‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 21 sur 33 · A. XXXIV. - L · texte numérisé non relu

A. XXXIV. - L

11 n'a fait qu'un usage très-prudent de cette hypothèse, qui nous parait aussi des plus vraiseofiblables. Comparant la fable d'Hygin ai^ec l'intrigue de la Mérope de Maffei, il explique en critique sagace et approuve en homme de goût les modifications que le poète italien a fait subir au dessein supposé d'Euripide. Du même coup, il justifie Voltaire, qui emprunte, comme le prouve Lessing, le plan de Maffei. Sur un point seulement, mais capital, il regrette que le poète italien n'ait pas conservé la simplicité de la fable antique.

Un fils de Gresphonte, roi de Messine, a échappé dans son enfance à la trahison dont son père et ses deux frères furent victimes. Transporté en Elide, chez un hôte de sa famille, il y grandit. Quinze ans après, Polyphonte, meurtrier de la famille de Gresphonte et usurpateur de sa couronne, redoutant ce rejeton d'une race ennemie, met sa tête à prix. Le jeune Téléphonte Tapprend, quitte sa retraite, et va chercher sa vengeance en Messénie.

Suivant cette fable, le héros de la tragédie se connaît et peut se faire connaître du spectateur, tout en demeurant inconnu au tyran Polyphonte, qu'il veut tromper pour assurer ses coups, et à sa mère Mérope, devenue la proie de l'usurpateur, et qu'il veut affranchir sans compromettre son dessein. Lors donc que Mérope, déçue par les apparences, et prenant son fils pour le meurtrier de ce fils même, se précipite sur lui la hache levée, prête à le frapper dans son sommeil, le spectateur tremble pour tous deux, parce qu'il sait ce que Mérope ignore, qu'elle va tuer son

fils par amour maternel. On comprend donc Témo- (ion qui troublait le peuple athénien devant cette scène, et la crainte qu'il éprouvait (|ue le vieillard n'arrivât pas à temps pour arrêter le bras de la mère.

En changeant ce dessein, qui, si l'on admet l'hypothèse de Lessing, fut celui d'Euripide, les deux poètes modernes ont-ils rendu l'action plus intéressante ? Le jeune homme ignore qui il est : le hasard seul l'a conduit à Messine. Inconnu de lui-même et des autres, il n'intéresse que par sa grandeur d'âme et le mystère qui l'environne. Lorsque sa mère est sur le point de le frapper, le danger qu'il court n'émeut que comme ferait celui de tout autre. Tout l'effet tragique est concentré dans la révélation soudaine qui apprend à Mérope et à son fils le lien qui les unit. Ce coup de théâtre vaut-il ce qu'il a coûté? Lessing en doute. « Pauvre plaisir, s'écrie-t-il, que » celui d'une surprise ! Quel besoin a le poète de nous » surprendre? Qu'il surprenne les personnages tant )» qu'il voudra... La part que nous y prendrons sera » d'autant plus vive et plus forte, que nous l'aurons » prévue de plus loin et plus sûrement. »

Cette surprise, d'ailleurs, est-elle assez entière pour nous frapper beaucoup ? Non ; le spectateur ne peut être dupe du mystère qui entoure le héros de la pièce ; il ne l'est pas, et l'auteur le prive de beautés très-solides, pour lui ménager un coup de théâtre qu'il a trop prévu.

Tels sont les justes reproches que Lessing adresse à 1^ composition romanesque de Maffei, imitée par Voltaire ; mais ces objections viennent-elles de son

propre fonds ? Il aurait pu les trouver par lui-même, raais il en a rencontré tous les principes dans Diderot, qu'il cite avec beaucoup de loyauté.

Son sujet le conduisait à se prononcer sur le mérite des intrigues qui consistent en mystères par lesquels on amuse le spectateur. Il saisit l'occasion de les blâmer en général, comme des artifices fort inférieurs aux beautés qu'on |ieut tirer du développement d'une situation franchement établie. Il est si convaincu de l'inutilité de ces stratagèmes pour un' poète vraiment tragique, qu'il lui prend envie, en passant, de justifier les prologues d'Euripide, oii tout ce qui doit arriver dans la pièce est annoncé par avance. L'apologie qu'il en fait, malgré son air paradoxal, nous parait non-seulement ingénieuse, mais juste (t). Ce n'est pas l'inconnu qui doit produire l'émotion principale dans la tragédie : c'est, au con* traire, l'expression énergique des sentiments qu'excite un malheur connu ou entrevu. Le propre des plus grands poètes est de savoir faire jaillir ces sources de pathétiques. Tenir le spectateur en haleine par des énigmes à deviner, n'est qu'un mérite de second ordre. Le charme de ces intrigues se trouve détruit après la première représentation.

11 nous semble même que dans VOEdipe-Roi de Sophocle, cilles coups de théâtre sont si émouvants, ce n'est pas la surprise du spectateur qui est la source de l'intérêt ; car il n'a rien à apprendre. Ce qui

(1) Elle a été citée avec éloge par M. Patin, Euripide, t. II, p. 48, note (1858).

nous émeut, c*est raveuglement d'CEdipe, qui est connu. Sa destinée n'est obscure que pour lui seul, et Ton tremble d'avance pour lui des révélations que Ton prévoit. Sa sécurité d'abord, puis ses craintes toujours croissantes ne nous laissent.pas respirer, dans Taltente des coups qui vont le frapper ; et plus on connaît le sujet, plus on éprouve d'anxiété.

Lessing a donc rencontré un principe de goût d'une grande portée dans la poésie dramatique ; et il s' on sert habilement pour critiquer le théâtre tragique de Voltaire. Mais n'pubUons pas qu'il l'emprunte de Diderot.

Nous n'insisterons pas sur d'autres discussions moins importantes. En général elles ont un caractère trop particulier pour présenter beaucoup d'intérêt, et nous paraissent plus propres à discréditer Voltaire qu'à former le goût public

Lessing ne cache pas que c'est chez lui une tactique ; il la décore même du nom de méthode. Voici en quels termes :

« Le premier degré de la science est de distinguer le faux, » et je ne connais aucun écrivain au monde plus propre que » M. de Voltaire à nous faire sentir si nous avons atteint à ce » premier degré... Dans ses moindres remarques, il y a tou- » jours quelque chose à apprendre; si ce n'est pas toujours ce » qu'il dit, c'est du moins ce qu'il aurait dû dire... D'autre » part je n'en connais aucun qui puisse moins nous aidera » gravir le second degré, qui est de connaître la vérité. Un » critique, ce me semble, ne peut mieux faire que de régler sa méthode d'après ces principes. 11 cherche d'abord un » adversaire, avec qui il puisse disputer : ainsi arrive-t-il de

» proche en proche au sujet, et le reste se trouve desoi-mème. » Voilà pourquoi, dans cet ouvrage, je le reconnais franche- » ment, j'ai choisi de préférence les écrivains français, et » entre eux particulièrement M. de Voltaire... Quiconque » trouvera cette méthode plus arbitraire que rigoureuse, doit » savoir que même le rigoureux Aristote a presqpe toujours » procédé ainsi (1). »

N'est-ce pas s'engager beaucoup, que d'invoquer ainsi le grand nom d'Aristote ? Si le Stagyrite a rapidement réfuté ses prédécesseurs, ce n'est que pour préparer l'exposition solide et naéthodique de ses propres doctrines. Lessing se sent*il en mesure d'édifier une poétique nouvelle sur les ruines de celle des Français? Nous l'examinerons plus loin; jusqu'ici, nous ne considérons que la première partie de son dessein, sur laquelle il ne veut pas qu'on se méprenne.

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