‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 19 sur 33 · A. LXXV · texte numérisé non relu

A. LXXV

(4) L. II, c. V, VIII.

» faut compter pour sujet de crainte tout ce qui chez les » autres est sujet de pitié ^ soit comme fait accompli, soit » comme fait prochain.

» La pitié est un chagrin qu'on éprouve à la vue d'un mal » funeste et affligeant qui tombe sur quelqu'un qui ne le » mérite pas, et qu'on peut s'attendre à subir soi-même ou à B voir subir par quelqu'un des siens. »

Ainsi la crainte naît pour soi de ce qui inspire la pitié pour les autres ; la pitié naît pour les autres, de ce qui inspire la crainte pour soi. Symétrie parfaite, où Ton voit clairement la pensée d'Aristole : la crainte est un sentiment relatif à nous-mêmes, la pitié un sentiment relatif aux autres.

De là il suit que le mot terreur ne traduit pas la \ pensée du philosophe. Car en admettant que les représentations de théâtre éveillent en nous, pour nousmêmes, la crainte des maux qui excitent notre pitié pour les personnages représentés, cette crainte ne peut jamais aller jusqu'à la terreur. Elle ne saurait être que l'appréhension d'un malheur possible, et si peu certain, qu'il est même invraisemblable, dans la plupart des cas, qu'il nous atteigne jamais.

Lessing est donc fondé à dire que sur ce point les critiques français, en général, faussent le sens de la Poétique. Mais ce reproche ne saurait tomber sur Corneille, que Lessing se propose particulièrement de discréditer. Voici toutefois où l'auteur de la Dra- ^ maturgie va remporter enfin une victoire d'interprétation sur l'auteur de Polyeucte.

Pour discuter plus librement le sens des mots de crainte et de pitié, nous les avons jusqu'à présent

isolés du reste de la phrase. Or, ce qui constitue proprement ce passage, est la fameuse théorie de la ptirgation des passions. « La tragédie, dit Aristote, » emploie la terreur et la pitié pour purger les pas- » sions de ce genre. »

Corneille, après avoir fait tous ses efforts, avec cette bonne foi qui caractérise son génie, pour donner quelque explication plausible de la pensée d'Aristote, se montre médiocrement satisfait de cet aphorisme bizarre, obscur, et où sa grande expérience du théâtre trouve peu d'utilité pratique.

Voltaire, beaucoup moins respectueux pour les anciens que Corneille, traite cette difficulté fort légèrement.

a Pour la purgation des passions^ je ne sais ce que c'est » que cette médecine. Je n'entends pas comment la crainte » et la pitié purgent, selon Aristote... »

Et ailleurs :

a Nous pensons avec Racine, qui a pris iepkobos et Veleos » pour sa devise, que, pour qu'un acteur intéresse, il faut » qu'on craigne pour lui et qu'on soit touché pour lui : voilà » tout. Que le spectateur fasse ensuite quelque retour sur » lui-même; qu'il examine ou non quels seraient ses senti- » ments, s'il se trouvait dans la situation du personnage qui » Tintéresse, qu'il soit purgé ou qu'il ne soit pas purgé, c'est, » selon nous, une question fort oiseuse... »

Ce qu'il y a de surprenant dans cette manière un peu leste de juger une théorie si fameuse, c'est que la raillerie de Voltaire a touché plus juste que beaucoup de graves interprétations. Aristote, en effet, on n'en peut guère douter, entendait ce mot dans un

sens métaphorique emprunté à la médecine ; seule- ! ^ ment il l'appliquait à la médecine de l'âme (1). '

Corneille n'a donc pas compris, nous l'accordons à Lessing, la manière dont la crainte et la pitié, selon . Aristote, purgent les passions du même genre (2). ]/ Mais qu'importe enfin à la pratique du théâtre ? Le voici, suivant Lessing. C'est notre troisième question (3).

Corneille croit pouvoir inférer de son propre commentaire, qu'Aristote n'exige pas dans une tragédte la réunion de la crainte et de la pitié, mais qu'on peut, sans violer ses règles, n'exciter qu'aune seule de ces deux passions. Le poète lui-même reconnati que telle de ses tragédies tire presque exclusivement son intérêt de la crainte, et telle autre de la compassion.

Lessing prouve qu'il ne satisfait pas aux conditions exigées par Aristote. Car la théorie du philosophe est conçue de telle façon que ni la crainte ne peut être i puisée sans la pitié, ni la pitié sans la crainte. La ■■ purgation des passions consiste, selon Lessing, à les transformer en dispositions vertueuses : or, chaque vertu se trouve placée entre deux extrêmes, qui sont le trop et le trop p)eu. La compassion vertueuse serait donc un milieu entre l'insensibilité et la sensibilité efféminée; la crainte vertueuse, un milieu entre Timprévoyance stupide et la timidité lâche.

(1) E. Egger, Hist. de la Critique chez les Grecs, c. 111, § VIL

(2) A. Lxxvm.

(3) A. LXXXI, suiv.

— ses —

La tragédie nous place entre ces deux excès de pari et d'autre. Mais peut-elle opérer la purgation de la pitié sans celle de la crainte : ou mieux, peutelle purger une de ces passions sans exciter l'autre? Non ; car chez une personne insensible^ par exemple, elle éveillera la pitié par la crainte, en lui faisant redouter pour elle-même les maux qui devraient exciter sa compassion chez les autres. En effet, suivant la définition qu'Aristote donne à ces deux passions, ce que Ton craint pour soi-même, on le prend en compassion dans autrui. De même, comme on craint pour soi ce qui excite notre pitié chez les autres, la pitié qu'éveille la tragédie nous inspirera, en dëpit de nous-mêmes, une crainte salutaire. D'autre part, l'excès de la crainte sera tempéré par la pitié, l'excès de la pitié par la crainte (1).

Nous sommes obligés de suppléer un peu aux développements qui manquent chez Lessing, soit qu'il ait cru cette ingénieuse théorie si lumineuse qu'elle n'eût pas besoin d'éclaircissements, soit qu'il ait trouvé prudent de laisstT dans un demi-jour des affirmations qui peuvent redouter la lumière. Car d'abord nous ne sommes pas bien certains que ce r t.isoit là le vrai sens d'Aristole, et en second lieu, si ' Lessing ne se trompe pas, il peut se faire qu'Aristole lui-même se soit payé d'une symétrie imaginaire. Quant à son vrai sens, nous croyons que, par la purgation des passions, il n'entendait rien autre chose qu'une sorte d'épanchement procuré à leur

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