CHAPITRE n
ShalLspeare et la liberté 4Ln génie.
L'Allemagne qui, dans la seconde moitié du xviir siècle, sembla par l'ardeur de son enthousiasme pour Shakspeare, le revendiquer comme son homme ou comme sa découverte, ne l'a guère connu avant la France. Un satirique, mort en 1723, Barthold Feind, d'ailleurs grand admirateur de Corneille et de Racine, Bt, l'un des premiers, mention du fameux tragique anglais Shakspeare (1). Mai^ un mot prononcé en passant ne laisse guère de traces dans une littérature. L'attention du public allemand ne fut sérieusement appelée sur ce génie extraordinaire que vers le milieu du siècle. C'est Nicolaï qui le premier, dans ses recueils littéraires (1753-1756), s'efforça de populariser le nom du grand tragique anglais et de l'opposer aux noms vénérés de Corneille et de Racine (2).
Mais il y avait déjà près de vingt ans que Voltaire dans les Lettres anglaises^ avait appris à la France, comme par une sorte de révélation, que l'Angleterre
(1) Gervinus, t. HI, p. 511-512.
(2) Danzel^ Lessing, 1. 1^ p. 445, suir.
possédait tin poète dramatique d'un grand génie, nommé Shakspeare. Presque aussitôt, il avait donné une tragédie de la Mort de César (1735), imitation du Jules César anglais.
N'eiiste-t-il aucun lien entre la révélation faite par Voltaire en France, et la renaissance de la réputation de Shakspeare en Allemagne? Il est dificile de l'admettre. Tout ce qui venait de la plume de Voltaire était évidemment lu par les Allemands ; et la littérature française régnait d'une façon si absolue, notamment en Saxe et en Prusse, qu'il n'est guère probable qu'un génie étranger ait pu s'y faire connaître à cette époque autrement que sous un patronage français.
Les historiens littéraires allemands ne nient pas qu'Àddison n'ait dû aux éloges de Voltaire le crédit dont il jouit auprès de l'école de Gottsched. Mais Addison, pour sa docilité à l'égard des règles françaises, tomba sous la censure de Lessing et de ses amis. On n'avait donc pas de raison pour contester à Voltaire l'honneur d'avoir fait connaître ce poète. Il en coûtait davantage d'avouer que le poète qu'on opposait aux modèles français, eût été mis en lumière par le même écrivain. Et pourtant, c'est dans la même lettre (De la tragédie anglaise)^ que Voltaire faisait un éloge très-limité de Shakspeare et un éloge sans réserve d'Addîson. Il était d'ailleurs impossible de lire les préfaces des tragédies de Voltaire (que Lessing connaissait si bien), sans y retrouver en fout lieu des mentions plus ou moins bienveillantes du grand tragique anglais. Une seule
aurait suffi, celle de la tragédie de Brutus^ ou le nom de Shakspeare se trouve encore côte à côte avec celui d'Addison ; et celte tragédie ne fut pas seulement lue, elle fut représentée sur le théâtre de la Neuber, à l'époque de sa grande réforme dramatique.
Ce n'est donc pas, ce nous semble, par une coïncidence fortuite, qu'un peu moins de quinze ans après que Voltaire eut donné son imitation de Jules César, dé Shakspeare, la pièce anglaise fut traduite en allemand par M. de Borck, ancien envoyé de Prusse en Angleterre (i). Le silence des critiques allemands ne saurait nous empêcher d'être frappés de ce rapprochement.
La traduction de Jules César, que Lessing put lire en 1749, à Berlin, fut, selon les conjectures de ses biographes^ le premier spécimen qui lui permit d'apprécier le génie de Shakspeare. Au reste, ce n'est qu'après son retour de Wiltenberg, que, de concert avec Nicolaï et Mendelsohn, il s'appliqua à lire les poètes anglais. C'était aussi le moment où Voltaire venait de quitter la cour de Polsdam, où l'on ne peut guère douter qu'il n'ait, selon sa manière, à la fois vanté et rabaissé Shakspeare. Or, en celte même année 1753, Nicolaï donne une biographie du grand tragique avec une liste raisonnée de ses pièces dramatiques, d'après l'édition de Pope. Trois ans après, rappelant cette première tentative pour faire connaître l'homme et ses œuvres, il publie une traduction de fragments de Richard III. Ce
(1) Stahr, Lessing, 1. 1^ p. 135.
nf est enfin qu'en 1759, que Lessîng entra solennellement dans la lice, et rompit une lance en Thonneur de Shakspeare et des Anglais en général, qu'il proclamait supérieurs à Corneille et aux Français.
Depuis quelques années, les traductions d'auteurs anglais se multipliaient; traductions détestables, comme le montre Lessing dans se^ Lettres sur la littérature. Cette faiblesse et cet engouement concourent à prouver que le crédit nouveau dont jouissait la littérature anglaise en Allemagne n'était pas l'effet d'un jugement raisonné de la part des érudits allemands, mais bien d'une mode apportée d'ailleurs. Si l'on ajoute que les poètes préférés étaient Pope, Addison, et les autres représentants du genre classique, c'est-à-dire, ceux que préférait Voltaire, il paraîtra bien vraisemblable que nul autre que lui n'initia le premier les Allemands à la poésie anglaise.
Et dans quels termes Nicolaï présentait-il Shakspeare à ses compatriotes? Comme « un homme sans » connaissance des règles, sans goût, sans ordre... » Il doutait qu'une traduction d'une pièce complète pût plaire au goût des Allemands; il l'introduisait par fragments^ précisément comme avait fait Voltaire dans les Lettres anglaises (1). Il est vrai que l'éloge venait aussitôt après le blâme, de façon à l'effacer, et que les Allemands étaientvertement repris par Nicolaï pour la timidité de leur goût. On n'en sent que mieux sous quelles réserves et par quelle
{{) « C'est dans des morceaux détachés, que les tragiques anglais ont jusqu'ici excellé. » Volt.
influence Sbakspeare commençait alors à s'acclimater en Allemagne.
Sbakspeare passait donc pour un homme d'un rare génie, à qui avajt manqué la connaissance des règles, lorsque Nicolaï et Lessing, voulant réformer la critique, commencèrent par attaquer ce jugement. Nicolaï proclama, avec plus d'emphase que de bon sens, « que Sbakspeare était trop grand pour s'abaisser à subir la servitude des règles. » De quelles règles parlait-il? La poésie dramatique en a d'essentielles, qui ne peuvent être une servitude, et auxquelles les plus grands génies doivent se soumettre, ou leur grandeur n'a rien de solide. Quant aux règles fausses, elles sont encore plus funestes aux esprits médiocres qu'aux plus vastes génies.
Lessing, à la fois plus sage et plus hardi que son ami, déclara, ce qui dut paraître alors un étrange paradoxe, que Sbakspeare, sans connaître les règles d'Aristote, ni le théâtre antique, avait mieux observé les unes, et se tenait plus près de l'autre que Corneille et Racine, qui s'étaient piqués d'être les disciples d'Aristote et les imitateurs des anciens.
C'était un coup de maître. Car si la Poétique possède cette vérité absolue que Lessing lui prête, les vrais chefs-d'œuvre doivent par la nature même des choses, se trouver conformes à ses préceptes; et si les tragédies de Sbakspeare offrent cette conformité, le génie tout seul conduit aux mêmes conclusions que l'enseignement d'Aristote. Ainsi le poète anglais et le philosophe grec se servent mutuellement de mesure : Tun est aussi grand que l'autre est vrai ;
les règles se trouvent établies sur une expérience décisive, et Texcellence de Shakspeare est démontrée par une autorité irréfragable.
D'autre part, si le génie de lui-même atteint à la véritable fin de la poésie dramatique sans la connaissance des règles, pourquoi l'asservir à des règles, tirées du dehors? Il trouve en lui-même celles qui sont essentielles ; ses créations deviennent pour les autres hommes les véritables règles. Ainsi la liberté qu'il sait prendre^ et que nul n'est fondé à lui contester, ne porte aucun préjudice à l'autorité. Ces deux principes se concilient en sa personne.
Aussi voyons-nous en maint endroit Lessing, après avoir rappelé durement les règles à quelque poëte français qui les a négligées ou esquivées, faire une réserve en faveur du génie ; et quoique Shakspeare ne soit pas toujours nommé, c'est presque toujours lui qui se trouve indiqué. En effet, le critique s'aperçoit souvent que les coups destinés au Français vont atteindre derrière lui le tragique anglais. Aussitôt il revendique pour ce dernier le bénéfice du génie.
Accordons à Shakspeare ce privilège, de pouvoir tout oser impunément , et même avec honneur, pourvu qu'on nous prouve qu'il observe en effet les règles essentielles. Quelles belles pages Lessing n'avaitfil pas occasion d'écrire sur ce sujet? Montrer par oii Shakspeare se rapproche plus des anciens que Corneille; comment les créalions de son génie s'accordent avec les observations d' Aristote ; en quoi les libertés qu'il prend sont une nouvelle manière d'atteindre au véritable but de l'art; c'était là une matière neuve, ri-
che, où pouvait se déployerla hardiesse du goût de Lessing, et l'étendue de son esprit. Malheureusement il n'en a rien fait, ni dans la Dramaturgie, ni dans sa Bibliothèque théâtrale^ où il consacrait des volumes entiers à Sénèque le tragique et aux farces italiennes.
Et pourtant ces propositions, malgré leur nouveauté, n'étaient pas aussi paradoxales qu'elles pouvaient le paraître à première vue. Si Shakspeare n'a pas la majestueuse simplicité et la mesure exquise de Sophocle ; il a du moins le tragique terrible d'Eschyle et le pathétique inépuisable d'Euripide, il y Joint cette heureuse variété de tons que nos Français ont trop méconnue dans la tragédie grecque, et cette audacieuse poésie que les anciens réservaient aux chœurs, et qu'il a transportée principalement dans les monologues. Ce sont deux avantages incomparables sur notre tragédie, qui lui sont communs avec les Grecs.-
Quant à la fin même du poème dramatique, si elle est d'émouvoir les passions, qui sait mieux que Shakspeare se rendre maître du cœur et de l'imagination du spectateur? C'est par là quMl est plus près que Corneille du sens d'Aristote. Notre grand tragique a conçu le théâtre d'une manière plus élevée, je le crois, que l'auteur de la Poétique; mais en s'élevant, il s'éloigne de la nature, où les passions l'emportent d-ordinaire sur la raison. Aristote voit la nature humaine telle qu'elle est; il la décrit sans illusion comme sans dénigrement. Ainsi la peint Shakspeare. C'est à peine si l'on aperçoit chez lui le chrétien, qui domine chez Corneille. Au moins ne
peut-on pas dire que chez lui le christianisme paraisse avoir régénéré la nature. Elle est aussi violente, aussi faible, que Ta pu concevoir l'antiquité; par conséquent, aussi tragique.
Quant aux libertés que Shakspcare a pu prendre, pour en discuter la légitimité ou le succès, il faudrait d'abord fixer le nombre et l'étendue des règles. Le code de la tragédie française ne peut ici servir de mesure; quant à la Poétique d'Àristote> le champ qu'elle laisse à la liberté est infini. Aux yeux dé Lessing, nous le savons, tout est sauf, pourvu que les caractères soient soutenus et que l'action présente un dessein. On ne saurait contester ce double mérite à l'auteur de Macbeth, de Hamlet, d'Othello (1)* Le reste est du domaine de la liberté : tout ce qu'on peut exiger du poète est que ses conceptions soient heureuses.
Nous ne pouvons, entrer dans une critique de détail où nous ne sommes pas conduit par notre auteur. M. Villemain, dans deux de ces leçons qui demeurent comme des monuments (2), a rais en évidence par des comparaisons décisives la supériorité du goût de Shakspeare sur celui de Voltaire et de Ducis; il n'a pas craint de regretter que notre grand Corneille n'eût pas connu le grand tragique anglais. Cependant il n'a pas fardé les défauts de Shakspeare, mais il lui a tenu compte des influences de son temps et de son pays. C'est ainsi que nous voudrions
(i) V. Shakspeare, ses Œuvres et ses Critiques, par M. A. Mézières.
(2) XVIIP siècle, 1 IX, XIV.
Secondement, les caractères dramatiques a peo- >• vent ne pas appartenir à ce monde réel où nous M sommes^ pourvu qu'ils puissent appartenir à un » autre monde; à un monde oii les éviltnemenis » soient liés dans un autre ordre que dans ceiui-ci ; » pourvu qu'ils y soient liés aussi étroitement...» Ceci est la théorie du drame fantastique.
Troisièmement, le comique peut être mêlé au tragique dans la même pièce; concession sans laquelle il est impossible d'admettre le théâtre de Shakspeare (t).
(1) V. les excellentes observations de M. M^zièces (ouvr. dtéj,
Cependant, sur ce dernier point, Lessing fait ses réserves; et nous allons le voir déjà se séparer de ses contenaporains. Le mélange des deux genres ne saurait être approuvé, dit-il, que dans le cas où l'action comique se trouve si intimement liée à l'action tragique, que Tune soit la suite nécessaire de Tautre. Je suppose qu'il prendrait volontiers pour exemple la tragédie de Hamlet.
Hors de là « il est nécessaire de limiter le spectacle à un seul genre d^impressions. » La raison que Lessing en donne est très-philosophique, a Dans la » nature, tout est mêlé ; mais ce mélange n'est un » spectacle intéressant que pour un esprit infini. » Pour nous, esprits finis, l'excessive variété des » sentiments étouffe la sensibilité. 11 faut que la re- » présentation de la nature par la voie de l'art se » rapporte, non à la nature des phénomènes, mais à » la nature de nos sensations et de nos facultés . »
Pourquoi Lessing remonte-t-il avec tant de solennité aux principes de l'art î C'est que la restauration de la barbarie menaçait. Wieland, traducteur récent de Shakspeare, apportait l'exemple du grand tragiquie anglais comme une autorité aux apologistes du genre populaire, qu'on appelait drame mixie (Mischspieî). Encore un peu, et Shakspeare allait servir à régénérer les arlequinades. Au moins n'étaiton pas loin de revenir aux Spectacles de tuerie. Il faut avouer que la tragédie de Hamlet, entre autres,
siir ce mélange du comique et du tragique dans le théâtre de Shakspeare.
lij uevrii'iii, i. lu, ]3. ja. tA!ssuif,\Kavrix,ea. oe mBIuann, r. i p.aOS; t. XIT, [..217,227. .
celui que, dans sa mauvaise humeur comique, il appelait Gille. Lessing ne s'emporta jamais contre Shakspeare ; il se contenta de l'ironie la plus méprisante à l'égard de ses imitateurs.
Mais aussi ne s'applique-t-il pas assez à former le discernement public à Tégàrd d'un poète si môle. C'est que sa prédilection l'entraînait d'un autre côté. Avec son^^^él^vé ejn^Dgiatière 4e {«a^édîe^ tt.préférait pourtant un autre genre. Il savait admirer Shakspeare, mais son inclination personnelle était pour Diderot. Laissant donc passer auprès de lui le courant de son siècle, il se jeta dans une autre v(»e, où il ne fut guère suivi.