‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 18 sur 33 · A. LXXIV · texte numérisé non relu

A. LXXIV

doit exciter la crainte et la compassion, » les termes qu'elle renferme sont susceptibles de deux interprétations principales. La première part de ce principe, que toutes les émotions qu'on peut éprouver au théâtre sont de la nature de la sympathie. Nous sortons, pour ainsi dire, de notre personne parla vertu de l'illusion dramatique; et nous vivons pour un moment de la vie des personnages représentés. II s'ensuit que nous souffrons avec eux, et que nous craignons pour eux. Aucun retour sur nous-mêmes,

g nous sommes en quelque sorte absents et hors de nous. S'il en est ainsi, la crainte est le sentiment inquiet que nous cause un mal incertain qui menace l'objet de notre intérêt ; la pitié est le sentiment douloureux que produit en nous son malheur accompli ou certain. Dans cette hypothèse, le mot de terreur, substitué à celui de crainte, n'a d'autre défaut que d'être souvent trop fort; il devient le terme propre, si le malheur redouté est quelque chose d'extrême, de violent, qui fasse frémir la nature humaine, et surtout s'il a un caractère fatal et foudroyant. C'est sans doute cette manière d'envisager les émotions dramatiques qui a conduit nos critiques

' à préférer le terme de terreur à celui de crainte. Quant au mot pitiéy il ne peut guère donner naissance à aucune difficulté, dès qu'on le considère séparément.

Cette première interprétation du terme employé par Âristote, est, si nous ne nous trompons, la seule conforme à l'expérience. Au théâtre, on ne craint pas pour soi, pas plus qu'on ne s'afflige pour soi : car si

Ton a le temps de songer à soi-même, c'est que l'esprit demeure étranger h la chose représentée.

! Mais est-ce là ce qu'Aristote a voulu dire? Non : Le^

' sing le démontre victorieusement.

La crainte dont parle l'auteur de la Poétique est relative à nous-mêmes, et non aux personnages représentés. Son sens n'avait nullement échappé à Co^ neille, interprète d'Aristote beaucoup plus fidèle que Lessing ne voudrait le faire croire (!)• Mais le dramaturge a peut-être en vue quelques-uns de ses contemporains, tels que Mendeissohn, qui pensaient qu'au théâtre toutes les affections éprouvées par les spectateurs sont exclusivement des passions sympathiques (2).

D'après une méthode excellente, mais qui n'était pas non plus inconnue de Corneille, quoique Lessing la professe avec un certain appareil (3), il commente Aristote par lui-même, et demande à d'autres écrits du philosophe l'explication du passage de la Poétique. Il trouve dans la Rhétorique (4) la définition des deux termes où git la difficulté ; et ce qui est plus remarquable, des deux termes définis en quelque sorte l'un par l'autre.

« La crainte, dit Aristote, est iiu chagrin ou un trouble » qui naît de la représentation qu'on se fait d'un mal ou fu- » neste ou afittigeanl, comme devant arriver... En un mot, il

(i) Disc, sur la tragédie.

(2) Y. Mendelssohai, ap. Dramat.,A, LXXIV; et corresp. av. Lessing, 1756.

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