A. XXI
le mélange du sérieux et du comique, image de la vie, où le rire et les larmes se mêlent de la façon la plus burlesque. Maintenant, Lessing défend la comédie sérieuse et prétend que si Voltaire ne l'a pas approuvée, c'est qu'il n'ene&istait pas alors de modèles. Ci U y a bien des choses que nous ne croyons possi- »bles, que quand le génie leur a donné la réalité. » Ce possible qui a pris enBn Tètre par la toute-puissance du génie, c'est Céniej c'est le Père de famille. Laissons l'œuvre oubliée de M*"^ de Grafïi*gny (l),.el voyons ce qu'avait fait Diderot
Vers le milieu du siècle, les romans de Ri- . cbardson , Paméla , Clarisse Harlove , Grandisson (1741, 1748, n53), révélèrent quelle source d'émotion se cachait dans les sentiments de famille et dans l'exercice des devoirs communs. En un moment, le roman de famille devint uti genre; la sentimentalité fit des prosélytes ; on s'enthousiasma pour les vertus de la classe moyenne. Lessing, bien préparé par son éducation à goûter cette espèce de vertus, mais peu porté par son naturel à l'attendrissement, ne peut se contenir après la lecture d'un roman anglais conçu suivant la manière de Richardson.
a La nature^ s'écrie-t-il, ne connaît pas les odieuses dis- » tinctions que les hommes ont établies entre eux. Elle par- B tage les qualités du cœur^ sans préférence pour le noble et
(1) Journal de GoUé (juin 175i). Collé est un ennemi du genre larmoyant; pour lequel il a une aversion très-bien raisonnée. Il cite une lettre fort spiiituelle du roi de Prusse dans le même sens (juUlet 1751).
» pour le riche; et il semble même que les sentiments na à turels sont plus forts chez les gens du commun que chez » les autres. Bonne nature^ avec quelle libéralité ne les in- D demnises-tu pas du néant des faux biens^ que tu offres 9 comme un appât aux fils de la fortune! Un cœur sensible, » quel bien inesthnable ! Il fait notre bonheur^ même quand » il fait notre malheur ! (1) »
Ne croirait-on pas lire quelque fragment de Diderot? C'est ainsi que ie fougueux Français s'enthousiasmait pour les romans deRichardson. Lui qui jusqu'alors n'avait emprunté aux écrivains anglais que leurscepticisme^ s'embrase tout d'un coup d'un beau feu pour la sensibilité, la vertu, le devoir. Presque aussitôt il conçoit un système dramatique inspiré par ses nouveaux sentiments.
m Les devoirs des hommes sont un fonds aussi riche pour » le poète dramatique^ que leurs ridicules et leurs vices; i> et les pièces honnêtes et sérieuses réussiront partout^ mais » plus sûre lient encore chez un peuple corrompu qu'aiU D leurSb»
« Quelquefois j'ai pensé qu'on discuterait au théâtre les » points de morale les plus importants^ et cela sans nuire à j> la marche violente et rapide de Faction dramatique. »
Un genre dramatique exclusivement moral^ où le pathétique sera tiré de la discussion véhémente des règles des devoirs, c'est-à-dire, le roman à la manière de Richardson, transporté sur la scène, voilà ce que Diderot appelle la comédie sérieuse.
Il en propose, pour exemples, le Fils nalur re/(I757), et le Père de famille (1758). Ces deux
(I Aitô. d. wh Th. d. Schr., Xllï" B.
» sing, joui8Sons-DOus d'une méprisable imitation » de certains modèles français, avant que les Fran-^ » çai« eux-mêmes commencent à s'en dégoûter.
» Mais quelquefois aussi le contraire arrive. » Deux ans après l'apparition du Père de famille^ Lessing traduisait les deux pièces de Diderot, où les connaisseurs, suivant lui, ne manqueraient pas de reconnaître du génie et du goût. Et vingt ans plus tard, en donnant une nouvelle édition de sa traduction, îl saisissait l'occasion de témoigner sa reconnaissance envers un homme « qui avait eu une si grande » part à la formation de son goût. »
Nous avons suivi sans interruption l'histoire de la comédie sérieuse ; mais ce genre tient à un autre, dont il ne diffère que par une nuance : c'est la tragédie bourgeoise. « Une pièce, selon Diderot, ne se renj) ferme jamais à la rigueur dans un genre. C'est l'a- » vantage du genre sérieux, que placé entre les deux » autres, il a des ressources, soit qu'il s'élève, soit qu'il » descende. » Ces deux autres, d'après sa classification, sont le genre comique et le genre tragique. Le genre sérieux, tel que l'a conçu Diderot, représente les malheurs qui peuvent arriver dans la vie domestique par l'oubli des devoirs. Il ne diffère donc de la tragédie domestique, où la source des malheurs est la même, que par l'issue, qui est tra-^ gique dans Tune, et ne l'est pas dans l'autre.
On peut s'en convaincre par la lecture des deux tragédies bourgeoises qu'a données Lessing. Dans Mis% Sara Sampsorij comme dans Emilia Galotti, les catastrophes tragiques sont moins l'effet du
crime que les suites de l'oubli des devoirs. La faute commise entraîne le châtiment, par Taccomplissement d'une loi morale très-simple, qui veut, non pas que le mal retombe immédiatement sur son auteur, mais que l'imprudence des parents expose leurs enfants à de terribles dangers, et que les coupables soient punis dans ce qui leur est le plus cher.
Par quelle voie Lessing fut-il conduit à concevoir l'idée de ce drame domestique? On voit bien que dès ses débuts, il cherche des sujets autour de lui, et jusque dans la famille paternelle. Mais il n*en tire que dc^s comédies, comme la Vieille fille. Son bon sens l'avertit en effet qu'il faut avoir vu pour peindre ; mais il n'a pas l'ambition de réformer le théâtre par rintrodiiclion d'un genre nouveau; encore moins pense-t-il à élever les scènes de famille à la hauteur du tragique.
Tout à coup, en 1755, il met au jour Misz Sara
Sampsorij qu'il appelle résolument une tragédie
bourgeoise. Diderot n'avait encore publié ni ses
^vt^h.ajif ^. comédies sérieuses, ni sa Poétique. Mais en 1748, un
l,HX-vsH*N.» certain Clément avait traduit en français la tragédie
^v H *^\^ anglaise de Barnewelt; Collé, qui la désigne ainsi,
nous apprend qu'il a beaucoup pleuré à la lecture
de cette pièce (1). Il s'agit du drame plus connu
sous le titre du Marchand de Londres (ou Georges
Barnwell), tragédie par George Lillo (1 721).
Or, si l'on compare ce remarquable ouvrage avec Misz Sara^ on est frappé d'une ressemblance de na-
(i) Journal historique, nov. 1748.
ture singulière. Dans les sujets des deux pièces, rien de commun. Mais dans les personnages, on recon-^ nait un parallélisme qui ne peut être Teffet du ha-sard. De part et d'autre, quatre rôles principaux, dans des relations et des situations diverses, sont fondés sur des caractères analogues. Cette étonnante symétrie, jointe à T identité du genre, à l'emploi commun de la prose dans la tragédie, aux noms anglais, et à d'autres traits encore plus significatifs, ne permet pas de douter que le Marchand de Londres n'ait été Toriginal de Misz Sara.
Mais Lessing alla-t-il de lui-même à ce modèle; ou bien y fut-il conduit par la traduction française qui l'avait devancé ? Cette seconde hypothèse parait la plus plausible, si Ton songe que nulle part il n'a fait mention de George Lillo. S'il avait lui-même découvert cet auteur, il est probable qu'il en aurait fait les honneurs à la nation germanique, au lieu de s'en servir sans le dire.
L'occasion d'en parler s'était présentée à lui lorsque, dans sa Bibliothèque théâtrale (1754), il avait pris la défense de la comédie touchante. Dans la préface du même article, il dit un mot de la tragédie bourgeoise, dont il attribue avec raison l'invention aux Anglais. Mais d'où vient qu'il ne cite pas le
(1) Il faut ajouter que le sujet de la pièce est tiré pour la plus grande partie du roman de Richardson^ C/onsselfaWove^ qui avait été déjà traduit pai* l'abbé Prévost. Un grand nombre d'observations de détail prouvent que Lessing n'apprend guère à connaître les originaux anglais que lorsqu'ils ont été traduits en français. (V. Fréron^ Année littéraire, passim).
Discours de la Poésie dramatique (4) montre clai-
. (1) a Si les princes, ttil l^iUo, élaient seuls exposés k des malbcurs issus d^s vices ou du la Taiblesse, en eux-mêmes ou dans » li'S autres, il y aurait une bonne rdîson pour boi-ner les carac- » t<!re8 de la tragi'die aux personnes d'un rang supi^iieur; mais » puisque le contraire est évident, rien ne peut être plus roisonnnablc que de proportionner le remède au mal. « Cette pi-ëfar^ de Lillo est l'origine de toutes les théories sur la tragédie bourgeoise. On n'a guèie Tait que la copier ou la diïveloppor.
(2) Le Pi/s naturel, Entretiens, etc.
(3) D'Edward Moore, ilS3. Il fut imitiï et traduit par Saurin et joué en mai t768, sou» le litre de Béwer/et/. (JournaMe Collé à cette date).
(t) A la suite du Père de famille [17S8).
rement qu'il a puisé ses idées de réforme dramatique i à la même source que Lessing. Mais il ne dit mot de Mùz Sara^ et rien ne permet de croire qu'il l'ait connue avant d'avoir exposé ses opinions. Cependant, en mars 1757, le Journal étranger annonçait cette tragédie ; mais sans aucun détail (4).
C'est seulement en décembre 1761, après que Lessing eut traduit le Théâtre de Diderot, que le | * Journal étranger (sous la direction de l'abbé Arnaud) publia un article très-laudatif sur la pièce de Lessing, avec une sorte d'introduction sur la tragédie bourgeoise, et des extraits traduits de l'original. Dans la Dramaturgie (2), cet article est cité avec l'empressement que met un auteur à transcrire son propre éloge ; puis Lessing déplore qu'en France, les Diderot et les Marmontel soient seuls à penser ainsi. Je ne sais sur quelles indications il attribue l'article à l'un de ces deux critiques ; les opinions sont bi^n celles de Diderot ; mais le style me parait trop calme pour y reconnaître le sien. Je croirais plutôt ce morceau de Marmontel, s'il est d'un de ces deux écrivains (3).
Jusque-là, Misz Sara n'avait pénétré en France que par extraits. Enfin en 1764, traduite en français par M. Trudaine de Montigny, intendant des finances, elle courut en manuscrit et fut jouée à Saint-
(1) V. p. lOi.