A. XIV
(5) A. xxvni.
singulière ? On est réduit aux conjectures, puisque Lessing ne s'explique pas. Peut-être la meilleure estelle celle qui parait le moins plausible. Le comique de Destouches est estimé par Lessing plus fin et plus élevé que celui de Molière, parce qu'il est moins comique. Plus il est sérieux, plus il paraît noble ; et moins il enlève le public, plus il semble délicat au public allemand. Celui-ci de tous temps, a manifesté un faible pour ce qui le laisse réfléchir, et il n'aime pas qu'on le brusque. Deslouches avait pour lui cet égard ; Molière ne l'a pas toujours : il faut que l'on rie malgré soi, à moins de ne pas comprendre, ce qui arrivait souvent en Allemagne.
Peut-être aussi l'imitation du théâtre anglais, si sensible dans les comédies de Destouches (1), lui ménage-t-elle un accueil favorable du public germanique. Ce qui le faisait paraître étrange de ce côté du Rhin, lui donnait de l'autre côté un air de famille. Lessing pourtant ne signale pas ces emprunts, qui sans doute lui avaient échappé (2) ; mais il est charmé par la ressemblance, sans la reconnaître. Celte imitation de l'esprit anglais le satisfait d'autant plus qu'elle s'enferme dans la forme des comédies françaises. Il reproche en général aux comédies anglaises d'être trop embarrassées dans leur intrigue : le goût allemand se trouve, dit-il, en ce ce point opposé au goût anglais : les Anglais chargent d'épisodes les pièces françaises; les Allemands sim-
(1) vaiemain, Litt au XVIIP s., 1. 1, XIP 1.
(2) V. la Vie de Destouches, dans la Biblioth, théâtr.
ne s'étend pas jusqu'à Molière. Malgré ce qu'une telle expression a de paradoxal, on peut dire avec vérité que si Lessing goûte médiocrement Molière, c'est parce qu'il est le poète comique par excellence. La pureté des genres n'est plus à la mode à l'époque où Lessing écrit : elle sent son vieux temps.
D'ailleurs Molière est aussi de son siècle. Il peint surtout les mœurs de la cour et les travers des gens de qualité. S'il touche aux mœurs bourgeoises, c'est le plus souvent pour tourner les bourgeois en ridicule ; et cela, non pas en raison de leurs travers personnels, mais bien des habitudes d'esprit de leur condition. Chez lui, l'homme de la classe movenne joue toujours un sot rôle en présence de l'homme de qualité. Molière, malgré sa naissance et malgré la familiarité fréquente de son style, est encore un poëte d'un goût aristocratique.
Lessing n'a pas formulé ces objections contre le théâtre de Molière ; mais les sentiments de toute sa vie, et ceux qui sont exprimés en tout lieu dans la Dramaturgie, nous autorisent à expliquer ainsi sa froideur pour notre grand comique. Le petit nombre de passages qu'il lui consacre est d'une réserve où l'on sent percer une égale crainte de le louer et de blâmer. Soit qu'il se montre, à l'égard du Misant thrope, exempt des injustes préventionsde J.-J. Rousseau (1) ; soit qu'il justifie, dans Y Ecole des femmesy les récits qui en forment l'action, à l'aide des termes
(i) A. xxvin.
trage : ceux de Corneille et de Molière sont du nombre. La malveillance de Lessing s'est épuisée sans honneur pour lui sur de telles réputations. Il ne les a même pas attaquées avec force, et si les mauvais sentiments de jalousie nationale n'étaient venus à son aide, il est douteux que ses arguments eussent pu convaincre ses compatriotes.
Et toutefois cette critique sans justice et sans art, excessive et incomplète, portait en elle quelque chose de meilleur que son expression, et que les sentiments dont elle était animée. Lessing avait vu, mieux qu'il ne l'avait dit, combien le théâtre classique en France, s'éloignait de la vérité et de la vie, par une imitation imprudente de nos premiers modèles, et par une régularité qui ne fut sans doute jamais funeste au génie, mais qui eut le tort d'en tenir la place. L'injustice du critique consiste à porter au compte des maîtres l'insuffisance des disciples. Il soutient mal une bonne cause. La tragédie classique , malgré les tentatives de réforme de Voltaire, renfermait déjà des germes de mort au milieu du xvin* siècle. Lessing les aperçoit, et réclame une transformation plus radicale. C'est là son vrai titre d'honneur, quoiqu'il le partage avec Diderot.