A. LXX
(2) Cette singularité a été signalée, dans une Etude sur la Dramaturgie de Lessing de M. H. Schmidt (Revue d'Alsace, 1862). On trouvera dans ce ce travail de notre collègue, que nous n'avons connu malheureusement qu'après avoir préparé le nôtre, les mêmes opinions, à peu de chose près, que dans celui-ci, et une analyse de la Dramaturgie plus complète sur plusieurs points que notre plan ne nous permet de la donner.
à regard de nos premiers écrivains, s'explique par des causes diverses, suivant le genre auquel appartiennent les auteurs les plus favorisés. Nous parlerons d'abord des poètes tragiques.
Il ne faut pas oublier que Lessing regarde toujours les ouvrages dramatiques au point de vue de la représentation. Or il trouve que les pièces médiocres sont plus favorables au talent des acteurs que les chefs-d'œuvre. Pourquoi î
a Peut-être parce que dans le médiocre, le comédien peut » ajouter davantage du sien; peut-être parce que le médiocre » nous laisse plus de loisir et de calme pour suivre attenti- » vement le jeu; peut-être parce que dans le médiocre tout » repose sur un ou deux personnages saillants; au lieu que » dans un ouvrage achevé^ souvent chaque personnage exige- » rait un acteur de premier ordre; et qu'un mauvais coméï) dien^ qui estropie son rôle^ contribue à gâter tout le Y> reste (i). »
Ces remarques sont justes, mais qu'importe à la poésie ? Sans doute l'auteur dramatique n'écrit pas seulement pour être lu ; plus d'une fois l'épreuve de la scène a démenti le jugement qu'on avait porté à la lecture. Néanmoins l'ouvrage qui ne peut se soutenir que par l'habileté des acteurs, est toujours un ouvrage médiocre ; et s'il produit plus d'effet qu'un vrai chef-d'œuvre, c'est que les acteurs ne sont pas dignes des belles créations. Préférer le médiocre au parfait, parce que l'acteur y réussit mieux, ce serait faire du comédien l'arbitre de la poésie dramatique,
(i) A. XXV.
et décourager le ^rai poète de travailler pour le théâtre.
Aussi n'est ce pas ainsi que Tenteud Lessing. Le médiocre reste médiocre a ses yeux; mais il faut que le théâtre de Hambourg se soutienne. Le dramatui^c s'attache où il peut. Cette préférence rr'est donc pas justifiée par le goût du critique, mais seulement par les nécessités de l'entreprise à laquelle il se trouve attaché.
Au reste les tragédies de mérite subalterne ont souvent pour elles la singularité deTintrigue, l'exagération des caractères, la violence du langage, grandes séductions pour des esprits inexpérimentés. C'est pour ceux-là que Voltaire disaii qu'il importe plus de frapper fort que de frapper juste.
Entre les œuvres dont nous parlons, le Comte d'Essex, de Thomas Corneille, était estimé en Allemagne l'un dos meilleurs ouvrages de la scène française. Cette pièce ne manque cerlainemenf ni d'intérêt ni de beautés de détail; mais presque tout y est si faux, si mal motivé, si vague, si déclamatoire, qu'un homme de goût ne saurait s'expliquer qu'on la préfère aux chefs-d'œuvre du grand Corneille et de Racine.
Aussi Lessing ne la loue-l-il guère en elle-même (^ ). Il la défend contre certaines critiques de Voltaire, mais c'est surtout pour se donner le plaisir de reprendre Voltaire, quand ce grand esprit s'égare sur quelques points d'histoire, ou sur quelques théories