A. XIV
' (3) Cependant Diderot a écrit dans le Journal étranger; Naigcon nous apprend qu'il y inséra son Eloge de Richardson, sans se faire connaître.
Cependant Lessing ne désespéra jamais de naturaliser en Allemagne un genre qui n'avait pas réussi en France. Persuadé que le drame bourgeois, soit sous le nom de comédie, soit sous celui de tragédie^ convenait parfaitement à Tesprit et aux mœurs ger-^ maniques, il s'étend avec complaisance, à la fin de la Dramaturgie j sur Téloge du Fils naturel, et surtout du Père de famille ; et quand il reprend la plume de Tauleur dramatiqj^e, c'est pour achever sa «Virginie bourgeoise »« Emilia Galotti.
Dans cette voie, où Diçlerot et Lessing marchent presque parallèlement, les yeux fixés sur des rao<dèles communs, qui sont le théâtre et les romans angl&is, il est cependant manifeste que le français ne doit rien à l'allemand, et que celui-ci au contraire ne perd pas de vue son émule. Quand ce n'est pas Diderot qui l'éclairé, c'est au moins quelqu'un de nos compatriotes. Il est toujours disciple de la France, même pour recourir aux Anglais.
Cependant Lessing n'est le disciple aveugle de personne, pas même de Diderot. Malgré la conformité de leurs vues sur l'avenir du théâtre, on peut observer d'intéressantes différences entre ces deux esprits si souvent unanimes. Nous réduirons la comparaison à un petit nombre de points principaux.
Une prétention poussée par Diderot jusqu'à l'affectation, était de ramener le théâtre à' la nature. Il lui arrivait de confondre la nature avec le réalisme ; comme si la perfection de l'art consistait à tromper le spectateur à force d'illusion. 11 aurait
On ne peut guère supporter davantage la qaimiqiie qu'il impose à l'acteur, par excès de fidélité envers )a nature, el par mépris pour les bienséancefl de convention. Il veut, par exemple, qu'on se roule par terre, ce qui n'est propre qu'à inspirer le dégoût. E^ portant ainsi au delà des limites de l'art riraitalion de la réalité, il croit se rapprocher des anciens. • Je n ne me lasserai pas, dil-il, de crier à nos Français :
n La vérité ! là nature ! les anciens ! Sophocle ! | » Philoctète! »
Lessing connaissait mieux les anciens que Diderot, et ne faisait pas moins de cas que lui de la nature. 11 s'est souvent raillé des bienséances de convention. Mais il avait plus de goût que Diderot, si le goût est le sentiment juste de ce qui est à la fois naturel et convenable. Aussi, quoiqu'il ait trop multiplié les exclamations et les réticences, surtout dans les pièces qu'on peut dire de l'école de Diderot, Philotas et Emilia Galottiy ses personnages ne paraissent pas, autant que ceux de son modèle, en proie au transport du cerveau. Les incohérences de leur langage sont au moins rachetées par la variété des sentiments et des pensées qu'on démêle dans ce discours entrecoupé. Ceux de Diderot paraissent crier à vide, ceux de Lessing parlent sans suite, parce qu'ils ont l'âme trop pleine. D'ailleurs, ils ne se roulent pas, et ne font aucune des contorsions où Diderot voit l'imitation de la nature. Ce sont, si l'on veut, des copies du même modèle, mais des copies corrigées.
Le style de Diderot est d'ailleurs d'une extrême ^ monotonie; toujours trop échauffé, il n'abandonne ^ les propos entrecoupés que pour se jeter dans les déclamations véhémentes. Lessing est beaucoup plus varié : l'ironie, le raisonnement, la chaleur, les fines observations tempèrent les mouvements désordonnés de la passion. En un mot, il sait faire parler ses personnages, Diderot ne sait que les faire crier.
On peut dire, avec M"* de Staël, sauf quelques
restrictions : «Diderot, dans ses pièces, mettait Tafttfectation du naturel à la place de Taflectation de » convention, tandis que le talent de Lessing est vrai- »ment simple et sincère.» Je n'accorderais pas tout à fait autant à Lessing, mais je dirais qu'à force de réfléchir et de comparer, il s'est approché beaucoup plus que Diderot de la vérité et du naturel. C*^ ^ L'innovation qui appartient le plus incontestablement à Diderot est celle qui consiste à substituer les conditions aux caractères comme objet de l'imitation dramatique.
/' . / s ^ / V i '» ' J f « Jusqu'à présent, dit-il, dans la comédie, le caractère a été
» l'objet principal, et la condition n*aéléque Taccessoire, j» il faut que la condition devienne aujourd'hui l'objet prin- » cipal, et que le caractère ne soit que Taccessoire.... Ajoutez à cela toutes les relations, le père de famille, Tépoux, la )> sœur, les frères. Le père de famille! quel sujet dans un D siècle tel que le nôtre, où il ne parait pas qu'on ait la moini> dre idée de ce que c'est qu'iln père de famille I... Les devoirs des hommes sont un fonds aussi riche pour le poète 9 dramatique que leur^ ridicules et leurs vices. »
1 Si le théâtre n'est qu'une école de morale, per- I sonne ne l'a mieux compris que Diderot. Chaque pièce doit être un sermon en dialogue et en action sur un chapitre des devoirs de la société. J'avoue cependant que, pour cet usage, je préférerais encore la chaire ou un bon traité des devoirs. Mais si le drame est ce qu'on croit généralement, une peinture des mœurs et des passions, qu'y a-t-il de plus faux que la théorie de Diderot ? Qu'est-ce qu'une condition, ou une certaine espèce de relations, sans le caractère des personnes qui s'y trouvent engagées?
Vous me parlez du père de famille, et vous croyez l'avoir peint. Votre père de famille est un honnêle homme, qui a un fils impuissant à gouverner ses passions. Je veux bien croire que c'est là ce qui se rencontre le plus généralement. Mais ne peut-on concevoir un père débauché avec un fils naturelement vertueux, ou encore avec tin fils qui lui ressemble î N'y a-t-il pas le père avare, le père ambitieux, le père débonnaire, le père rigide? La qualité de père de famille reste la même avec tous ces caractères, et pourtant le sujet change. Ce n'est donc i pas la qualité qui excite l'intérêt, mais le caractère qu'on y joint. Voire père de famille nous laisse froids parce que vous avez voulu qu'il fût simplement le père de famille.
Il en est de même des professions. Quelle idée, ou comique ou tragique, puis-je me faire, par exemple, du juge en général ? Il y a au moins le bon et le mauvais juge. Lequel des deux prenez-vous pour sujet d'imitation? et dans quelle situation placez-vous votre personnage ? Car les circonstances seules peuvent mettre son caractère en lumière. Plus vous v cherchez quelque chose de général, plus votre enseignement sera vide. C'est le sentiment qu'on éprouve en lisant le Fils naturel et le Père de famille ; il semble qu'on n'ait affaire qu'à des ombres : ces personnages n'ont aucune solidité, ce sont des abstractions.
Mais qu'on leur donne un caractère bien défini, qu'on les place dans des circonstances nettement déterminées ; alors toute la réforme s'évanouit. On
médie sérieuse, il aurail renié la comédie abstraite. r^, Lessing n'approuve pas celte chimère, malgré son ''admiration pour le Père de famille de Diderot. Il se donne d'incroyables peiaes pour concilier les opinions du critique français avec les siennes propres. Ne pouvani admettre, comme celui-ci le prétend, que dans la comédie les caractères doivent être généraux (car ce ne seraient plus des caractères), il s'eflorce, par de longs détours, d'arriver à cette cooclufiiou , que peut-être Diderot a-t-il voulu dire
(1) V.J)ldenit, Béfiemitm tur Tirenet.
qu'ils doivent être à la fois généraux et particuliers. Comment ces deux qualités se peuvent-elles concilier; c'est ce qu'il ne se croit pas obligé d'expliquer. Et pourtant Molière, dans Vjévare, pour ne citer qu'un de ses chefs-d'œuvre, lui présentait, s'il avait ^ voulu l'avouer, la solution de cette difficulté. Car le caractère d'Harpagon est général, en tant que celui d'un avare, et particulier, en tant que celui d'un individu, dont la physionomie est dessinée avec une admirable précision. Mais Diderot ne l'entendait pas ainsi, quoi qu'en puisse penser Lessing : ses caractères ne sont que généraux, c'est-à-dire, privés de vie.
Lessing, qui de lui-même eût plutôt exagéré, s'il est possible, que rabaissé l'importance des caractères, ne pouvait donc sur ce point embrasser l'opinion de Diderot. Aussi, dans tousses ouvrages dramatiques, s'est-il attaché avec le plus grand soin à dessiner des caractères. Il était soutenu contre l'influence de Diderot par ses modèles anglais. Shakspeare, Lillo, Richardson, sont des observateurs du particulier, e( non des moralistes absfraits. Ils analysent une âme, au lieu de prêcher sur un devoir. Ils fouillent dans tous les sens le caractère qu'ils ont conçu, et lui prêteraient plutôt une individualité trop complexe pour le drame qu'ils ne le réduiraient à la simplicité vide d'une idée générale. Ce sont là les maîtres de Lessing dans l'art de traiter les caractères. Sa manière est donc en ce point l'opposé de celle de Diderot. Chez lui, les conditions ne sont rien, et les caractères tout. Aussi la vie circule-
fyx^iiy' ^1'. place du contraste, sachant bien où la lutte conduira ^^*'des caraclères divers. Mais alors encore, il n'y a j>lus de réforme. Alcesle et Philinte étaient amis à l'origine; il n'y avait donc entre eux .que ladites site, qui s'est changée peu à peu en opposition. Et du choc de leurs caractères ne suit pas, comme le prétend Diderot, la confusion, mais la clarté. La conclusion est assez nette : Alceste, qui n'est pas
fait pour la société, ia quitte : Philinte, fait pour elle, y demeure. Si Diderot ne sent pas l'ulilité des contrastes pour faire jaillir ia lumière des caractères, c'est qu'il néglige les caractères.
Cette passion de simplicité exagérée lui rend éga- | lement les coups de théâtre odieux. Ils supposent un | artifice de composition, des changements brusques. Diderot voudrait que tout allât toujours dans le même sens, comme un torrent précipité par sa pente. Il est rare pourtant que l'uniformité d'impression, quelque habilement qu'elle soit ménagée, n'alanguisse pas le spectateur. J'admire les Troyennes d'Euripide; mais cette longue suite de lamentations, toutes variées qu'elles sont, m'accable : je préfère les émotions de VOEdipe Roi. Selon notre critique, on devrait remplacer les coups de théâtre par des tableaux. « Une disposition des personnages sur la » scène, si naturelle et si vraie, que rendue fidèlev ment par un peintre, elle me plairait sur la toile, » est un tableau. '>
Il est surprenant que Lessing n'ait pas discuté ce précepte. 11 aurait retrouvé dans le Laocoon des principes pour combattre Diderot. Le drame est en effet un spectacle: mais c'est le spectacle d'une ac- | tion progressive. L'arrêter en un point, pour former un tableau, c'est mettre Timmobilité de la toile à la place du mouvement de la vie. C'est sortir des lois du genre, et par là troubler les idées du spectateur; en substituant brusquement un moyen d'illusion à un autre, on détruit toute illusion. Les acteurs ne sont plus des acteurs : ce sont des mo-
usez .. 11 y a des endroits qu'il faudrait presque » abandonner à l'acteur. C'est à lui à disposer de la » scène écrite, à répéler certains mots, à revenir % sur certaines idéds, à en retrancher quelques-unes, » et à en ajouter d'autres. »
Voilà donc le poêle ravalé à la profession de facteur de libretti pour le comédien. C'est le dernier mot d« Id réforpie de Diderot. La critique. lUt^nin;:
n'a plus rien à voir dans le théâtre entendu de la sorte. Un acteur n'est plus tant l'interprète que le créateur d'un drame. 11 remue les sens de la foule à l'aide d'une pantomime savante, et se trouve en droit de remplacer des pensées par des hoquets, et d'improviser des bégaiements pour commenter le^ idées de l'écrivain. Si les opinions de Diderot avaient triomphé définitivement, nous aurions payé cher le , trop long abus d'une déclamation solennelle. L'élo-^l quence du corps aurait remplacé celle de l'esprit. . ce qui n'arrive encore que trop souvent sur nos théâtres.
Lessing sait se préserver de ces excès. Dans l'exécution de ses ouvrages, il laisse moins à faire à l'auteur que Diderot. Encore trouvons-nous qu'il lui ^ abandonne trop. Convaincu que l'auteur dramatique ne doit pas perdre de vue la scène, il travaille en directeur de théâtre autant qu'en écrivain. 11 n'achève un projet de drame que lorsqu'il a sous la main le comédien qu'il lui faut pour représenter sa pièce. Peut-être faudrait-il l'en féliciter au nom du théâtre allemand; mais nous ne considérons que l'intérêt des lettres. Sa manière de composer et d'écrire a pu former des acteurs; mais elle laisse à désirer pour le lecteur. Les ouvrages qui durent sont ceux où l'on n'aperçoit pas de vide destiné à être rempli par le comédien. On en trouve de pareils dans les drames de Lessing. C'est un fâcheux etîet des enseignements de Diderot. Sa diction haletante, expression imparfaite et tumultueuse du sentiment, faligMe le lecteur et lui enlève une partie du plaisir
I ; a uieii assez ue prose uans la vie, sans en meure tant dans les oeuvres du f^nie.
Cependant, aux veut de Diderot et de LessÎBg, I leur réforme n'était pas seulement négative. C'était ' ! Qne révolution au profit des classes moyennes- Cellesci faisaient leur avènement dans la littérature avant de le faire dans l'Ëtat. k ce iK>int de vue, l'innovation n'était pas sans grandeur. Tous les hommes I étant égaux devant le malheur, ils avaient tous éga-
lement droit à l'intérêt dramatique. C'est par cette raison que le drame moyen a subsisté, qu'il a même usurpé sur la grande tragédie. Plus les classes inférieures se sont élevées, plus l'imitation tragique est descendue. Elle a renoncé à la poésie pour se faire populaire. On a droit d'en gémir^ mais il faut s'y résigner.