CHAPITRE m
Essais littéraires de teut nenre.
§ !•'. — Lkssing a BfiRLiN. — Foliaire. — Essais dramatiques. — Débuis dans la critique. — Gottsched et les Suisses. — Klopstock.
Lessing commençait son odyssée. Errant désormais de ville en ville, il devait chercher jusqu'à la fin de sesjours la résidence qui lui convenait. L'Allemagne n'a jamais eu de véritable centre : nul séjour ne put donc retenir un homme qui aspirait à embrasser tout le mouvement de la vie allemande. U se transporta successivement aux lieux qu'il croyait les plus favorables pour ses desseins du moment, et les quitta quand il vit ses espérances déçues.
Jamais rien ne l'attacha au sol, ni l'habitude, ni l'amitié. Lui seul put savoir s'il lui en coûtait de rompre des liens déjà formés ; mais ses départs imprévus, ou plutôt ses évasions soudaines, ne per-
mettaient jamais à personne de combattre ses projets. Dans la ville même où il habitait, ses amis connaissaient rarement sa retraite. Il aimait cependant leur société; mais il les rencontrait eu quelque lieu banal de réunion, et cachait Thumble refuge où s'abritait son travail. Ainsi, même dans la vie intime, il fui jaloux de son indépendance ; aussi subit-il plus que personne, malgré la forte trempe de son caractère et de son talent, tous les désavantage^ de r isolement.
Arrivé à Berlin, il éprouva d'abord les déceptions qui attendent tout jeune homme pauvre et inconnu dans une grande ville. Il avait trop compté surMylius et sur ses relations avec des savants de la capitaile de la Prusse. D'ailleurs, où se présenter avec la livrée de la pauvreté? 11 réclamai! de sa mère un habillement neuf, qu'on lui avait promis depuis un an. Ses parents, de leur côté, effrayés de le voir retombé sous le patronage de Mylius, et perdu dans la capitale de l'irréligion, le pressaient de retourner à la maison paternelle, ou à l'université. Un jour, fatigué sans doute de ses mécomptes, il se déclara près de quitter Berlin, mais ce ne serait pas, disait-il, pour la maison ni pour les universités : il irait à Vienne, à Hanovre ou à Hambourg. Pourquoi dans l'une de ces trois villes? On le devine aisément, il songeait à demander au théâtre les moyens d'existence qu'il ne trouvait pas ailleurs.
On le voit en correspondance avec le baron Seîller, directeur général des théâtres d'Autriche, et il se pare aux yeux de son père de cette connaissance,
qui, dit-il, pourra lui servir encore assez longtemps. U traitait sans doute, avec ce noble correspondant^ de quelque engagement envers le théâtre de Vienne, pour alimenter le répertoire de pièces nouvelles, soit originales, soit traduites et retouchées (1). Les directions théâtrales cherchaient alors, dans leur indigence, à s'assurer des approvisionnements de ce genre. C'est ce qu'on lui demanda plus tard à Hambourg.
Quoi qu'il en soit, il ne partit pas. Mylius lui trouva quelques modiques ressources, et son infatigable plume fournit au reste de ses besoins, qui étaient ceux d'un sage du Portique. U eut même une bonne fortune pour un érudit. Un certain Rùdiger, propriétaire du Journal de Berlin^ dont Lessing devint bientôt rédacteur, possédait une riche bibliothèque : chargé de la mettre en ordre, Lessing y gagna peu d'argent, il est vrai, mais une grande science des livres. U l'augmenta peu d'années après en fouillant la bibliothèque de l'université de Wittenberg, qu'un de ses amis lui ouvrit. Pas un livre, dit-il, n'y demeura, qui n'eût passé par ses mains. Les livres le tentèrent toujours : il eut pour ami constant un libraire, Niçolaï ; dans ses éclairs de fortune, il achetait des livres, comme à Breslau, où il se forma une magnifique bibliothèque. Â Hambourg, il entreprit le commerce de la librairie, qui le ruina, et devait le ruiner; enfin ce fut dans une bibliothèque princière que se fixa sa vie vagabonde, et c'est là qu'il
(1) Devrient, t. Uj c. vi.
mourut. Cependant il a toujours affecté de l'éloignément pour la vie enfermée d'un bibliothécaire, mais c'est ainsi que les hommes méconnaissent souyent leur maîtresse passion, et nient leur vocation vraie. Nul d'ailleurs n'a renfermé en lui-même des aptitudes plus contradictoires.
Lessing, né critique, voulut être poète, et le devint. Gomme il avait trop d'esprit pour prendre simplement ses modèles dans les livres, et n'imiter que des imitations, il aspirait à se lancer dans le tourbillon du monde En quelque lieu qu'il pût être entraîné, il verrait toujours, pensait-il, quelque chose d'original. Â défaut d'aventures, il comptait au moins observer des caractères. Berlin, comme toute grande ville, n'en manquait pas.
Elle offrait d'ailleurs à cette époque un spectacle blessant pour un jeune homme destiné à devenir le champion de l'indépendance littéraire de son pays. La capitale de la Prusse était en proie à l'esprit étranger. Un Français, Maupertuis, présidait l'académie de Berlin ; un Français, Helvétius, dirigeait les douanes de la Prusse (1) ; d'Arget, un autre Français, était le secrétaire du roi ; un autre encore, de la Mettrie, lui servait de lecteur, de médecin et de , bouffon. Frédéric n'avait d'oreilles que pour la ' langue française ; il avait adopté les opinions des philosophes français : fils du plus dévot dès rois
(I) Pfister^ Hist. d'Ail, 1. III, c. v. Ceci est contesté datisFHw^ de Frédéric II, par M. Paganel (1847, t. ii, p. 24). Mais ce qui est ceiiain, c'est que îa régie était remplie d'agents français.
protestants, il offrait dans ses États, dans son palais, à sa table, un refuge à l'irréligion.
Le jeune Lessing prenait ses notes sur cette étrange société, sans indignation, mais avec un sang-froid qui n'est pas de la sympathie.
6 De la Mettrie^ dont je vous ai déjà parlé quelquefois^ » écrit-il à son père (1)^ est ici médecin personnel du roi. Son » écrit de VEomme-inachine a fait beaucoup d'esclandre. J'ai D lu de lui un écrit qui a pour titre : Antisénèque ou le souvei> rain bien, et qui n'a été tiré qu'à douze exemplaires. Vous B pouvez vous faire une idée des horreurs qu'il renferme, par » ce fait^ que le roi lui-mèm^ en a jeté dix exemplaires au » feu. »
Une singulière faveur de la fortune mit un moment le futur adversaire de la littérature française en commerce assidu avec le chef des philosophes et des poètes français. Malhoureusement, les relations n'eurent rien de littéraire, ni d'amical. Voltaire était alors engs^é dans son fameux procès avec le juif Abraham Hirsch (17S0) (2). L'affaire était des plus embrouillées et des plus graves ; l'honneur de Voltaire était compromis, aussi rédigeait-il lui-même des mémoires pour ses juges, et il avait besoin d'une plume habile pour les traduire en allemand. Son
{{) Le 2 novembre 1750.
(2) Je n'ai pu me procurer le compte-rendu original du procci<, qui se trouve dans Klein [Annalm der Geseizyebung, t. V, p. 21 b- 257). Le frère de Lessing^ qui renvoie à cette source, dit que d'après Klein, Voltaire et Hirsch paraissaient avoir aussi peu raison Fun que Tautre. M. Stahr expose Taflaire assez au long, mais en mettant presque tous les torts sur le compte de Voltaire. Il parait y avoir beaucoup de partialité dans ses jugements.
secrétaire, Richier de Louvain, connaissait Lessing : il le lui présenta. Le jeune étudiant en médecine (c'était encore son titre officiel)r fut installé dans l'appartement du chambellan du roi, admis à sa table, et chargé de traduire ses mémoires. Lessing ne parle nulle part des entretiens qu'il put avoir avec ce merveilleux esprit. Tout ce que nous savons de leurs relations personnelles a pour unique source les discours de Richier, recueillis par le frère de Lessing (1). Il est probable qpe l'ami du grand roi donna peu d'attention au pauvre étudiant, dont il s'était fait un secrétaire provisoire .
Pour Lessing, il affecte de n'avoir retiré de ce commerce personnel avec le grand écrivain, qu'un mépris très-prononcé pour son caractère. Il parait que dans ce temps-là le public de Berlin riait de Voltaire et de son procès. Le roi n'épargnait pas son ami, si bien qu'on lui attribua une méchante pièce de théâtre, Tantale en procès^ qui était la satire de Voltaire. Lessing voulut prendre part à cette curée que les beaux esprits allemands faisaient du favori étranger. Le procès ayant été terminé par une sorte de transaction aux dépens du juif, sans que la loyauté de son adversaire fût mise hors de doute (21 fév. 1751), notre jeune poète lança aussi son épigramme,
(1) G. E. Lessings Leben; p. 116.— «Voltaire Tinvitait tous » les jours à sa table^ pailait de littérature et de science^ mais tou- » jours d*un ton si réservé et si grave^ que ses convives avaient peu » d'occasions de montrer leur esprit. Voltaire ne se mettait à son » aise qu'avec les grands. »
que nous ne croyons pas gâter en la traduisant, malgré les apparences*
a Voulez-vous comprendre pourquoi la malice du juif n'a » pas eu de succès? Ecoulez cette réponse : M. de V*** était » un plus' grand roué que lui. »
Ces sentiments peu bienveillants furent encore envenimés par une offense que Lessing s'attira peu de temps après par sa négligence. Voltaire, libre de son procès, venait d'achever à Potsdam le Siècle de Louis XIV (déc. \ 751). Avant la publication de l'ouvrage, vingt-quatre exemplaires devaient être distribués à la maison du roi. Lessing en surprit un dans les mains du secrétaire de l'auteur, voulut voir ce que c'était, et à force d'importunités, obtint de l'emporter pour deux ou trois jours, sous la promesse solennelle de garder le plus profond secret. Ce fut le secret de la fable. Voltaire apprit un des premiers que son livre circulait. Qu'on juge de sa colère ! il fit venir Richier, et tout d'abord réclama l'exemplaire. Celui-ci court chez Lessing : par malheur, il avait brusquement quitté Berlin pour Wittenberg avec le volume- dans ses malles. Voltaire, emporté par sa fougue ordinaire, crut à un larcin : il avait été si souvent victime de fraudes dans la publication de ses ouvrages, qu'il accusa Richier et son ami de lui avoir dérobé un exemplaire pour faire imprimer le livre ou pour le traduire au détriment de l'auteur et de son libraire. Dans le feu de sa colère, il obligea Richier d'écrire sous sa dictée une lettre foirt injurieuse pour Lessing, puis il le chassa. La réponse
tardant, il écrivit de sa propre main une seconde lettre (1) très-raenaçante sous un air doucereux, et bien faite pour enflammer un jeune homme irascible, qui ne veut pas plus être pris pour un sot que pour un voleur. A la première lettre, Lessinj^ avait répondu en français, comptant bien que sous le nom de Richier, son vrai correspondant était Voltaire. Il avait essayé de railler et de badiner en face du maître de la plaisanterie, et par excès de présomption, il l'avait voulu faire en français (2). Peut-être s'aperçut-il que la partie n'était pas égale : la seconde letlre l'ayant fait sortir des gonds, il prépara une réponse, que, disait-il, «M. de Voltaire n'aurait pas envie d'afficher à sa fenêtre, » mais il dut l'écrire en latin. On ne sait pas s'il s'en est tenu à la menace. Quoi qu'il en soit, il n'a jamais oublié ce différend, et sa haine personnelle pour l'homme perce dans tous ses jugements sur Fauteur.
Cette affaire fit beaucoup de bruit à Berlin, à cause du nom de Voltaire. Mylius écrivait à Lessing : « Vous êtes plus connu depuis votre départ »que vous ne l'étiez quand vous viviez ici. » Et pourtant il n'avait pas cessé, durant les trois années de son séjour à Berlin, de travailler pour le public.
(1) Les pièces de cette correspondance sont rapportées par Ch. Lessing (p. 1 19-138). Tout le récit de cette affaire a été littéralement transcrit par les biographes postérieurs.
(2) H avait même empitmté un bon mot à Ydtaire lùi-mème^ sans le dire.
Depuis son premier succès au Ihéâtre, il ne perdit jamais de vue la scène. Moins préoccupé, à ce qu'il semble, de sa propre gloire que de l'intérêt de la littérature allemande, il s'était attaché au genre dramatique, parce qu'il le voyait languir. Rien, selon lui, n'est plus propre à caractériser le génie d'une nation que sa poésie dramatique. Or. qui aurait voulu juger le génie allemand par le théâtre, n'y aurait trouvé qu'une facilité toute particulière à prendre le bon partout où il le trouvait, n Nous n'ax> vous, dit-il, que peu de pièces qui nous apparlien- «nent en propre, et encore y relrouve-t-on presijue » toujours l'élément étranger. >» Il aspirait donc à doter l'Allemagne d'un théâtre original; mais il fallait commencer par imiter et emprunter, comme avaient fait successivement toutes les nations qui possédèrent jamais une littérature dramatique,à l'exception des Grecs, modèles de tous leurs successeurs.
Déjà, pendant qu'il était étudiant à Leipzig, Lessing avait traduit avec Weisze des pièces françaises, telles que Vj4nnibal de Marivaux, le Joueur de Régnard et d'autres encore. En même temps, animés d'une noble rivalité, les deux amis s'essayaient à composer des pièces originales : ils faisaient concurremment des plans sur les mêmes sujets : Lessing refaisait ceux de Weisze et exerçait déjà sur lui l'autorité d'un maître. Â Berlin, il traduisit d'abord le Catilina de Crébillon', et commença une
traduction d'une comédie de Calderon : la Vie est un songe. Bientôt il ne lui suffit plus de donner des traductions isolées ; il voulut puiser à pleines mains dans le trésor des répertoires étrangers et lé révéler à l'ardeur d'emprunt de ses compatriotes.
De concert avec Mylius, il fonda un recueil périodique (1) destiné à faire connaître, au mofen d'analyses et de traductions partielles, les che£Bpd'oeuvre des théâtres étrangers*. Le Théâtre des Grecs du P. Brumoy en avait inspiré l'idée; mais i'esprit compréhensif du jeune érudit allemand a&pirait d'abord à l'universalité. Dans la préface du recueil, les auteurs s'engageaient à mettre à contribution les anciens et les modernes, Grecs, Latins, Italiens, Espagnols, Anglais, Hollandais. Quant aux Français, au dire des réformateurs, la faveur dont ils jouissaient n'était déjà que trop grande. La multitude des traductions de pièces françaises qu'on avait données au public, avait introduit dans le théâtre alleman[d une uniformité qu'on aurait dû éviter à tout prix. Néanmoins, on ne put se passer de puiser encore à celte source que l'on décriait ; mais en même temps on avançait une opinion que Lessing devait soutenir le reste de sa vie , à savoir que si le génie alleniand voulait suivre dans la poésie dramatique sa voie naturelle, la scène allemande se rapprocherait des Anglais plus que des Français.
Cette revue promettait encore des articles historiques, critiques, apologétiques, des analyses de
(i) Beiiràgez, Hist. u. Aufnahmed, Theaters.
traités fameux chez les étrangers, des théories originales sur l'art du poète et sur celui du comédien ; elle prétendait enfin embrasser toutes lés parties du théâtre : ambition toute juvénile et qui en même temps révèle la vocation de Lessing pour la haute direction du théâtre. La publication du recueil fut abandonnée en 1750, par suite d'une querelle qui éclata entre les deux principaux auteurs. Mais Lest sing reprit tout seul, en 1754, son ancienne entreprise, sous le nom de Bibliothèque théâtrale.
C'était peu, toutefois, de dire ce qu'il fallait faire, si Ton ne donnait l'exemple; mais Lessing avait-il bien le temps, parmi ses occupations multiples , de méditer des créations poétiques?
Musse secessudi scribentis et otia quœrunt^
écrit*il tristement à son père; et néanmoins il entassait plan sur plan, ébauche sur ébauche; il achevait dans une même anné^ (4749) jusqu'à trois pièces entièrement neuves, donl une tragédie en vers et une comédie en cinq actes. Que dire des imitations, des pièces refaites et des essais de tout genre ? On est peu rassuré par cette fécondité, mais on est curieux au moins d'apprendre quels germes d'avenir peuvent être renfermés dans ces hâtives productions.
L'ordre historique est difficile à suivre dans l'énumération de ces œuvres qui se pressent en si peu d'espace, et dont la plupart ne portent pas de date précise. Suivons donc l'ordre logique. Il semble naturel que Tesprit se forme et s'assouphsse d'abord par l'imitation de modèles divers, pour s'enhardir
ensuite à des créations originales et donner enfin, dans la maturité du génie, des modèles nouveaux et durables. Ainsi nous énumérerons d^abord les imitalions, et ensuite les œuvres originales de ce dramaturge de vingt ans.
Guidé par son étonnante érudition , il court de l'antiquité aux temps modernes, rapproche tout, combine tout, et fait du nouveau avec toute sorte d'éléments. Ainsi il ne recule pas devant une restauration de Ménandre, mais en lui empruntant le titre du Misogyne, il prend l'intrigue chez divers auteurs français. Il n'est pas moins libre envers Plante, quoiqu'il trouve chez lui, non des titres avec quelques fragments, mais des pièces plus ou moins complètes.
Plante Tavait frappé de bonne heure par le mouvement et la vie qui régnent dans son dialogue ; aussi l'éludie-l-il en tout sens : il le Traduit, l'imite, le refait. Il donne une traduction des Captifs: il entreprend de corriger le Pseudolw et de l'arranger à la moderne, tantôt en suivant le plan de Plante, tantôt en réduisant les cinq actes de la pièce latine en un seul ; il resserre le Trinummus et en fait un seul acte (le Trésor) ; il remanie le StichuSy qu'il intitule : le9 Femmes sont des Femmes {Weiher sind Weiber); mais les cinq actes de Plaute lui paraissant, comme toujours, un peu vides, il introduit dans la fable des éléments nouveaux en incidents et en personnages. En un mot, il traite les comédies de Plaute comme un sujet d'exercice pour l|ii-mème, et comme une mine à exploiter pour la scène allemande.
Du théâtre antique , il passe au théâtre anglais ,
objet de sa prédilection toujours croissante. Une traduction fidèle du Jules^-César de Shakspeare, avait révélé à rÂUemagne, en 1749, cette manière libre et néanmoins profonde, dont le grand tragique anglais interprète les sujets tirés de l'antiquité.
Lessing s'exerce à imiter l'ironie et la familiarité shakspeariennes dans deux projets de tragédies antiques : Brutus ou Rome affranchie, etAlcibiqde en Perse. 11 ne néglige pas davantage les ressources du théàtbe comique des Anglais, que diverses traduc* tions suscitées par Gottsched commencent à faire connaître vers la même époque dans l'Allemagne du Nord.
Le théâtre français, que nous avons vu flétrir par lui du reproche d'uniformité, ne devait-il pas en conséquence être exclu de la liste de ses modèles? Cependant on trouve de lui un plan de tragédie sur un sujet ottoman tiré de l'histoire de de Thou , et qui avait été déjà traité en i 705 par le Français Béliit. Ce projet porte le titre de Giangir^ ou le Trône dédaigné: c'est un des monuments de sa rivalité avec Weisze , qui donna longtemps après une tragédie de Mustapha et Zéangir(\lQO). Sans s'arrêter à une œuvre inaehevée, on reconnaît une foule d'idées et de scènes empruntées à nos auteurs dans la plupart de ses essais de couleurs diverses. U reste fidèle, dans ses œuvres originales, à la forme et aux lois de notre tragédie ; que dis-je ? de notre alexandrin , tant décrié plus tard ; on sent, en un mol, l'éducation française partout présente, malgré ses efforts pour s'en dépouiller.
Elle n'est pas dissimulée dans un curieux essai qui est quelque chose de plus qu'une imitation. Lei sing voulut-il simplement s'exercer à écrire dai cette langue française, si fort à la mode à Berlin ou bien eut-il l'ambition de se prouver cpi'il n^éta pas si difficile, après tout, de composer une comédi française? Quoi qu'il en soit, il a laissé un commes cernent de comédie en un acte et en prose française sous le titre de Palaion (17S0). Il faut avouer qu le comique ne s'y trouve guère, à moins de le cher cher dans les maladresses de style et les fautes d langage qu'on peut attendre d'un étranger; mai telle qu'elle est, elle peut passer pour un éclataa hommage rendu à cette comédie française qui, dan sa décadence, subjuguait encore les plus rebelle esprits d'outre-Rhin.
Au milieu de tant d'essais, Lessing achevait dei œuvres vraiment originales. Le dernier séjour qu'i avait fait dans la maison paternelle, et les ressentiments qu'il avait conçus de l'aigreur fanatique et dei persécutions étranges de sa sœur aînée, lui inspirèrent une comédie de la Vieille Fille^ qui fut représentée par la troupe de la Neuber, mais qu'il ne fi point paraître dans les éditions qu'il donna de se œuvres. Cette pièce ne s'éloignait pas encore de h manière du Jeune érudit. Lessing continuait àprendn ses sujets dans le cercle limité de son entourage.
Le Libre penseur [Der Freigeist), qui suivit, i déjà une plus haute portée. Le jeune écrivain s'at taque hardiment au vice le plus grave de la sociét< du xvm* siècle, et en particulier de la ville de Berlin
l'irréligion. Ses regards, cette fois, a s'étendent plus loin que le coin de la rue qu'il habite, » pour employer les expressions par lesquelles il caractérisera pfus tard la vue bornée des auteurs comiques aile* mands. Cette pièce était, en partie, destinée à récon» cilier la religion avec le théâtre, et à prouver au respectable pasteur de Gamenz, qu'un auteur comique peut être un bon chrétien, parce qu'il représente les vices sous leurs côtés ridicules (1). Le Libre pensent fut remanié pour chacune des éditions qu41 donna de ses œuvres, mais il fut achevé, en 1749.
Non moins ennemi de l'intolérance en matière de religion, que de l'affectation d'impiété, Lessingse hâta d'ajouter à la satire des esprits forts l'apologie des juifs, opprimés et humiliés même à Berlin, sous le gouvernement du roi-philôspphe. La comédie des Juifs (1749) est le germe de Nathan le Sage. Déjà le caractère de Lessing se dessine presque tout entier dans cet essai de jeunesse : indépendance d'opinions, qui le met en dehors de toutes les sectes; hardiesse à se placer entre tous les extrêmes, pour frapper en se retournant les uns après les autres ; ardeur désintéressée à réhabiliter les victimes des erreurs traditionnelles, quelles qu'elles fussent; tendance à transformer le théâtre en tribune, en journal^ en brochure de controverse religieuse, ou en d'autres termes, à resserrer la polémique sous forme dramatique, afin de la rendre populaire.
Heureusement toutefois pour le théâtre allemand,
(1) L. 28 avrH 1749.
Lessing cultiva aussi la scène pour elle-même, et 8*efrorça d'y proposer à ses compatriotes des modèles du vrai genre dramatique. Il prétendit même accroître l'intérêt en rapprochant les personnages et les faits du spectateur, en les rapprochant, dis-je, par le temps et par la condition. Les héros de la tragédie française lui paraissaient trop loin de nous. Il s'empara d'un épisode tragique de l'histoire contemporaine de la Suisse, pour en faire monter les acteurs sur la scène, au lendemain même des événements. Ainsi naquit le drame de Henxi (1740), qu'on peut appeler une tragédie bourgeoise contemporaine.
La hardiesse de l'entreprise paraîtra moins grande, quand on saura que la pièce ne fut pas représentée, ni peut-être même destinée à l'être. Lessing recula sans doute devant sa propre témérité. Il publia son ouvrage par fragments quelques années plus tard (1753), dans une colleclion de lettres sur des matières diverses ; mais jamais il ne le soumit à l'épreuve périlleuse de la représentation.
Les autres écrits dramatiques que nous avons mentionnés, et nombre d'autres, que nous passons sous silence, demeurèrent de même plus ou moins longtemps ensevelis dans le portefeuille, et ainsi n'a- ^ girent pas tout d'abord sur le public. Le Libre pen^ seurne parait pas avoir été joué avant l'année 1767, où il fut représenté à Hambourg. Ces essais ne présentent donc d'intérêt que par rapport au développement du génie même de Lessing.