont » enseigné avec autant de loyauté et de gravité que »lui (1). » Il est faux, enfin, qu'il n'ait pas répondu ; car l'écrit aujourd'hui publié est précisément une apologie adressée à Lanfranc, et où Bérenger lui réplique point par point. Heureuse occasion pour con^ vaincre d'erreur les savants bénédictins français, qui n'ont pas connu ce livre (2).

Ainsi, cette réhabilitation .de Bérenger de Tours fut pour Lessing presque une affaire personnelle : on le sent à la passion avec laquelle il défend lannémoire de cet écrivain. L'homme qui brave l'Eglise et son siècle est le pareil de Lessing, quelles que soient les opinions qu'il professe.

Après avoir lancé ce brandon dans le camp» des théologiens (1770), Lessing fît trêve quelque temps aux questions théologiques. Il y revint trois ans plus tard, dans ses Trésors de la bibliothèque ducale, en publiant deux petits morceaux de Leibniz, l'un sur les peines étemelles ^ Fautre sur le dogme de la Trinité. Fort épris du génie de ce grand homme, il recueillait avec ardeur les moindres fragments dus à sa

(1) T. Vm, p. 269.

(2) Hist UtU de la France, t. VÏII, p. 208-312, citée par Lessing.

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plume. Quoique l^ibniz fût demeuré toujours en paix avec TEglisc établie, Lessing trouvait dans la nouvcautédes liypothèsesconciliatricesdu philosophe quelque chose qui lui en faisait aimer Torthodoxie, quelque peu suspecte. Tant il est vrai qu'il cherchait bien plus à remuer les esprits qu'à nuire à la religion !

Cependant cette passion pour la nouveauté finit par l'entraîner hors des dernières limites de la prudence. Dans le temps qu*il rédigeait sa Dramctturgie, mourut à Hambourg un professeur de langues orientales au gymnase de cette ville, nonamé Samud Reimarus. Ce savant était arrivé par la voie de la critique historique à rejeter les fondements mêmes du christianisme, et à se l)orner à la religion naturelle. Il avait rassemblé ses objections contre la tradition religieuse dans un ouvrage qui fut déposé manuscrit à la bibliothèque de Hamboui^, en 1815, par son fils, et qui portait le titre significatif d'Apologie pour les adorateurs de Dieu suivant les lumières de la raison. Sa fille, Elise Reimarus, amie de Lessing, lui remit une première esquisse de cet ouvrage, où celui-ci aperçut tout d'abord une machine de guerre contre les théologiens. Quoique l'auteur eût pris ses précautions pour que son ouvrage demeurât secret, Lessing ne se sentit point de repos qu'il ne l'eût publié. Il profita de la franchise de censure dont jouissaient les publications tirées de sa bibliothèque, et y inséra les parties les plus importantes du manuscrit, qu'il fit passer pour une

pièce du fonds de Wolfenbûttel. Ainsi pstmrent les fameux Fragments tirés des papiers (Tun anchnyme (1).

Cette publication, commencée en 1774, fut poursuivie^ en 1777 et 1778. Lessing mit une sorte de gradation dans le choix des fragments, qui devinrent de plus en plus hardis, jusqu'à ce qu'enfin les théologiens alarmés courussent à la défense de la doctrine de la révélation menacée. Alors s'engagea une mémorable querelle, que nous raconterons dans la seconde partie de ce chapitre.

En attendant l'effet que produiraient ses audacieuses provocations, Lessing accumulait des publications de genres divers. On est confondu de l'étendue et de la précision de ses connaissances dans toutes les parties de la philologie, de l'archéologie, de l'histoire de l'érudition. Il rend des services aux lettres antiques, non-seulement par les travaux qu'il exécute lui-même, mais encore par le concours qu'il prête, et comme érudit, et comme bibliothécaire, aux Reiske, aux Heyne, ces lumières de la philologie allemande, à Eschenburg, son futur éditeur, alors attaché au Carolinum, et qu'il voulait s'adjoindre dans sa bibliothèque.

Continuant de remettre en lumière l'ancienne poésie germanique, il publiait de remarquables morceaux d'un poète silésien, contemporain d'Opitz, Andréas Scultetus. 11 remontait jusqu'aux Minne--

(1) Schwartz, Lessing als Thoelog, ch. IV. — Stahr, t. Il, p. 169.-172.

singer y qui avaient attiré déjà l'attention des Suisses, et donnait une édition meilleure de fables de cette époque. Reprendre possession des œuvres du vieux génie germaniquei c'était encore une manière de protester contre le goût de Timitation étrangère.

Cependant, au milieu de ces travaux d'érudit, qui ne le satisfaisaient pas, il avait fait une infidélité à ses fonctions de bibliothécaire. U se souvenait d'avoir été poète, et il lui arrivait de jeter un regard douloureux sur tant de poèmes dramatiques ébauchés et qui attendaient la dernière main. Apr^s plus d'un an de soins donnés à la collection de Wolfenbûttel, fatigué de vieux livres, et ranimé par un voyage à Berlin, où il avait revu ses anciens amis, il reprit son projet favori, sa Virginie bourgeoise. C'est dans Taulomne de 1771 qu'il entreprit d'achever, presque en secret, sa tragédie à'Emilia Galotti. U prit son frère seul pour confident et pour juge.

La pièce ne devait paraître qu'imprimée dans la nouvelle édition de ses œuvres ; mais dès qu'on sut à Berlin que Lessing préparait une tragédie nouvelle, la troupe dramatique de Koch, qui jouait alors dans cette ville, s'empressa de la demander, l'obtint, et la mit en répétition avant qu'elle fût achevée. Toutefois, elle fut représentée d'abord à Brunswick, à l'occasion de la fête de la duchesse douairière (mars 1 772), par la troupe de Doebellin. Lessing ne pouvait se résoudre à remettre les derniers feuillets : son travail,

si hàlif dans d'autres genres, devenait circonspect et inquiet lorsqu'il s'agissait du théâtre, et, en particulier, d'une œuvre à laquelle il attachait tant de prix. Enfin, Emilia Galotti parut devant la cour. L'auteur reçut de ses amis des éloges pleins d'enthousiasme : Ebert le saluait de l'épithète de Shakspeare-Lessing.

Pour lui, il se tenait sagement en défiance. Indépendamment de la réserve d'un auteur clairvoyant sur lui-même, on sent dans sa correspondance un certain embarras ; la représentation de son ouvrage devant une cour dont il dépendait, le mettait mal à l'aise.

Emilia Galotti excita quelques rumeurs à Brunswick. La malveillance s'empara de certains traits de la pièce, et les tourna en intentions à l'égard de la cour. Il n'est guère vraisemblable que Lessing se fût proposé de diffamer la maison régnante devant le public -et devant elle-même. Néanmoins, dans la comtesse Orsina, maîtresse du prince de Guastalla, on croyait reconnaître la marquise Branconi, maitresse du duc de Brunswick. La petite cour italienne de la pièce offrait peut-être quelque ressemblance avec la petite cour allemande où elle était représentée; peut-être même Lessing avait-il pris sur le vif quelques traits d'incurie princière qui font partie du caractère de son odieux Hettore Gonzaga. Quoi qu'il en soit, le prince héréditaire, qui surveilla en personne la répétition de la pièce, fit bonne contenance, et ainsi imposa silence aux interprétations malveillantes. Cependant l'auteur ne parut pas une seule fois à Brunswick durant les répétitions et les

représentations à'Emilia Galotti. 11 semblait presque par là garder Tanonymc (1).

Emilia Galotti fît bientôt le tour de l'Allemagne, Partout le succès fut grand, ou du moins la curiosité. Â Berlin, ce fut révénement du jour : on en parlait comme d*un chef-d'œuvre qui défiait tous les théâtres étrangers. Cependant Nicolai, plus calme, avertissait Lessing que telle scène, dont il avait espéré un grand effet, avait paru froide à la représentation. — C'était la faute des acteurs, disait Lessing. — A Vienne, ce fut bien pis. M"* Kœnig, qui se trouvait alors dans celte capitale, écrivit à Lessing que l'empereur Joseph déclarait « que jamais il n'avait tant ri à une tragédie. » C'était, ajoutait-elle, l'effet général que produisaient les acteurs. On n'en estimait pas moins l'ouvrage, mais il était malheureux pour l'auteur d'être servi par de tels interprètes. C'est là sans doute le châtiment de son svstème dramatique. Nous avons dit qu'il travaillait toujours en vue de Tacteur : procédé peut-être excellent pour la scène, quand d'habiles comédiens secondent l'écrivain, mais funeste, quand ces auxiliaires lui manquent, et toujours nuisible au mérite littéraire de l'œuvre, qui compte trop, pour se soutenir, sur le concours d'un art inférieur.

Au reste, les sévérités de la critique, qui n'épargne jamais môme les chefs-d'œuvre, ne manquèrent pas à Emilia GaloUi (2). L'ouvrage fut discuté dans

(1) V. G. E. Lessing, par Guhrauer, H, p. 35.

(2) Guhrauer, p. 44, ss.

tous les sens et dans le dernier détail, comme un de ces écrits sur lesquels nul ne peut rester indifférent. Mais aussi ses mérites furent-ils hautement appréciés par des écrivains tels que Herder et Goethe.

a C^est une pièce, dit ce dernier, qui témoigne d'une pro- » digieuse culture intellectuelle, au regard de laquelle nous )) sommes déjà presque retombés dans la barbarie. En tout 9 temps, elle paraîtra nouA^elle. »

Aussi, malgré l'antipathie de Schiller pour le théâtre de Lessing, Goethe maintint -il toujours Emilia Galotti dans le répertoire de Weimar.

Malgré le succès extraordinaire de son dernier ouvrage, Lessing ne veut plus , dès cette époque , entendre parler du théâtre. Apparemment ses illusions sur la création d'une scène allemande sont tombées. Quand M"* Kœnig lui vante les succès dont Sonnenfels se targue dans sa direction du théâtre de Vienne, il témoigne la plus grande incrédulité : il en juge par sa propre histoire à Hambourg. C'est en vain que de nouvelles propositions lui sont adressées de la part de l'empereur, il n'en tient compte que pour se ménager un moyen de forcer la main à la parcimonie du duc de Brunswick; du reste, jamais il ne les prend au sérieux.

Cependant il fait un voyagea Vienne, avec le congé de son prince. Mais son dessein était moins de discuter les offres qu'il avait reçues, que de revoir sa fiancée. Là, toutefois, de grandes avances lui

furent faites, et même par Marie-Thérèse en personne. H n'y répondit que d'une manière évasîve. Du moins, il eut la douceur de jouir de sa gloire. Accueilli avec considération par le public, par k monde et par les deux souverains, il assista cette fois à la représentation d^Emilia Galotti^ qui fut donnée en son honneur sur le théâtre impérial. Il eut deui audiences de l'impératrice, et probablement il ne tint qu'à lui de devenir l'arbitre officiel du goât dans cette ville (1). Muis il ne se sentait aucune vocation pour ce rôle, et n'avait plus de confiance dans les bonnes intentions des princes.

Son séjour à Vienne fut de peu de Jours. Le prince Léopold, fils du duc de Brunswick, était venu voir l'impératrice, sa parente, qui désira se l'attacher. Pour quelque motif politique, le jeune prince dut faire une courte promenade en Italie, n invita Lessing à l'accompagner. A prière de prince on ne résiste guère ; et puis c'était au moins un avant-goût de cette Italie qu'il avait toujours espéré visiter, ir fallut dire adieu à M"* Kœnig. On parfit le 15 avril 4775. Lessing emportait une recommandation écrite de la propre main de l'impératrice, pour le comte Firmian, gouverneur impérial de Lorabardie.

Mais il fallut voyager à la guise du prince, qui n'avait lui-même d'autre dessein que d'user le temps et de se tenir prêt à revenir. On visita la Haute-Italie, Rome, la Toscane, la Corse, Gènes. Le dernier édi-

(i) Stahr, t. H, p. 98. — Giihrauer, t. II, p. 267.

teur de Lessing (I) a publié son journal de voyage. Ce sont des notes froides, pleines de minces renseignements d'érudition, sans un seul mot pour les arts ni pour la beauté de Tltalie. On y retrouve l'homme des controverses minutieuses, qui fait partout provision de petits faits inconnus et indifférents, pour écraser des adversaires moins bien armés; mais rien ne trahit l'homme d'imagination et de goût.

Ce voyage tel quel occupa presque tout le reste de Tannée. Au mois de décembre, on rentra en Allemagne : à Munich, on se sépara. M"*" Kœnig avait quitté Vienne. Lessing revint par Dresde et Berlin à Wolfenbûttel, plus résigné que jamais à se confiner dans cette petite ville, pourvu qu'on lui donnât les moyens d'y subsister. Le prince héréditaire lui fit encore attendre plusieurs mois l'effet des ouvertures et des promesses les plus formelles. Enfin, le titre de conseiller de cour, avec une faible augmentation de traitement, calma son cœur exaspéré et lui permit d'accomplir ce mariage si longtemps ajourné (8 octobre 1776). Il épousa la veuve de Kœnig à Hambourg, et ramena sa femme à Wolfenbûttel. Il était lui-même âgé de près de quarante-huit ans.

Il crut enfin toucher au repos : son cœur était satisfait, et le calme rentrait dans son âme. Tous les

(1) QEtmres de Lessing^ éd. de Maltzahn^ t. XI^ 2, p. 29-63.

biens, d'ordinaire, viennent à la fois. L'électeur palatin Charles-Tliéodore lui offrit une pension annuelle de cent louis d'or, on le nommant membre de l'Académie des sciences, récemment fondée à Mannheim. Les obligations qu'on lui imposait devaient, disait-on, n'être qu'un jeu pour lui.

Il ne tarda pas à se convaincre que celte munificence princière n'était qu'un leurre. A cette époque, toutes les cours d'Allemagne, piquées d'émulation, aspiraient à se faire centres du mouvement littéraire, qui se répandait partout. Conformément aux idées que Lessing avait fait prévaloir, on croyait que la fondation d'un théâtre national était le grand ouvrage réservé au siècle. Mannheim voulait donc aussi avoir son théâtre national. On avait jeté les yeux sur Lessing pour l'organiser, sans lui demander ce service ouvertement. Il fit cependant un voyage à Mannheim, sans autre but que d'exprimer au prince palatin sa reconnaissance. C'est alors qu'on sollicita ses bons offices pour le théâtre. Il les promit, mais ne voulut pas s'engager do nouveau dans le rôle de dramaturge. De retour dans sa résidence, il s'occupa d'attirer des acteurs à Mannheim, et d'envover des projets pour constituer le théâtre en académie dramatique. Ce fut tout ce qu'il fît. On feignit alors de croire qu'en renonçant aux fonctions de dramaturge, il avait renoncé à cette pension qu'on lui avait offerte sans conditions. Le ministre de Hompesch le remercia de son désistement, et la pension ne fut jamais payée. Lessing, indigné de cette supercherie d'un ministre tout-puissant à liégard d'un homme

de lettres qui n'avait rien demandé, exprima vertement à M. de Hompesch ce qu'il en pensait; et n'eut plus qu'à joindre celte illusion détruite aux précédentes.

Il rentra dans sa solitude. Depuis plusieurs années, il demeurait étranger à la jeune école poétique, qui avait fait son entrée dans le monde avec un grand bruit. Il connaissait peu les personnes, et ne goûtait guère leui's idées ; ajoutons qu'en général il n'est point aimé de la génération nouvelle. Dans ce siècle, où tous les gens de lettres se distribuent en groupes, par amitié ou par coterie, Lessing recherche Tisole- Iment : aussi n'est-il d'accord avec personne. Il agit énergiquement sur son siècle, et le siècle se détache de lui.

Son esprit précis et sans poésie est ennemi de tous les enthousiasmes et de toutes les idolâtries. Il cherche à faire prévaloir le bon sens antique ; il est malgré lui pénétré de cet esprit tempéré de la littérature française, qu'il a tant dénigrée ; on reconnaît même en lui une sorte de paganisme, ou tout au moins de stoïcisme, très-opposé à tout développement exagéré de la sensibilité, de l'imagination, de la rêverie, de tout ce qu'on a représenté depuis comme la marque du christianisme dans la poésie, et qui est tout au moins celle de l'esprit moderne.

La génération nouvelle, de même que Klopstock, contemporain de Lessing, mais en même temps son opposé, est et veut être enthousiaste; elle ne reconnaît aucune loi supérieure au génie ; elle adore le génie en elle-même, et veut être entourée d'ado-

rations ; elle aspire constamment au sublime et à Ja profondeur ; le bon sens tout simple, la pensée claire et précise sont déjà pour elle petitesse d^esprit, médiocrité bourgeoise. Le xix* siècle commence.

Lessing, homme du xvni* siècle, aperçoit du fond de sa solitude ces signes du temps, et en manifeste son humeur. Il crible de ses sarcasmes le modèle et ses imitateurs, les personnes et les œuvres. ChM d'abord Klopstock, qui parait à Hamboui^ au moment où Lessing \ient de disparaître, et se laisse déifier par les dames pendant que le critique se morfond à Wolfenbùttel; puis c'est le jeune Goethe, devenu en un moment le poète favori de TÂllemagne.

 peine Lessing a-t-il donné Emilia Ga2oClî,K[ue Gôtz de Berlichingen parait sur la scène de Beriin. L'enthousiasme que cette pièce excite dans le public fait, au dire de Lessing, a aussi peu d'honneur à «l'auteur qu'aux spectateurs. Ceux-ci, dit-il, ne s*a- » perçoivent pas qu'ils s'enthousiasment pour des » costumes. Le théâtre retourne à la barbarie. » Le dramaturge émérite prend la scène en dégoût. Quant au jeune poëte, « qu'y a-t-il de plus insupportable wque ce génie dont il se targue? » Le mot même de génie, dont la nouvelle école fait un si étrange abus, devient odieux au critique aigri.

Lorsque Werther survient, un an après Gôlz^ c'est bien pis. Lessing ne saurait goûter la sensibilité maladive et orgueilleuse du héros, ni cette exaltation de l'amour transformé en vertu, ni enfin toute cette morale nouvelle qui, parée des grâces de la poésie, n'est autre chose que la négation de la mo-

raie. Il entrevoit les ravages que vont faire dans les âmes ces molles idées, qui conduisent Tesprit, par l'exagération d'un idéalisme impuissant, au dégoût de la vie et au suicide. Quelque brutale que soit la forme du jugement de Lessîng sur Werther^ c'est celui d'un esprit ferme et d'un caractère viril, mais aussi, il faut bien l'avouer, d'un franc païen (1). Il ^iJtllP^çut le projet d'une comédie de Werther corrigéy dont il n'existe malheureusement qu'un commencement de plan, où l'on ne peut voir ce qu'il se proposait de faire.

Lessing n'eut jamais de rapports personnels avec

(1) (n Pour qu'une production si brûlante ne fasse pas plus de p mal que de bien, ne pensez-vous pas qu'il y faudrait ajouter une n petite conclusion rafraîchissante ? Deux ou trois ti*aits en passant » sur la manière dont Werther est arrivé à un caractère si romain nesquej et comment un autre jeune homme à qui la nature » aurait donné de semblables dispositions^ aurait à se tenir en » garde contre ces excès. Car un pareil naturel pourrait bien p prendre la beauté poétique pour la beauté morale, et croh*e T» qu'un personnage qui a su si fortement émouvoh' notre intérêt^ p n'a pu manquer d'être bon. Et pourtant il ne l'était pas en vén rite ; et si l'esprit de notre J[érusalem,] avait été absolument dans )» cet état^ je me verrais presque obligé^ oui^ de le mépriser. Croyezp vous que jamais un jeune homme Romain ou Grec se soit arra- 1» ché la vie ainsi^ et pour cette cause? Certainement non. Ceux-là )) savaient se mettre autrement à l'abri des égarements de l'amour; » et au temps de Socrate> on aurait à peine pardonné à une jeune » fille une pareille Si epcoToç xaTo^^^ qui porie à ti toX[a^v rcct^k » (puaiv. Produire de pai^eils originaux, si petits dans leur gran- T» deur^ si méprisables dans leur exaltation, était réservé à l'éducan tion chrétienne^ qui sait transformer si magnifiquement un be* » soin physique en perfection morale. Âinsi^ cher Goethe, encore » un petit chapitre de conclusion^ et plus il sera cynique^ meilleur » il sera. » (L. à Eschenburg, 26 ocl. 1774).

Goethe. Au temps de hDramaturgiey il fit un voyage à Leipzig : Goethe, alors âgé de dix-neuf ans, étudiait à l'université de cette ville.

a Je ne sais^ écrit-il dans ses Mémoires, ce que nous avions )) en tète dans ce temps-là; il nous parut bon de ne rien » faire qui pût lui être agréable, et même d'éviter les lieux » 011 il allait, vraisemblablement, parce que nous nous trou- )> vions trop d'importance pour nous tenir à distance ; et qne » nous ne pouvions nullement prétendre à entrer de prèt.ÎB 9 relation avec lui. Cette sottise momentanée fut punie dans » la suite, puisque je n'ai jamais pu voir de mes yeux cet ' ù homme supérieur, et pour qui je professe une si haute » estime (1). »

Nous avons déjà dit que Schiller n'aimait pas le tour d'esprit de Lessing, ni sa manière d'entendre le drame : antipathie* naturelle, puisque l'un est la personnification de Tenthousiasme, et l'autre de la critique. Au reste, plein d'estime pour la Drames turgie et pour le Laokoon^ Schiller n'en put connaître personneilenieiit l'auteur, dont la carrière se terminait au moment où il commença la sienne.

Herder, seul des trois coryphées de la poésie nouvelle, vit Lessing : il eut uiic entrevue avec lui au moment où celui-ci quittait Hambourg. Lessing se montre très-content de Herder, et pense avoir fait sur lui la môme impression. Le jeune théologien philosophe garda en eflet le meilleur souvenir de ses entreliens avec Lessing. Plus tard, il applaudit à la publication des Fragments d'un anonyme^ travailla à répandre Nathan le Sage^ épousa les idées

(0 Au8 m, Leben,i, I, p. 41S.

de$ Entretiens sur la franc-maçonnerie. Sur deux points, il se tint dans le plus parfait accord avec Lessing : comme lui^ il voulait la lumière à tout prix^ et la plus parfaite liberté de discussion sur les doctrines religieuses, qu'il avait mission de défendre; comme lui, il pensait que le temps du peuple était venu, et que la littérature, sous toutes ses for- ;ÉÉ^9 devait se mettre au service du plus grand nombre (1).

Parmi les contemporains illustres, nous dirons encore un mot de Wielaud, et de ses relations avec Lessing. Depuis que Tancien disciple des Suisses avait dépouillé sa dévotion d'emprunt, et que, renonçant au rôle d'écrivain édifiant, il s'était fait franchement le poète du plaisir et le philosophe du scepticisme, Lessing l'avait pris au nombre de ses amis. La Dramaturgie renferme un très-vif éloge du roman fort peu moral d'Agathon. Wieland crut pouvoir demander pour son Mercure le concours de la plume de Lessing. Mais c'était le temps où le critique s'aigrissait de jour en jour; il répondit que cette feuille était « le domaine exclusif des génies, et de génies tels, qu'il ne voulait pas se trouver un seul moment dans la même voie qu eux. d

Ainsi, il refusait d'entrer dans le mouvement de la littérature nouvelle ; se sentant dépassé, il abdiquait le rôle de guide. Désormais il devait porter l'activité de son esprit critique du côté des doctrines

(1) Gidirauer^ G. £. Lassing, passim; pièces l'asbcmblëos par ûanzel.

œligieuses. C'était là le nouveau champ qu'il allait remuer. Lui parlait-on de théâtre , il disait qu'il s'apprêtait à donner une comédie nouvelle aux dépens des théologiens. La fameuse querelle des Fragments était près d'éclater.

De cruels événements domestiques ne firent qu'enflammer son humeur guerroyante. Il goûtait depuis quinze mois le bonheur d'une union longtemps 'SH^ sirée, lorsque sa femme lui donna un fils. L'enbnt mourut quelques heures après. Le malheureux père eut le courage de plaisanter sur cette perte, mais quelles plaisanteries !

« J'ai eu t<'int de chagrin de le perdre^ ce fils ! Car il avait » tant d'esprit, tant d'esprit I... N'était-ce pas de l'esprit, de » se faire tirer avec des pinces de fer pour venir au monde ? N'était-ce pas de l'esprit^ de saisir la première occasion » pour s'en échapper (1) ! »

La mère paraissait elle-même dans un état désespéré. Après un court retour d'espérance, il la vil partir pour rejoindre son enfant.

« Ma femme est morte, écrit-il, et j'ai encore subi celte » épreuve. Je me réjouis de n'en avoir plus beaucoup à sid)ir » de ce genre, et me sens tout à fait soulagé (2). »

C'est le sloïcisme d'un homme frappé du coup mortel, et qui brave maintenant le destin.

« Si j'avais pu, dit-il, acheter au prix de la moitié de ce » qu'il me reste de jours le bonheur de passer l'autre moitié » avec cette femme, que je l'eusse fait volontiers 1 Mais cela » ne va pas ainsi; et il faut que je recommence à marcher

(1) L. à Eschenb., 3 janv. 1778.

(2) L. àEschenh., 10 janv. 1778.

» seul dans mon chemin. Une bonne provision de laudanum » de distractions littéraires et ^téologiques, m'aidera à sup- » porter les jours Tun après Tautre^ au milieu de la dou- » leur (i).»

Luttant donc avec une terrible énergie contre un chagrin mortel, il ne fit qu'une même affaire d'étouffer sa douleur et d'écraser un adversaire. Il Bpta dans la controverse une gaité qui parait lugubre, quand on en connaît la source.

§11. — Querelle des Fragments. — Nathan le Sage. — Christianisme de Lessing. — Sa philos- Sophie. — Entretiens sur les francs-maçons. — Mort de Lessing. — (1778-1781.)

Quatre ans s'étaient écoulés depuis la publication du premier des Fragments d'un anonyme (1774). Ce petit écrit fit peu d'impression. Le bénéfice de la tolérance y était réclamé au profit des déistes, c'està-dire des sijnples partisans de la religion naturelle. Mais apparemment ces idées n'offraient plus guère de nouveauté vers la fin du xvui* siècle, et les plus intolérants n'auraient osé livrer bataille pour une cause perdue.

Trois ans plus tard, Lessing fit paraître cinq nouveaux Fragments. Les titres en sont assez significa-

(t) L. à Eschenb. \\ janv.

tifs pour nous dispenser de foute analyse, dès qu*on connaît le dessein de l'auteur.

1* Des déclamations de la chaire contre la raison; 2" Impossibilité d'une révélation à laquelle tous les Iwmmes puissent accorder une foi solide ;

3* Que les livres de V Ancien Testament n^ ont pas été écrits pour révéler une religion ;

4" Du passage de la mer Rouge par les Israélites;

5* De r histoire de la résurrection.

Knfin, en 1778, au plus fort de sa querelle avec

les théologiens, Lessing publia le dernier fragment,

et le plus hardi, Des desseins de Jésus et de ses

disciples.

On aperçoit assez, sans entrer dans le détail, que les conclusions de Tauteur allaient à nier tout le divin du christianisme, et faisaient de rétablissement de la religion Tœuvre d'une habileté tout humaine. La discussion portait nécessairement sur les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament. La question de Tauthcnticité et de la concordance des Evangiles était posée.

Les Fragments, dit un savant monographe (1), sont aujourd'hui plus méprisés que connus. Quelle qu'en pût être la valeur, ils donnèrent naissance à une controverse mémorable pour l'histoire du protestantisme et de la science allemande. L'éditeur joignait au texte ses observations : sur le fond des questions, il se dérobait; mais il cherchait du moins à établir la légitimité de la discussion et la gravité

(1) Schwaiiz, Lesaing ah Theolog.

— 199 Ht

du conlroversisle. Jusqu'à ce jour, il lui semblait que la religion avait été aussi mal attaquée que défendue : ses défenseurs et seè adversaires avaient pris, sans s'en douter^ les arguments les uns des autres. Enfin, Fauteur des Fragunents lui paraissait a approcher de Tidéal d'un digne adversaire de la » religion. Plût à Dieu qu'il suscitât bientôt un homme Iqui n'approchât pas moins de l'idéal d'un digne «défenseur de la religion ! »

Lui reprochait-on d'avoir soulevé de telles questions, il répondait que toutes ces difficultés pouvaient inquiéter le théologien, mais non le chrétien*

« La lettre, dit-il, n'est pas Tesprit, et la Bible n^est pas la X» religion. Par conséquent, des objections contre la lettre et B contre la Bible ne sont pas des objections contre Tesprit et » contre la religion^ D'ailleurs^ la religion existait avant qu'il » y eût un livre. Le christianisme existait avant que des » évangélistes et des apôtres eussent écrit. La religion n'est » pas vraie, parce que les évangélistes et les apôtres Font » enseignée; mais ils l'enseignèrent, parce qu'elle est » vraie. »

Ainsi, Lessing ne s'inquiète pas de l'issue de la xliscussion. La religion, selon lui, est à part.

De telles attaques, accompagnées d'un tel commentaire, lie pouvaient laisser insensibles les docteurs de l'Eglise étabUe. En trois années, le nombre dos réponses s'éleva à plus de trente, pour ne parler que des principales (1). Mais les adversaires de Lessing ne se placèrent pas sur le terrain où il prétendait les amener. Ils admettaient ce qui était mis en

(4) SchwarU, p. 425.

question^ la solidité des fondements historiques du christianisme, et ne s'occupaient guère que du danger que pouvait courir la foi, par suite d'une attaque qui leur paraissait un acte de témérité. Par là, ils prêtaient le flanc à la dialectique irigoureuse de Lessing, qui, se substituant insensiblement à son auteur, finit par entrer dans le fond même du débat.

Avec ses premiers adversaires, il garda des ména^ gements; mais ses égards pour les personnes n'arrêtèrent point les hardiesses de sa critique. Dans une première réplique intitulée : Sur la preuve de l'Esprit et de la Force^ il pose avec une fermeté et une précision remarquables ses principes sur les raisons de croire tirées des miracles. Quand même, selon lui, les miracles seraient prouvés historiquement d'une manière incontestable, on n'en pourrait tirer logiquement aucune conclusion hors du domaine de rhistoire. La vérité historique n'a aucune portée au delà du fait établi. Ainsi, la résurrection du Christ fût-elle prouvée, il ne s'ensuivrait pas qu'on fut obligé de croire que le Christ est fils de Dieu, si cette idée est contraire à toutes les idées fondamentales que nous avons sur l'essence divine : car ce serait passer de la preuve historique à la preuve métaphysique, et faire une sorte de paralogisme prévue par Aristote.

Lessing allait donc plus loin encore que l'Anonyme, puisque, non content d'ébranler les preuves historiques du christianisme, il posait en principe que, ces preuves fussent-elles solidement étabUes, il no s'ensuivrait aucune raison de croire ce qui parait

contraire à la raison. La raison se trouve donc, en dernière analyse, seule juge de ce qu'il faut croire ou rejeter.

A ces principes de critique, il ajoutait immédiatement son Credo j dans le Testament de Mint Jean. Ce qu'il appelle de ce nom n'est pas Y Evangile selon saint Jean, mais bien cette parole que, suivant saint Jéréme, Tapôtre accablé d'ans adressait pour tout enseignement à ses disciples : « Enfants, aimezvous les uns les autres! » Lessing s'attache à cette parole, et l'on peut deviner avec quel soin il insiste sur la recommandation que l'apôtre y ajouta : <c C'est le précepte du Seigneur, et quand on ne ferait que cela, cela suffit. » Voilà donc, selon Lessing, toute Isi religion, et son unique article de foi est un principe de morale.

Assuré sur ce terrain, quel qu'il soit, le controversiste ne craint plus de lâcher les rênes à tous les doutes sur la divinité de la religion. C'est dans l'écrit intitulé : Duplique (I7T8), qu'il ose formuler ce que ifious avons appelé, faute d'un autre nom, son scepticisme; ce scepticisme qui n'est ni le désespoir d'atteindre à la vérité, ni la paresse d'une intelligence qui aime mieux jouer avec les contradictions que s'efforcer de les résoudre ; mais au contraire la fierté d'une âme active, qui trouve qu'il y a plus de dignité à chercher toujours le vrai, qu'à se' reposer dans la possession de la vérité acquise (I). Scepti-

(I) « Ce qui fait là dignité de l'homme^ ce n*esi pas la vérité en » possession de laquelle un homme est on croit être, Jtiak

cisrae qui paraît, au premier abord, bien paradoxal ou bien exceptionnel, puisque la nature humaine est en général si avide de croire et de s'arrêter dans la certitude, mais qui n'est, lorsqu'on y réfléchit bien, qu'une vue claire, et vraiment virile, de la loi imposée à la science humaine, de marcher toujours en avant, sans atteindre jamais l'horizon qui fuit devant elle : Italiam sequimur fugientem. Quant à la religion, qui vit d'affirmation et de foi, nous ne saurions dire si elle peut tenir contre cette enquête sans (in : prononcer sur ce point est un soin que nous laissons à TÂllemagne et au protestantisme mode^ nés, qui, sur les traces de Lessing, ont fait de la croyance religieuse un objet toujours fuyant, comme les sciences profanes.

Au milieu de ses plus grandes hardiesses, Lessing s'était montré respectueux pour les personnes; mais un nouvol adversaire entra en scène au moment oii l'àme de l'indomptable lutteur était ulcérée par ses malheurs domestiques. Peut-être Tantagoniste étail-il choisi pour l'exaspérer davantage (1). C'était le pas-

» Teflort loyal pour se mettre sur la trace de la vérité. Car ce » nVst [)oint par la possession, mais par la recherche de la vérité, » que ses forces s'étendent, et c'ost en cela seul que consiste sa » pcifeclioii toujours croissante. La possession rend rhommetran- » (juille, inilolcnt, orgueilleux... » Cf. la citation, p. 69.

(1) Nous n'examinerons pas, si dans la querelle qui suivit, les plus grands torts personnels furent du côté de Gôtze ou de Lessing. C'est un sujet encore livré aux discussions très-passionndes de r Allemagne, et qui ne nous intéresse guère. Les biographes de Lessing ; son frère, MM Guhrauer, Stahr, épousent sa cause sans discussion, et les derniers copient les premiers. Des écrivains qui

teur Gôfze, de Hambourg. Lessing s'apprêta sur-lechamp à le joindre au nombre de ses victimes. Alors commença réellement cette comédie aux dépens des théologiens qu'il avait annoncée.

On aperçoit l'imitation de Voltaire dans la variété des formes de cette polémique. Pour le ton et le sel de la plaisanterie, on sait que le goût germanique diffère du nôtre ; cependant un étranger même ne peut méconnaître la verve et la vigueur du controversiste.

Le prologue de la comédie centre Gôtze fut une Parabole, où la religion était comparée à un palais, les théologiens à des architectes, dont chacun veut achever ce palais à sa façon ; tout à coup on crie : Au feu ! le palais brûle ! Chacun des architectes court sauver son plan, déposé dans l'édifice, et laisse brûler le palais. Heureusement, le prétendu incendie n'était qu'une aurore boréale.

L'interprétation de la parabole est facile : la publication des Fragments n'était pour la religion qu'un danger imaginaire ; mais les théologiens, au lieu de songer à la défendre, n'ont pensé qu'à sauver

leurs propres idées.

devraient avoir moins de partialité, MM. Genrinus^ Julien Schmidt, Schwartz, puisent à la même source. M. Hagenbach a le courage de trouver quelque témérité dans la polémique de Lessing, où Gôtze voyait avec raison un danger pour les âmes. Le pasteur infortuné a trouvé récemment un défenseur, qui à son tour trouve un contradicteur (Aug. Boden, Lessing^ u. Gàtze, etc., 1862). Celuici du moins ne juge pas sur parole. Pour nous, laissant de côté les questions de personnes, nous nous attachons aux opinions de Lessing, tirées exclusivement de son texte. ^z

Celte parabole est suivie d'une Prière adressée à Gôize, prière ironique, pour l'engager à rendre plus de justice aux intentions de l'éditeur des Fragments. Elle commence par une curieuse distinction entre un pasleur et un bibliothécaire. L'un est un berger qui ne doit estimer que les herbes bienfaisantes pour son troupeau, Tautrc est un botaniste qui recueille avec le plus grand soin les plantes qui ont échappée Linnée, fussent-elles des poisons.

Celte prière n'ayant pas, comme on le pense, été bien ciccueillie de Golze, une Déclaration de rupture survint, puis des Axiomes^ s'il y en a en pareille matière^ lesquels peuvent être résumés par cette pensée déjà citée et expliquée, que rEcrilure n'est pas la religion, et que, par conséquent, on peut combattre Tune sans attaquer l'autre.

Après celte exposition, vinrent les onze Aitlî- Gotzej qu'on peut considérer comme les Philippiques allemandes; philippiques conformes au génie d'une nation savante, pour qui la liberté de penser est ce que fut pour Athènes et pour Rome la liberté politique. Lui contester le droit de marcher librement dans la voie de la critique, c'était lui ordonner de renoncer à son génie. Et c'était un pasteur luthérien qui prétendait interdire Texamen de la tradition religieuse !

« Le vrai luthérien^ lui répond Lessing, veut s'appuyer de » Tesprit de Luther et non de ses ccrils; et l'esprit de Luther » exige absolument qu'on n'empêche aucim homme de sV » vancer dans la connaissance de la vérité selon son propre » sens. »

On reproche à Lcssing de scandaliser les faibles : il s'écrie dans les termes mêmes de Luther :

« Scandale par-ci, scandale par-là ! La nécessité brise le » fer et n'a pas de scandale. Je dois songer à mon âme; que » le monde tout entier, ou la moitié seulement se scandalise. »

« Mais du moins, que n'écrivait-il pour les savants seuls, c'est-à-dire en latin? » — Pauvre ménagement, en vérité, et dont il a raison de se moquer! Nous savons d'ailleurs qu'il n'est pas de ceux qui distinguent leur cause de celle du peuple.

«Mais il met le feu à l'Eglise ! » — « Quand le feu couve, pour l'éteindre, il faut lui donner de l'air. »

En somme, il ne tient pas à lui qu'on ne le prenne pour plus chrétien que les défenseurs mêmes du christianisme, pour meilleur luthérien que l'Eglise luthérienne. Il est vrai qu'en même temps il paraît donner la préférence au catholicisme ; mais ce n'est qu'une position de combat contre l'intolérance luthérienne, ou une tactique pour s'assurer au moins l'indulgence de l'Eglise romaine dans l'Empire.

Il était en etTet prudent de la ménager. Gôtze invoquait contre son adversaire l'aide du bras séculier. II avait prononcé le mot de Conseil aulique d'Empire. Mais Joseph II occupait le trône des Céi^ars; Lessing eut soin de louer adroitement l'empereur ; et cette précaution même n'était peut-être pas nécessaire.

En vérité, l'on ne peut s'émouvoir, avec les biographes de Lessing, des persécutions suscitées contre lui par Gôtze, quand on voit à quoi elles se réduisirent en réalité. Condamné par un rèscrit du duc de Brunswick à déposer le manuscrit de l'auteur des

Fragments^ avec les articles qu'il y avait joints; privé de Texcmption de censure dont il avait joui, Lcssing se vit, de plus, interdire par le Consistoire tout écrit sur des matières de religion. Il n'en fit pas moins imprimer encore à Hambourg d'autres facturas contre Gôtze; le Consistoire se tut, et le prince hércdilaire continua de couvrir Lessing de sa protection silencieuse. La victime n'était donc pas fort à plaindre.

Cependant le polémiste, qui ne se tenait pas pour satisfait, chercha d'autres moyens de continuer la lutte. 11 avait depuis longtemps en portefeuille un projet de comédie, dont le sujet lui parut offrir une sorte d'analogie avec la querelle où il se trouvait engagé. Il le reprit, et n'espérant plus pouvoir le publier aux frais du duc de Brunswick, il ouvrit une souscription. C'est ainsi que fut achevé et publié Nathan le Sage {1118).

Nous reviendrons sur le mérile littéraire de ce drame. Ici, nous n'en voulons apprécier que les tendances religieuses. Nous n'hésitons pas à le dire : cette œuvre de polémique respire l'injustice de la passion. Trois religions sont mises en présence; mais le choix de leurs représentants n'est nullement équitable. L'islamisme est personnifié dans un héros à qui l'auteur donne toutes les vertus chevaleresques ; le judaïsme en un sage accompli, qui pratique seul cette vertu de la charité, dont Les-

sing fait l'essence même de la religion; enfin le christianisme en (rois ou quatre personnages^ dont le zèle religieux, sous des visages divers, présente toujours quelque caractère odieux. Le Templier, en tant que chevalier, semble mettre la religion dans l'extermination des infidèles ; le patriarche dans les bûchers; la servante, dans un prosélytisme qui paraît une noire ingratitude envers son bienfaiteur. Est-ce là peindre les caractères propres des diverses religions? Ëf si Ton fait le procès aux entraînements humains, pourquoi charger une religion, et absoudre les autres ; pourquoi donner tous les torts à la sienne, et tous les mérites aux étrangères? Les panégyristes de Lessing disent après lui, que le caractère de Saladin est historique ; je ne sais, mais quand il serait vrai, qu'importe ? D'autre part Lessing a eu pour ami un juif, qui était la douceur et la tolérance même ; qu'importe encore ? Est-ce en vertu de la religion qu'ils professaient qu'un Saladin et un Mendelssohn ont pratiqué ces vertus ? Qui oserait soutenir que le mahométisme et le mosaisme enseignent la charité envers les sectateurs des religions étrangères? Et si ces personnages sont d'heureuses exceptions dans leurs religions respectives, pourquoi ne pas choisir des exceptions pareilles, si ce sont des exceptions, pour représenter le christianisme ? De quel droit attribuer les vertus chrétiennes à un musulman et à un juif, et les refuser aux chrétiens? N'est-ce pas là noircir arbitrairement et de propos délibéré la religion à laquelle on appartient? Cependant Lessing eût pu répondre, s'il eût osé

pousser lu IVaiichise jusqu'à ses dernières limîlcs. Les vertus de Saladin et de Nathan, aurait-il dit, dérivent, au fond, de leur indifférence religieuse. L*un et l'autre sont de belles âmes, qui, enfermées par la naissance dans des religions positives, s'y tiennent, non parce qu'elles y croient, mais parce qu'elles ne croient à aucune. Au contraire, les personnages chrétiens de la pièce sont des natures communes, aveuglées par un enseignement qu'elles ont adopté sans examen ; d'autant plus violentes, d'autant plus iniques, qu'elles sont plus fortement attachées à une religion positive. Les religions positives inspirent l'orgueil et la haine : la religion naturelle enseigne la douceur et l'amour.

Tel est le sens, telle est la conclusion de Nathan le Sage. On y retrouve l'esprit de ces paroles, que nous avons déjà citées : « La possession de la vérité »rend indolent, orgueilleux... i>

11 ne nous appartient pas de discuter la valeur morale de cette théorie ; il nous suffit de l'exposer. Nous rapporterons seulement un jugement que répèlent plusieurs critiques allemands (1). Nathan k Sage, disent-ils, va de pair avec Faust pour la partie philosophique et pour l'originalité nationale. Certes, un étranger n'est guère compétent pour contrôler un pareil jugement ; il est plus sage à lui de l'enregistrer simplement. Que l'Allemagne donc reconnaisse son génie dans cedrame si radical de Nathan-le-Sage, libre à elh; ! — C'est, à coup sûr, un exemple de

(I) Gcrviims, t. IV, p. 373. Stalir, t. H, p. 2i>9, ss.

grande hardiesse, et un monument de grande liberlé.

Car la pièce ne fut pas seulement imprimée sans obstacle : elle fut jouée ; après la mort de Lessing, il est vrai, mais bien peu de temps après. En 1783, elle fut représentée à Berlin ; en < 785 à Presbourg, en 1801 à Weimar, après avoir été arrangée par Schiller. Quelques interdictions en Autriche et en Saxe ne firent qu'en relever l'importance. L'auteur seulement ne jouit pas de son triomphe. Il ne connut guère que les colères suscitées par une provocation si audacieuse, et elles empoisonnèrent la fin de ses jours.

Rien ne prouve qu'il ne crût pas sincèrement, comme il l'affirme mainte et mainte fois, avoir rendu un éclatant service à ce qu'il prenait pour le vrai christianisme. Nous n'avons guère jusqu'ici montré que le côté négatif de sa critique : on n'aurait pas ^pae idée complète de ses opinions sur la religion, si nous n'ajoutions quelques mots sur ses doctrines positives, si tant est qu'il en ait professé de pareilles.

Pour la pratique, comme nous l'avons dit, la religion se résume, à ses yeux, dans le précepte de saint Jean : et c'est pour cela qu'il est également prêt à admettre et à repousser toutes les religions positives, selon qu'elles se subordonnent ou s'opposent à l'observation de cette loi. Cependant il veut con-

server pour son compte personnel le nom de chrétien ; non-seulement parce qu'il est né dans la religion chrétienne ; mais encore parce que ce nom est la profession même de la loi de charité- Mais ne reconnait-il aucun dogme, aucune r^e de foi? Regarde-t-il, ainsi que son ami Mendelssohn, toute discussion sur ces matières comme une vainc subtilité ? Nullement. Il admet une tradition dogmatique ; mais il donne à la règle de foi la plus grande élasticité, et n'accepte les dogmes que sous le bénéfice d'une interprétation philosophique. Aux luthériens, qui ne veulent admettre d'autre règle de foi (|ue les livres do l'Ancien et du Nouveau Testament, il répond qu'il entend par religion chrétienne toutes les professions de foi contenues dans les symboles des quatre premiers siècles de l'Eglise chrétienne ; et il parait se rapprocher du catholicisme, en adoptant le Symbole des Apôtres (1). Mais comment Tadopte-t-iP En Tinterprétant à sa guise, et en rejetant ce que bon lui semble, c'est-à-dire qu'il admet historiquement ce quls'y trouve, comme l'expression de la foi chrétienne : et, philosophiquement, ce qu*il approuve, comme règle de sa croyance personnelle.

On peut voir un exemple de sa manière d'interpréter les dogmes dans l'écrit intitulé le Chriitianisme de la raison. 11 y expose son opinion sur la Trinité. Dieu, dit-il, pense de toute éternité ses perfections : se représenter, vouloir et créer, en Dieu,

(!) Noth. A7itwort an eine» se, U7in, Frage.

n'est qu'un. La représentation de ses perfections est donc une création. Cet être qu'il crée ainsi, absolument semblable à lui-même^ est<*ce que l'Ecriture appelle le Fils de Dieu, ou pour mieux parler, le Fik'Dieu. L'harmonie nécessaire qui est entre le Père et le Fils ainsi conçu est YEsprit sainte qui, contenant toutes les perfections comprises dans l'un et dans l'autre, est Dieu lui-même.

Ces idées ne sont autre chose que celles qu'il avait déjà énoncées à propos de la doctrine dé Leibniz sur la Trinité. L'imitation de ce grand philosophe est sensible dans toutes les interprétations que Lessing donne aux dogmes religieux. Elle l'est nonseulement dans cette manière ingénieuse de ramener ^fh, foi à des déductions philosophiques, mais encore dans les principes adoptés ; et jusque dans la forme dé l'exposition, qui est, comme dans la Monadologie et autres écrits de Leibniz, une suite d'aphorismes, à la fois détachés par articles, et enchaînés par le sens. C'est de Leibniz aussi que procède Técrit le plus important de Lessing sur la religion, Y Education du genre humain. La préface indique la hauteur sereine où se place Tauteur : édita doctrina, etc. Comme Descartes, il ne conseille à personne de l'imiter. Il exprime un vœu : que les religions positives, au lieu d'être traitées avec raillerie ou colère, soient considérées comme la voie dans laquelle la raison humaine en chaque pays a pu se développer toute seule, ou peut se développer encore. Rien, dit-il d'après Leibniz, dans le meilleur des mondes, ne mérite raillerie ou colère ; pourquoi nos erreurs seules mé-

rîtcraicnt-olles ce traitement T Est-ce que le doigt de Dieu lï'est pas là, comme partout?

L'idée dominante du morceau est celle-ci : « La » révélation est pour l'humanité ce qu'est Téduoi- » tion pour l'individu. » Dieu est considéré comme le précepteur de l'humanité ; la révélation progressive, comme l'éducation du genre humain, proportionnée à l'état successif de son intelligence ; TAncien Testament, comme le livre élémentaire, qui doit l'initier à un plus haut enseignement (1).

A l'aide de cette hypothèse ingénieuse, Lessing trouve des solutions à toutes les difficultés de la théologie, relativement à la révélation. Si TAiieien Testament présente des lacunes frappantes sur les questions les plus graves, c'est que le disciple n'était pas encore à la hauteur d'un tel enseignement. Les mystères du christianisme reçoivent à leur tour les plus ingénieuses interprétations.

Mais les deux époques de l'éducation du genre humain par la révélation sont accomplies. Il n'y a plus de véritables mystères. Les vérités de révélation sont devenues des vérités de raison, et n'ont étp révélées que pour cette fin. Elles ont fait faire à l'humanité des progrès qui lui permettent maintenant de marcher seule.

Un troisième âge de la religion s'approche, âge du nouvel Evangile éternel. Les rêveurs du xiii' et du XIV* siècle n'ont été des rêveurs que pour a\oir

(1) cr. saint Augustin^ Cité de Dieu, trad. de M. Emile Saisset^

i. n,p. 2ii.

cru cet âge trop proche. Ailleurs (1), Lcssing rappelle une singulière prophétie de Cardan, qui annonçait qu'en Tan 1800 un très-grand changement s'ac* complirait dans la religion chrétienne. N'est-il pas incontestable, ajoute-t-il, que cette prophétie est déjà accomplie ?

Nous ne relevons pas ce qu'il y a d'arbitraire dans celte histoire de la révélation. Mais qui ne serait frappé de la nouveauté, de la hardiesse et de la profondeur de cette hypothèse? Indiquer les commentaires qu'elle a reçus depuis Lessing jusqu'à nos jours, ce serait faire l'histoire même de l'exégèse libre au x&* siècle.

Pour nous résumer^-aux yeux de Lessing, le chris* Italianisme est éternel; il existait avant qu'il y eût une Ecriture, avant qu'il y eût des Apôtres et une Eglise. Dieu l'a révélé pour hâter la marche de l'esprit humain, qui l'aurait pu trouver de lui-même, mais plus lentement. II est progressif dans son histoire, progressif dans ses destinées. Son essence est la charité, sa doctrine n'est autre chose que la vérité aperçue par l'œil de l'homme avec une clarté toujours croissante.

Par cette théorie du christianisme progressif, et par les exemples de critique des Evangiles qu*il a donnés (I), Lessing a lancé TAllemagne dans cette voie hardie et savante où elle ne devait plus reculer.

{{) Sur une prophétie de Cardan^ t. XI, 2, p. 249. (2) V. entre autres écrits. Nouvelle Hypothèse sur tes Evangélistes (1778).

Il a Yâincu l'immobilité de l'Eglise luthérienne, et forcé le protestantisme à pousser toutes ses conséquences jusqu'aux dernières limites.

Son rôle n'est guère moins important dans l'histoire de la philosophie allemande. Il n'y a presque pas une des grandes doctrines postérieures dont on n'ait aperçu le germe dans quelque passage de Lessing(l). C'est que dans sa prodigieuse fécondité, non-seulement d'écrits, mais de pensées, il sème les idées à pleines mains, sans s'occuper jamais de les coordonner en système, ni même de les concilier. Aussi, pour les dernières années de sa vie, les uns' voient-ils en lui un spinoziste, et les autres un leflynitien. Jacobi, dans un entretien qu'il eut avec lui peu de temps avant sa mort, crut l'avoir convaincu de spinozisme, et l'annonça d'un ton triomphant.

Mendelssohn, qui connaissait mieux son ami, défendit sa mémoire d'une imputation qu'il regardait comme injurieuse pour lui, et y mit tant de zèle qu'il en mourut. Cependant on ne peut juger des vôrilables opinions de Lessing par un entretien : il aimait trop à prendre une position de combat, qui n'était pas toujours exactement conforme à la vraie situation de son esprit.

Il y a certainement dans ses écrits quelques traces de spinozisme. Ainsi, ilavance que le monde n'est

(1) Lessing d. philosoph., v. D*^ Johann Jacoby, 1863, p. 5.

autre chose que la série des pensées de Dieu pen-* sant ses perfections séparées : or, ainsi que nous Tavons déjà dit, il admet, comme un axiome, que toute pensée en Dieu est une création. Il n'y a donc entre les personnes de la Trinité et le monde d'autre différence que celle-ci : Dieu pensant toutes ses perfections à la fois, donne naissance à la Trinité; les pensant séparément, il crée le monde (1). Certes celle doctrine sur le monde confine de près à celle de Spinoza. Il en est de même d'une opinion qu'il exprime quelque part sur la liberté, où il aboutit presque à la supprimer dans l'intérêt du bien : a Je » Tends grâce, dit-il, au Créateur, de m'avoir con- » traint, contraint pour le bien. »

Mais il serait plus facile encore de montrer en quoi il se rattache à Leibniz, dont il s'était plus particulièrement épris depuis que les Nouveaux: Essais sur l'entendement humain avaient été découverts et publiée (^ 765); et que Dutens avait donné une édition de ses œuvres (1768); publications qui l'avaient, comme nous l'avons vu, piqué d'émulation. L'esprit de Leibniz règne sur les emprunts que Lessing fait à la philosophie de Spinoza, Il y a entre les deux philosophes allemands une singulière sympathie. Lessing, ainsi que Leibniz, croit avant tout à l'être individuel; point de vue absolument contraire à celui de Spinoza. Aussi ne se sert-il des idées du philosophe panthéiste que pour donner une explication

(1) Christianisme de la Raison, § \3, ss.

qui lui parait plus satisfaisante, de l'harmonie préétablie entre les êtres particuliers.

ft Dieu^ dit-il^ ne crée que des êtres simples^ et le composé » ne commence d'être que comme une suite de sa création. » Comme chacun de ces êtres simples a quelque chose qu'ont » les autres^ et qu'aucun ne peut rien avoir que n'auraient, » point les autres^ il y a nécessairement entre ces êtres sim- » pies une harmonie qui explique tout ce qui se passe entre » eux^ c'est-à-dire dans le monde. »

On le voit, cette création dn monde par Facle de la pensée divine , qui pense ses perfections séparées, n'est au fond rien autre chose qu'une manière particulière à Lessing d'entendre la Monadologie et l'harmonie préétablie de Leibniz. El il croit si bien à l'existence propre de l'individu, laquelle entraine sa liberté, qu*il formule ainsi la loi morale : « Agis >i conformément à tes perfections individuelles (f ). » n dit même ailleurs, comme pour donner un démenti à la négation de la liberté que nous avons lue plus haut : « Il est nécessaire que personne ne soit » nécessité (2). »

Comment concilier ces contradictions? Nous l'avons déjà dit : Lessing est un penseur qui n'a pas de système, et un combattant qui vit au jour le jour. Il ne faut pas lui demander ce qu'il n''a ni pu ni voulu donner, de l'unité à ses pensées : il a semé ses idées, après en avoir prodigieusement récolté par une incroyable lecture ; à d'autres à récolter et à

(i) Christ d.L II. §19, On.

(2) Niemand musz mfissen (Nathan).

semer après lui ! Voilà pourquoi foutes les doctrines philosophiques peuvent trouver en lui un prédécesseur.

n en est de même des doctrines politiques nouvelles. M. Stahr voit en lui un républicain, un démocrate, un cosmopolite, un esprit historiquement conservateur, et théoriquement radical (1). 11 y a en lui de tout cela; car, à quelles idées n'a-t-il pas touché? En réalité, cependant, tous ses travaux politiques sont restés en projet.

Le seul monument qui subsiste de ses méditations sur la société, porte le titre A' Entretiens sur la francmaçonnerie. Qui connaît les idées de Lessing sur la religion, connaît d'avance ces entretiens. La francmaçonnerie est éternelle, comme le christianisme ; elle est antérieure à toutes les loges de francs-maçons ; elle existe en dehors de celles-ci. Il n'est guère question, en effet, de ce qu'est la franc-maçonnerie, mais de ce qu'elle devrait être. Ce serait l'anéantissement de toutes les distinctions de castes, de fortune, de nationalité, de religion, qui se perdraient dans une fraternité universelle, apphquée à guérir tous les maux inévitables des sociétés humaines, sans les bouleverser. Pensée généreuse et excellente! Les francs-maçons seuls peuvent dire si c'est encore une utopie, ou si ce n'est plus qu'un fait accompli.

Les Entretiens sur la franc-maçonnerie ne paru-

(l)T.Il, p. 313, ss.

rent pas sans quelque difficulté. Lessing avait dédié les trois premiers au duc Ferdinand de Brunswick, grand-maitre de la maçonnerie allemande, avec cette préface éloquente :

et Et moi aussi, je suis allé à la source de la vérité^ et j'ai » puisé I Combien profondément, c'est ce dont peut juger » celui-là seul^ de qui j'attends la permission de puiser enp core plus profondément. — Le peuple depuis longtemps est » haletant et périt de soif ! p

Peu sensible à cet appel passionné, le prince jugea que Lessing avait déjà trop puisé, et lui donna avis de s*en tenir la. Néanmoins, deux autres Entretiens parurent deux ans plus tard : Fauteur allégua que des copies furtives de son manuscrit avaient déjà vu le jour.

Le duc Ferdinand ne manifesta aucun ressentiment. Lossing, malgré toutes ses hardiesses, n'avait rien perdu de la confiance de son prince, puisque celui-ci lui demanda encore un travail sur les mouvements religieux du temps. Ainsi, c'est en vain qu'on voudrait donner à Lessing un air de victime de la persécution Sauf quelques rigueurs, qui n*ont nullement nui à l'expression de sa pensée, il n'a guère eu à subir d'autres maux que ceux auxquels doit s'attendre et se résigner tout homme qui de propos délibéré déclare la guerre aux idées établies, Il a rencontré des adversaires, il s'est fait des ennemis ; sa pensée a été défigurée, ses intentions calomniées. Mais sa plume était encore une arme suffisante contre la puissance des écrits et des paroles; et il a toujours eu le dernier mot.

Aussi ne trouve*t-on pas chez lui de lâches plaintes. Si ses dernières lettres sont d'une amertume profonde, c'est que les maux du corps se joignent aux maux de l'âme pour Taccabler. Il suryécut trois ans â son bonheur domestique. Dans Tannée 1778| qui s'était ouverte pour lui par la mort de cette femme qu'il avait tant aimée, il accumula avec une activité qu'on ne peut comprendre, presque tous les travaux de controverse théolc^ique que nous avons énu* mérés, et une multitude d'autres qu'il nous faut bien passer sous silence. Cette ardeur furieuse de production épuisa ses forces, si profondément entamées par le grand coup qui l'avait frappé. Des symptômes d'affaiblissement trahirent bientôt le mal caché : sa robuste constitution surmonta quelque temps encore les causes de mort prématurée qui la travaillaient. Quelques voyages, quelques distractions lui rendirent une apparence de jeunesse à laquelle ses amis furent trompés, ainsi que lui-même. Dans un de ces retours de vigueur, son ancienne passion pour le théâtre se réveilla. Il conclut uq traité avec une troupe de co* médiens de Hambourg, et s'engagea h lui fournir deux pièces par an : le besoin d'argent le pressait toujours. Mais il ne put remplir ses engagements. De maladie en maladie, sans se reposer jamais, il arriva au dernier moment. La mort le surprit à Brunswick, tandis qu'il s'apprêtait à retourner à

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