CHAPITRE m
INëLerot mt la tp»géiUe bourgeoUie.
Lessing n'a pas craint d'avouer qu'il devait beaucoup à Diderot. Dans la critique négative, c'est à lui qu'il emprunte ces opinions si tranchantes sur le théâtre français. Diderot, pour établir son système, voulait faire table rase. Lessing, non moins radical, n'eut qu'à répéter des jugements qui lui paraissaient décisifs, venant d'un Français.
Ainsi que leurs moyens de critique, leurs desseins de réforme étaient les mêmes dans leurs traits principaux. La tragédie, selon Diderot, est arrivée à sa perfection. On ne peut atteindre dans cette voie Corneille, Racine, Voltaire, Crébillon (1). Il ne fait pas toujours tant d'honneur à nos poètes tragiques, mais sa conclusion est toujours la même, à savoir qu'il faut chercher une voie nouvelle.
Lessing ne bannit pas absolument la tragédie du théâtre ; il lui échappe pourtant de dire, à propos d'une tragédie de Klopstock, la Bataille d'Hermann : « C'est un excellent ouvrage, si une tragédie
(1) Le Fils naturel, Entretiens.
pouvait l'être (1). » Admirateur de Shakspeare, il pe peut croire ce genre perdu sans ressource ; mais â la manière dont les Allemands imitent le tragique anglais, il doute que la tragédie soit destinée à refleurir dans sa patrie. Il désespère au moment oii Goethe et Schiller vont paraître. Ses raisonnements d'ailleurs le portent vers un genre nouveau.
Diderot ne semble guère occupé du profit qu'on peut tirer de Shakspeare pour renouveler la tragédie héroïque, dont il ne désire pas la conservation. Dans sa classification des genres dramatiques, il ne mentionne guère celui-là que pour mémoire.
Deux choses pourtant le frappent dans les tragédies de Shakspeare. La première, c'est qu'elles sont écrites moitié en vers, moitié en prose. Par conséquent la tragédie peut se passer de l'ornement des vers ; elle y gagnera même, puisqu'elle se rapprochera de la vérité. La seconde, c'est que tragédie, f poésie et horreur y sont termes synonymes, ce qu'il t généralise de la façon suivante : « La poésie veut » quelque chose d'énorme, de barbare et de sau- » vage (2). )>0n voit que par poésie il entend particulièrement la tragédie poétique. Celle-ci se trouve donc hors de saison dans un siècle doux et civilisé. « Il y a sans doute encore des barbares, et quand » n'y en aura-t-il plus ? Mais les temps de barbarie 9 .sont passés ; le siècle s'est éclairé, la raison s'est » épurée. Ses préceptes remplissent les ouvrages de
(i) T. Xn, p. 217, éd. de Maltzahn.
(2) De la poésie dramatique^ à la suite du Père de famille.
» la nation. Ceux oii Ton inspire aux hommes la » bienveillance générale sont presque les ^euls qui » soient lus. Yoilà les leçons dont nos théâtres re- » tentissent et dont ils ne peuvent retentir trop sou- » vent(l). »
Loin donc du siècle présent la représentation des forfaits d'un autre âge. Mais si les grands crimes ne sont plus de notre temps, les grands malheurs sont de tous les temps. Il y a donc place encore pour un certain genre de tragédie. L'ancienne s'attachait à représenter les catastrophes pttbli({ues et les malheurs des grands. Mais combien ne serions-nous pas plus touchés de la peinture de nos nàalheurs domestiques ! Phis les personnages de la tragédie se rapprocheront de nous et seront véritablement nos semblables; plus il sera facile à l'auteur d'exciter notre compassion et noire crainte. La vraie tragédie l est donc h tragédie bourgeoise on domestique.
Rien ne convient mieux à la fois aux opinions littéraires et aux sentiments plébéiens de Léssing. Aussi reproche-t-il amèrement aux Français leur |)rédilection pour la peinture des mœurs et des actions des grands. Ce qui les empêche, selon lui, de goûter les principes de Diderot, c'est leur vanité : îk n'estiment que les titres (2). Au contraire, la re- |)résentation de la vie bourgeoise nous ofifrirait un intérêt bien plus vif, puisque nous verrions sur le théâtre nos semblables* Et pourquoi la vie domes-
{{) Le Fils naturel, A. IV, se. ÏII.
(2) A. XÏV.
tique ne renfermerait-elle pas des drames aussi tra* giques que la vie des personnages publics?
Ainsi Lessing et Diderot arrivent à la même Gonclusion : que le genre à créer dans cette partie du siècle est la tragédie bourgeoise ou domestique. Avant d'aller plus loin, et de mesurer la conformité de leurs vues, il faut résoudre entre eux la question, de priorité. Lequel des deux est le disciple de l'au^ tre, ou bien sont-iis parvenus par des chemins di- ^rs au môme but ? C'est ce que nous allons éclaircir en suivant les détours de la question.
A la fin del'année 1754, Lessing annonçait^ dans le Journal de Berlin^ le premier volume de sa Bi^ bliothèque théâtrale^ qui contenait une discussion sur la comédie dite larmoyante : c'étaient deux véritables plaidoiries résumées par Lessing lui-même. Les parties opposées sont un Français, adversaire de la comédie larmoyante, et le professeur Gellert, qui, en 4751, ouvrit ses leçons à I^ipzigpar ntk apologie en latin de la comédie touchante.
Les exemples cités par les deux adversaires prouvent que ni l'un ni «'autre ne cherchait hors de France la source de cette nouvelle espèce de comédie, que ses partisans appelaient touchante^ et ses ennemis larmoyante. Gellert énumère, comme modèles du genre, le Philosophe marié de Destouches, la Mélanide de la Chaussée, la Pupille de Fâgan, et le Sidney de Gresset. On y ajoute Nanine de Voltaire, Le genre paraît donc bien français. Telle est aussi l'opinion de Lessing. Et comme on a généralement attribué à la Chaussée l'honneur ou le tort
d'avoir inventé cette espèce de comédie, qu'on l'approuve ou qu'on la blâme, on la déclare absolument française.
1 Cependant elle nous fut en principe apportée i d'outre-Manche par Destouches et par Voltaire. Son caractère essentiel est de viser à émouvoir les passions plutôt qu'à exciter lagaité. En Angleterre, elle ne dédaignait pas d'unir au pathétique la plaisanterie, même grossière (1), mais elle prit en France une teinte de décence et une noblesse sérieuse de style qui ajoutèrent la monotonie du langage et des mœurs à la physionomie maussade des sujets. C'est à ce prix malheureusement qu'elle est devenue française.
Destouches est chez nous le véritable père de ce genre de comédie. Dans VEnvieux^ ou la Critique du Philosophe marié (pièce imitée de la Critique de V Ecole des femmes)^ l'auteur prétend que son Philosophe marié a beaucoup fait rire ; mais il ne se félicite pas moins d'avoir fait beaucoup pleurer. C'était là rinnovation dans la comédie. Destouches se vantait, je crois, en attribuant tant de comique à son ouvrage ; mais du moins, il ne bannissait pas à dessein de la comédie ce qui en fait l'essence. Bientôt on alla plus loin. L'impuissance à faire naître le comique fut tournée en mérite, et la Chaussée est le premier qui se soit fait gloire d'avoir créé un genre en énervant la comédie.
Lessing, dans ^ Bibliothèque théâtrale, en 1754,
(1) WolUaire, Lettres angl, Sur la comédie.
se montre aasez sévère pour la comédie purement touchante, dont Gellert avait présenté la défense. Il approuve le mélange du pathétique et du plaisant dans la comédie, mais non l'attendrissement continu. Aussi a-t-il soin de séparer la cause de Destouches et de Gellert (1) de celle de la Chaussée. Louant les deux premiers, il blâme résolument le dernier.
Dans la Dramaturgie, quatorze ans plus tard, le jug4Bment se trouve modifié au profit de la Chaussée. Le seul reproche que Lessing adresse kMélanide est de n'être pas un chef-d'œuvre du genre touchant, c'est-à-dire, de ne pas faire verser des flots de larnties. Mais la pièce est intéressante, et on la voit avec plaisir (2). Des ouvrages tout aussi peu divertissants obtiennent les plus grands éloges. Le Sidney de Gresset setrouvetoutà fait du goût des Allemands (3). Cénie, de M""' de Graffigny, est un excellent ouvrage (4); bien mieux, c'est une œuvre de génie (B).
Que s'est-il passé entre la publication de la Bibliothèque théâtrale est celle de la Dramaturgie ? Dans la première époque, Lessing était encore de Tavis de Voltaire. Celui-ci, disait, à propos de Naniney qu'une comédie écrite tout entière sur le ton grave n'est pas une comédie ; mais il trouvait naturel
{{) Auteur de plusieurs comédies du genre touchant, louées dans le Journal étranger ei dans la Dramaturgie.
(2) A. vm.
(3) A. XVIÏ.