‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · I) A. LV - LVI · texte numérisé non relu

I) A. LV - LVI

de l'anglais Banks, l'autre d'un auteur anonyme espagnol. Toutes deux paraissent au critique fort supérieures àTouvrage de Thomas Corneille.

La pièce anglaise est composée à la manière des drames historiques de Shakspeare, qui :

Sur la scène en un jour renferment des années.

Elle est composée d'après une Histoire secrète de la reine Elisabeth et du comte d'Essex.

Le style en est, de l'aveu de Lessing, un mélange de précieux, d'emphase et de platitude. Néanmoins, elle offre, au dire du critique allemand, plus de naturel, de vérité et d'harmonie, qu'on n'en trouve dans VEssex de Corneille. D'après les citations trèsétendues qu'il en fait, nous serions volontiers du même avis que lui, sauf une restriction, à savoir, que l'ouvrage de Banks n'est pas une pièce de théâtre, mais un roman dialogué en très-mauvais style.

Ce style toutefois lui parait préférable à l'enflure que l'on considère chez nous, prétend-il, comme le style tragique. Entre des vices, nous ne discutons pas sur les rangs. Mais où Lessing a-t-il pris que l'enflure soit le vice universel de nos tragédies? Passe pour tels ou tels écrivains, qu'il devrait nommer, mais de quel droit en faire une accusation générale? Il le soutient uniquement sur la foi de Diderot, qu'il cite. Ainsi les déclamations de cet écrivain plus vif que mesuré sont trop souvent l'unique fondement des jugements de Lessing.

A côté de ce jugement trop léger, se trouve une juste observation sur un mérite que Banks a par-des-

SUS CorDcille ; mais elle est due pour la plus grande part à Voltaire. Combien de fois ce censeur trop rigoureux, mais si clairvoyant des deux Corneille, ne leur a-t-il pas reproché de prêter à leurs personnages des professions de sentiments qui devraient être remplacés par des mouvements, où le secret de leurs cœurs se trahirait comme malgré eux? Lessing s'empare de celte remarque, et fait voir que Banks a su mettre en action la jalousie d'Elisabeth, que Corneille avait mise en discours. 11 est toujours louable d'enseigner le vrai, lors même qu'on le répète en disciple, au lieu de l'avoir trouvé. Aussi félicitonspous Lessing quand il a raison, à la suite de Yoliaire, comme nous le combattons quand il nous parait avoir tort à la suile de Diderot ; mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer combien il doit de ses idées justes, aussi bien que de ses erreurs, à des critiques français.

La pièce espagnole intitulée : Mourir pour sa daméj est en trois journées, comme ce vaste drame de Guilhem de Castro, d'où Corneille a tiré le^Cîrf. C'est la forme ordinaire des anciennes pièces espagnoles. Lessing s'étend avec complaisance sur cet ouvrage, dont il donne une longue analyse. On sent qu'il prend plaisir à remettre en lumière le drame espagnol, qu'a éclipsé la tragédie française. 11 remonterait volontiers jusqu'aux temps de la barbarie pour y trouver quelque chose de plus libre que notre théâtre régulier (1). Sa louable curiosité et son

(1) Remarquer pouilant qu'ailleurs il prétend que nos tragiques

aversion pour notre tragédie classique devancent, dans la mesure de ses connaissances, l'effort du xix* siècle pour rassembler, de toutes les parties du monde, des modèles qui échappent à nos conirentions théâtrales. Un Français lui eût dit qu'il retournait en arrière : il est persuadé qu'il ramène ses contemporains dans la bonne voie.

L'intrigue de la pièce espagnole est pourtant ce qu'on peut imaginer de plus bizarre. Il ne nie pas qu'elle ait des défauts, mais il y trouve, avec raison, de nombreuses beautés :

« Toutes les vraies pièces espagnoles^ dit-il^ sont de même ï) genre. Les défauts sautent aux yeux; mais les beautés, on D devrait me demander de les signaler. Je ne dis pas qu'elles » soient du premier ordre; je ne nie pas qu'en partie elles ne j> soient très-près du romanesque; qu'elles ne tournent aux aventures^ qu'elles ne s'éloignent du naturel. Mais enlevez à la plupart des pièces françaises leur régularité mécani- » que, et dites-moi s'il leur reste autre chose que des beautés » de même genre. Qu'out-elles de si bon, si ce n'est des cora- » plicalions, des coups de théâtre, et des situations? On » reproche à la pièce espagnole le mélange du tragique et du » burlesque : cela ne vaut-il pas mieux que Tuniformilé gla- » ciale de la tragédie française^ et ces bienséances qui lui » donnent quelque chose de forcé ? o

Sans rassembler un [)lus grand nombre d'exemples, nous avons assez prouvé que Lessing n'est pas rcellomeiit plus favorable à nos auteurs du second ordre qu'à ceux du premier. Tout est préférable à la tragédie française, même ce qu'elle a fait oublier.

ont été gâtés par les intrigues barbares des poètes espagnols (2^ part., p. 32).

On peut résumer en trois mots les défauts dont Lessing la trouve composée : elle n'est ni assez libre, ni assez populaire, ni assez tragique.

§ rV. — LA COMÉDIE FRANÇAISE. CONCLUSION.

Les plus sévères censeurs de la tragédie française font généralement grâce à notre théâtre comique. Des étrangers même nous accordent de bonne grâce la palme de la comédie. D'autres nations ont pu produire de grands poètes en ce genre; mais un Molière, mais une suite à peine interrompue^ depuis le grand Corneille, d'auteurs qui aient épuisé toutes les variétés du comique, c'est ce qu'on ne rencontre pas ailleurs qu'en France.

Si la vraie comédie est la peinture de la société, où trouverait-elle une matière plus facile à observer que chez le peuple le plus sociable du monde ? Si elle consiste dans la représentation des vices et des travers généraux de l'humanité, qui l'entend mieux qu une nation dont l'ambition fut toujours de donner à ses œuvres un caractère universel ? Si elle exige de la gaieté, quel peuple sait mieux rire que le nôtre, soit qu'il se console, soit qu'il se venge en riant? Veut-elle de la grâce, de la légèreté, de la discrétion, de la simplicité, ce sont là les traits distinctifs du génie français. Saisir l'élément essentiel d'une idée ou d'un être complexe, sacrifier les accessoires, condenser la pensée dans une expression nette et courte, qui par une impression unique,

produit un effet irrésistible : telle est la manière de nos plus grands écrivains. Qu'on l'applique aux ridicules, sans exagération et avec gaieté, et Ton atteint à la force comique.

Il est difficile à un homme de bonne foi de nier le rire qui lui est échappé. Quiconque a ri, ne fieut dire que le comique manque à l'endroit oii il a ri. On peut seulement disputer sur le degré d'élévation et sur la valeur morale de ce comique. Mais chez Molière, on trouve le haut et le bas comique., .celui qui fait rire le peuple à gorge déployée, et celui qui déride agréablement les plus délicats ; le rire amusant et le rire instructif. Ces extrêmes, que lui seul a réunis, se rencontrent séparés chez une multitude de comiques français.

Comment donc condamner d'un seul Irait la comédie française, comme Lessing a condamné, la tragédie? Aussi Timpitoyablc critique ne l'a-t-il pas essayé. La plupart des comédies qu'on jouait sur la scène de Hambourg étaient des comédies françaises. Mal traduites en général (c'est lui qui le dit), elles devaient perdre une grande partie de leur mérite. Cependant les Allemands riaient, et le critique riait plus que les autres, parce qu'il saisissait mieux le comique. Il était désarmé ; aussi son jugement sur les comédies françaises sont-ils le plus souvent des éloges.

Cependant on trouve rarement dans la Dramaturgie de ces louanges raisonnées, qui sont en même temps un hommage au mérite des auteurs, et une instruction pour le lecteur. Un commentaire bien-

veillant répugne à l'humeur de Lessing. C'est assez qu'il consente à approuver.

Et néanmoins, il fait preuve de goût et de sagacité dans son appréciation du talent de Marivaux (1). Il sait caractériser le mérite original de VAvooat Pa-thelin (2). Il renonce à son pédantisme en faveur de Regnard, soit qu'il défende le Démocrite de cet auteur contre la tyrannie des règles (3) ; soit qu'il absolve son Joueur du reproche d'emprunt (4) ; soit qu'il le justifie d'avoir tourné en comédie le caractère du Distrait (5), que certains auteurs déclaraient plus digne de compassion que de moquerie. On est tout surpris de le voir abdiquer son esprit de chicane au profit d'un auteur français, et lui épargner les coups dont il accablerait en pareil cas d'autres Français.

Les éloges étonnent davantage à mesure qu'on descend plus bas dans l'échelle de nos auteurs comiques. Tel écrivain, dont les Français connaissent à peine le nom, obtient de lui des louanges sans réserve. Il fallait passer le Rhin pour apprendre quels auteurs nous possédons dans les personnes de Saint- Foix et de l'Affichard.

Mais le plus éclatant de ses paradoxes est son jugement sur Destouches. Ce n'est pas pourtant qu'en France, cet auteur d'un vrai talent jouisse d'une

(1) A. xvin.

(2) A. xrv.

Page 1