‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 5 sur 33 · IK · texte numérisé non relu

IK

Sans interrompre ces travaux dramaturgiques, le jeune écrivain commençait à se faire connaître en Allemagne par des essais de critique. Un important organe de publicité s'était ouvert pour lui. Le Journal de Berlin ayant passé par la mort du vieux Rûdiger, à son gendre le libraire Yosz, dont il a gardé le nom, Lessing fut d'abord sollicité d*en prendre la rédaction politique, héritage de Mylius. Il refusa. Il n'a-»vait pas envie, dit-il, de perdre son temps à de pareilles futilités. En effet, sous le nom d'arlicles politiques, la censure ne laissait rien passer que les nouvelles du genre de nos faiis divers. Quant à la profession de théoricien politique, il la trouvait fort oiseuse. A son sens, il fallait abandonner l'art du gouvernement « à ceux que la Providence a «élus » pour l'exercer, et particulièrement, ajoutait-il, à » celui dont la nature a voulu faire en même temps » un philosophe, parce qu'elle l'a destiné à être le » modèle des rois. >' Ainsi le pouvoir absolu exercé par un roi philosophe, appuyé sur le droit divin, tel est l'idéal politique de Lessing à cette époque : son admiration passionnée pour Frédéric II ne lui permettait pas encore d'apercevoir les imperfections d'un tel système de gouvernement.

Mais s'il dédaigna le rôle d'écrivain politique, il consentit sans peine à insérer chaque année dans le Journal de Vosz, une ode en Thonneur du roi, à l'occasion du nouvel an, et une autre pour le jçur de

sa fête. La première parut le l*' janvier 1752, quelques jours après le brusque départ de Lessing pour Wittenberg. Il s'acquitta fidèlement de ce tribut quatre années de suite : c'était beaucoup pour lui. Au reste, la sincérité des louanges qu'il donnai son héros en fait à peu près tout le mérite.

Cet hommage périodique n'était qu'une partie accessoire des fonctions que Lessing avait acceptées dans le Journal de Berlin. Sa principale collaboration consistait dans la rédaction de Variicle savant du journal, c'est-à-dire, dans le compte-rendu des livres nouveaux de tout genre. Il se trouva donc appelé à donner son avis sur les opinions littéraires et religieuses qui partageaient alors TÂllemagne. Il le fit dans des articles courts, et dont ses biographes exagèrent la portée, mais qui manifestc^nt pourtant une manière de peuser personnelle et libre. On le voit prendre position dans la critique, dès l'âge de vingt-deux ans, avec l'indépendance qu'il gardera toute sa vie (<).

Il parle déjà des écrits de théologie en juge compétent et des théologiens en homme qui estime plus la discussion que les doctrines inflexibles. Dans l'exégèse, il loue les idées nouvelles, et trouve « qu'il «serait dommage qu'un commentaire sur tel ou tel » passage obtint un assentiment unanime. » Il se montre' encore bon luthérien, mais ce qui lui plaît

(1) Cette Revue se continue d'ubord de fév. en déc. Hol. Elle fût reprise, après son retour de Wittenberg, en janv. 1753, et poursuivie jusqu'en 1755.

dans les livres canoniques du luthéranisme, c'est que, pourvu qu'on s'enlende sur les points principaux, « mille têtes diverses peuvent se trouver à l'aise sous » le même chapeau. » Avec cela, une bienveillance générale pour toutes les religions et pour toutes les sectes : c'est plus que de la tolérance, quoique ce ne soit pas absolument de l'indifférence. U aime la liberté religieuse, et s'il a une préférence pour la rehgion de Luther, c'est qu'elle n'est autre chose, selon lui, que la liberté dans la foi. A l'égard des sectes dissidentes, il blâme le zèle des théologiens qui les dénoncent au pouvoir séculier. Sans prendre la défense des frère$ moraves {Herrenhueter)^ violemment incriminés, il demande à leurs adversaires religieux de n'être pas plus sévères pour eux, dans l'ordre temporel, que les magistrats civils. Dans l'ordre spirituel, il voudrait que leurs erreurs fussent abandonnées à leur sort naturel Toutes ces pensées sont exprimées avec une mesure qu'on ne saurait trop louer chez un si jeune écrivain.

Dans la critique littéraire, ses paroles ne sont pas toujours aussi modérées, quoique ses opinions observent déjà un équilibre étonnant. Sa collaboration au Journal de Vosz commença dans un temps où la fameuse querelle de Gottsched et des Suisses, engagée vers 1740, durait encore. Il n'y prit aucune part, se tenant au-dessus des deux coteries, entre lesquelles il distribuait ses épigrammes. Ni d'un côté

ni de l'autre, il ne trouvait rien qui pût le gagner. Gottsched prétendait faire des lettres une sorte de patrimoine exclusif des hautes classes de la société : Lessing aspirait à les rendre populaires. Les Suisses ramenaient tout à la piété : Lessing avait prouvé, par ses premiers essais poétiques, qu'il ne faisait pas de la poésie la servante de la religion.

La Poétique de Gottsched (1), compilation écrite par un homme sans goût et sans talent, choquait les sentiments de Lessing par tous les points. Elle ne Ipi paraissait renfermer que des négations : négation de la liberté du génie, asservi à des prescriptions pédantesques; négation des droits de Pimagination, condamnée dans les œuvres de Milton, du Tasse, de Shakspeare. Une raison étroite, appliquée seulement à couper les ailes du poète, tel en était l'esprit. Par compensation, Fauteur prétendait qu'lBlle mettait un commençant en état d'exécuter des œuvres irréprochables dans tous les genres.

La Poétique de Breitinger (2), manifeste de l'école suisse, était moins courte de vues, et respectait davantage l'indépendance du génie. Elle était pleine d'idées justes, mais faiblement exprimées. Elle avait d'ailleurs le tort de réduire la poésie au pittoresque et au merveilleux, d'où il suivrait que, selon elle, les deux genres poétiques par excellence étaient la fable et l'épopée (3). Quoique le jeune Lessing n'eût

(1) Kntische Dichtkunsty 1726-1737-1750.

(2) Krit. Dichik., Zurich (1740).

(3) Gervinus^ t. IV, p. 60-63.

pent-êlre pas encore à celle époque des opinions bien définies sur ces différents points, on devine aisément conoibien ses sentiments étaient opposés à ceux des Suisses, lorsqu'on connaît les œuvres qu'il donna plus tard.

Ainsi, l'assimilation de la poésie et de la peinture, si chère à Brcitingcr, est le contre-pied des doctrines du Laokooriy où l'auteur élève une infranchissable barrière entre les deux genres. Les doctrines des Suisses sur la fable, genre, à leur avis, propre à combiner le pittoresque avec le merveilleux, ont été combattues indirectement dans la collection de ses Fables, et directement dans les traités qu'il y joignit. Quant à l'épopée, malgré son admiration, très limitée d'ailleurs, pour le Messie de Klopstock, il n'a jamais regardé ce genre comme celui qui convenait au siècle, et s'est attaché de préférence au drame. Ainsi, sur tous les points, il se sépare des Suisses.

11 y avait peut-être au fond (1) une certaine conformité de vues entre Lessing et les Suisses, touchant l'indépendance du génie. Mais Lessing est loin de l'avoir reconnue. Dans diverses pièces de poésie critique, il n'est pas moins dur pour les règles des Suisses que pour celles de Gottsched.

a Ah^ pauvre poésie! s'écrie-t-il, au lieu de l'enthousiasme » et des dieux dans le cœur^ les règles aujourd'hui suffisent! » Encore un Bodmer seulement^ et les belles niaiseries remx> pliront le cerveau du jeune poête^ à la place de l'inspiration » et du feu poétique. »

(i) Y. Danzei, p. 192.

Pour lui, son sentiment sur les règles est bien arrêté.

a Un esprit, dit-il, que la nature a destiné à devenir un » modèle, est ce qa'il est par lui-même ; il devient grand » sans règles. Il va sûrement^ quelque hardie que soit sa B marche^ sans qu'on lui montre le chemin. Il crée de lui- X» même. Il se tient lieu d'école et de livres. Ce qui lé touche, 9 émeut, ce qui lui platt^ sait plaire. Son goût fortuné est le » goût de tout le monde... Et maintenant dites-moi de quoi 9 lui servent les règles serviles, qui, pour être solidement » appuyées^ s'appuient sur l'exemple qu'il donne (1)?

Ce qui ne déplaisait pas moins à Lessing dans les Suisses que dans Gottsched, c'était qu'il ûe voyait de part et d'autre qu'une multitude de critiques, et pas une œuvre de maître. Mais surtout il était choqué d'y trouver un esprit de coterie, qu'il a eu de tout temps en aversion. Dans une pièce sur le goût ac^ tuel en poésie^ il suppose un dialogue entre un Suisse, ardent adepte de la poésie mystique, et luimême. Cet enthousiaste lui fait la leçon sur la manière de penser et d'écrire en poésie : ce qu'on lui propose d'imiter n'est autre chose qu'un certain sublime confus, admiré par les disciples de Klopstock.

(( Non^ dit Lessing^ je ne suis pas assez fou pour me mettre » aux mains les chaînes que j'avais aux pieds^ et pour croire X) que je ne les porte plus, parce que ce n'est plus mon pied » qui les porte. — Eh bien I s'écrie l'adversaire en courroux, » et d'une voix de tonnerre, que jamais aucun Suisse ne t'ac- D corde aucune louange I x>

(1) An d. E. Jttarpurgr, û6er d. Begeln, etc.

Les reproches et les leçons que lui adressait cet apôtre de Rlopstock, méritent d'être cités :

« Ton vers facile coule sur de faciles ïambes, tu ramènes » encore à l'oreille du lecteur le son accoutumé de la con- D sonnance pareille; tu penses encore comme on pense avant D d'avoir habitué son esprit dédaigneux à ne plus goûter que » des images étranges; tu parles encore comme on parle avant » d'avoir rompu sa langue à parler latin en allemand avec un noble b^aiement,... tu donnes encore à chaque trait y> la lumière qui lui convient; la parole et la pensée ne por- B tent pas encore chez toi les chaînes nouvelles; qui t'a lu fa ^ aussitôt compris;... et tu veux être poète !.«. x> — a £t dans 10 sa compassion^ reprend Lessing, il voulait m'enstigner les X» chemins hardis, par où le monde présent ne nous entend » pas, mais les mondes à venir nous entendent. »

Cette ironie un peu lourde est du moins transparente. L4a coterie de Zurich, en adoptant KIopstock pour son poète, était tombée dans l'excès du noble campagnard de Boileau, partisan fanatique de Quinault ; elle aurait dit volontiers :

Je ne puis plus souffrir ce que les autres font.

Il s'agissait de réformer, d'après l'exemple du maître, la versification avec le goût poétique. Et d'abord, on ne pouvait plus souffrir le vers alexandrin (composé de six ïambes et à peu près semblable au nôtre], ni surtout la rime, vainement affermie par les exemples de Ganitz, Hagedorn, Drollinger, Gellert, Haller, Uz. Le chantre du Messie y avait sub^ titué l'hexamètre épique d'Homère et de Virgile : il fallait désormais faire comme lui. Cette innovation pourtant ne fut pas d'abord goûtée de tout le monde.

Nous lisons dans les Mémoires de Gocflic (1), qu'aux yeux du père du jeune poète, les \ers du Messie n'élaient point des vers. Beaucoup d'esprits, habitués à une autre prosodie, pensaient, comme le père de Goethe, que la langue allemande tie se prêtait pas à rimilation des mètres antiques : tout au moins les oreilles germaniques n'étaicnl-elles pas encore façonnées à un rhytlime dont les éléments mêmes n'étaient pas suffisamment fixés. Les gens de Leipzig prirent la défense de l'ancien système, les Suisses se mirent en campagne pour le nouveau. Une vive pcflémique s'engagea. Lessing, qui devait plus tard renoncer à la rime, ne se sentit pas disposé à le faire sur la sommation des nouveaux réformateurs (2). Il n'avait pas jusqu'alors, dit-il, écrit un seul vers sans rime, et il lui serait plus difficile de Téviter que de la chercher. Il là défend par des considérations qui n'ont rien de très-neuf, mais qui témoignent de l'éducation française de son esprit : on les croirait traduites dc.Boilcau et de Voltaire. Cependant il se garde bien de proscrire les vers sans rimes. «Tenir »la rime pour une pièce nécessaire de la poésie alle- V mande, c'est, dit-il, trahir un goût trop gothique. » En définitive, il demande sur ce point, « une égalité républicaine, qu'il voudrait établir partout, s'il le pouvait. » Malheureusement il se trouve entouré de gens de Leipzig et de Suisses, qui, dit-il, ne se supportent pas plus les uns les autres, qu'en Angleterre

(1) Aus mein. Leben, Stuttg. et Tûb.^ 1853^ t. I, p. 9é.

(2) An d. Jff. F. Berlin, 1751.

les partisans du Prclendant el ceux de la maison régnanle.

Ainsi, sur celte question particulière de l'usage de la rime, Lessing se place en dehors des deux partis. Il fait de même dans' les questions de goût. Il se moque de la passion des Suisses pour le nouveau à fout prix, pour le style mystique, pour la profondeur obscure ; comme il se moque de la platitude, de la pauvreté prétentieuse, des imitations serviles de Gottsched. Il défend contre les uns les mérites de la raison et de la clarté, contre Taulre ceux de l'imagination libre ; l'avenir contre la coterie de Leipzig, qui ne connaît rien hors du passé ; le passé contre celle de Zurich, qui n'estime que l'avenir (l).

A tout prendre, cependant, et si l'on met à part le mérite respectif des écrivains, Lessing est peutêtre moins éloigné de Gottsched, tant maltraité par lui et par tous les historiens allemands, que des Suisses, qui remportèrent la victoire. Nous avons dit son peu de goût pour les genres qui obtinrent la prédilection des critiques de Zurich. Au contraire, il tient avec Gottsched pour le drame et pour l'ode. Il fait, il est vrai, peu de cas des travaux dramatiques de Gottsched, qui sont des imitations ou c^'s- traductions du théâtre français (2) ; mais il puise aux mômes

(i) Au8. e. Gedichte an d. U. M.

(2) Encore n'a-t-il attaqua celte partie des écrits de Gotlschcd que plus tai'd. A Tdpoque oii nous nous plaçons, il voit encore dans le professeur de Leipzig Thomme qui cTierche à relever le théâtre allemand et riniliateur de la Neuber. Dans la prérace des Articles pour l'histoire du théâtre (oct. 1749), les auteurs mani-

sources que lui. Il estime à vil prix les odes du philosophe de Leipzig, il se moque à plaisir de ses intentions pindariques (1) ; mais au fond, il est, comme lui, disciple de l'antiquité et de la poésie française. Le style net et ironique de ses propres poésies lyriques, chansons et odes (1751), et leur inspiration peu chrétienne, sont plus conformes au goût méticuleux, mais nullement austère de Gottsched, qu'à Fexaltation chrétienne des Suisses. Ceux-ci ont reconnu leur idéal dans le sublime laborieux et le mvs-

ticisme continu de Klopstock. Le jeune critique de Berlin (2) montre d'un mot le défaut de mesure de cette poésie, et c'est là tout son jugement.

Chose étrange ! il repousse ici l'influence anglaise, qu'il cherche pourtant à faire prévaloir au théâtre. En effet, c'est en traduisant Milton (1 732) que Bodmer avait introduit en Allemagne le goût de la poésie biblique. Excité par ce modèle, il s'était mis à écrire des ébauches d'épopées patriarcales, longtemps avant que Klopstock donnât les premiers chants de son poème du Messie, Dès que cette oeuvre parut, elle rallia sur-le-champ les Suisses, comme née de leurs

Testent la plus grande estime pour les eonnaissances et le talent de Gottsched. Le savant professeur^ disent-ils^ avait promis de faire Thistoire du théâtre : il ne Ta pas encore donnée^ on lui offre des matériaux^ rien de plus. 11 faut dire que cette pré&ce ne porte pas la signature de Lessing^ quoiqu'elle paraisse sortie de sa plume. 11 est possible que Mylius^ obligé de Gottsched^ ait imposé des tempéraments à son collaborateur.

(1) J. de Voszy 27 mars 1751.

(2) Idem, 7 déc. 1752.

doctrines (1). En effet, elle en proi^ient immédiate^ ment. Des disciples des Suisses, établis à Leipzig, fondèrent la feuille connue sous le nom d'Articles de Brème {2)y dont Klopstock fut l'un des principaut collaborateurs. Cette revue suivit sur plusieurs points l'impulsion donnée par l'école de Zurich* Elle pré-* tendait de même faire naître la poésie du fond des mœurs et des croyances nationales, et pensait que^ pour entrer dans les vraies voies du génie allemand , il fallait d'abord s'inspirer des œuvres d'une nation d'origine germanique et de religion protestante.

Ce sont exactement les opinions que Lessing soutenait dans le domaine dramatique. D'où vient donc la froideur avec laquelle il accueillit les poésies de l'école de Klopstock? C'est qu'au fond la nature de son esprit était rebelle à l'inspiration biblique* Il aimait trop l'antiquité pour ne pas préférer à toute chose la mesure dans les conceptions, et la pureté dans la forme. Ajoutons l'abus que Klopstock et ses amis faisaient du sublime. Us ont gardé dans l'histoire l'épithète dérisoire de séraphiques. Trop d'ambition chez eux; et chez le critique, un goût peu fa-* vorable aux beautés du genre et très-sévère pour ses défauts; telles sont les raisons qui tinrent toujours Lessing éloigné de l'école de Klopstock.

Cependant il se garde bien d'attaquer le maître à la manière de Gottsched et des siens, comme de le louer à la manière des Suisses. Tous les emporte-^

(1) Gervinus, t. IV, p. 5«, 141.

(2) Bremer BeUraege (1744-n45). —V. Gcrr., t. IV, p. 70.

menis où rcnthousiasme et la haine peuvent s*égarer au sujet d'une œuvre qui représente une révolution littéraire, se donnent carrière autour du poème du Messie. Avec sa raison déjà si ferme, Lessing se tient éloigné de tous les excès (1). Ce qu'il admire dans les premiers chants du Messie, c'est un ouvrage que l'Allemagne peut enfin montrer à ceux qui lui reprochent do manquer de génies créateurs. Ce qu'il y blâme, ce sont des fautes véritables, et qu'il fait toucher du doigt : vague dans la pensée, défaillance ou enflure dans le style, défaut de mesure et de justesse. Il salue dans Klopstock un poète de génie, mais ne lui épargne pas la critique, il est (àcheux pour ses contemporains qu'il se soit trouvé seul à prendre ce rôle.

Si maintenant nous résumons ce que nous avons dit de ses premiers essais dans la critique, nous verrons ce jeune homme de vingt-deux ans déjà ferme et calme entre deux partis aveuglés par la passion ; les jugeant déjà tous deux à peu près comme la cri* tique moderne, qui déclare que celte bruyante que* relie de Gottsched et des Suisses est demeurée à peu près stérile (2) ; prenant seul le ton d'une critique sérieuse à l'égard d'une grande œuvre, qui, sans appartenir en propre à aucun des deux partis, est adoptée par l'un et repoussée par l'autre sans discernement; ne tenant enfin ni pour Zurich, ni pour Leipzig, qui se disputent vainement la supériorité

(1) Briefe ansd. zw, Th, d, Schrift, xv-xix,

(2) GeFfious^ t. IV^ p. 63-67.

littéraire, mais apportant à la Prusse et à Berlin cotte plume qui sera celle du premier critique du siècle.

Il faut noter ici un fait capital dans l'histoire littéraire de l'Allemagne. Le Nord faisait alors son avènement dans les lettres. Autour du grand roi, dans ce royaume qui n'était pas plus vieux que le siècle, et qui en suivait tous les mouvements, s'ilne les imprimait pas, un nouveau centre de cullui*e intellecluelle allait se former. Leipzig allait être éclipsé ; les écrivains originaires delà Saxe, Lessing à leur tète, entraînés; l'Allemagne du Nord vivifiée; le Sud et l'Est éteints ; la Suisse reléguée au rang de province lointaine. Mais pour que le génie allemand se développât dans toute son originalité, il fallait que la Prusse cessât d'appartenir à l'esprit français. C'est Lessing qui devait le plus contribuer à cette révolution, mais il n'était pas encore mûr pour l'entreprendre ; il avait encore trop de respect pour les écrivains français.

On le voit bien par ses articles de cette époque.

Il annonce, dans le Journal de Yosz, une tragédie

de Voltaire, avec un enthousiasme qui peut paraître

exagéré, quand on songe qu'il s'agit d'Amélie ou le

Duc de Foix. Il applique à l'auteur de cet ouvrage

sa définition déjà citée du génie :

a Ce qui le touche^ émeut, ce qui lui plaît, ne saurait dé- » plaire; son goût fortuné est le goùl de tout le monde. »

C'est une sorte de dithyrambe en l'honneur de Voltaire. On ne peut s'empêcher, à ce propos, de

remarquer que rarticle est daté du 14 déc. 1751, 1 c'est-à-dire, antérieur de quelques jours au brusque départ de Lessing pour Wittenberg, et par conséquent à Taigre correspondance qui s'engagea alors entre lui et Voltaire. On ne retrouvera plus en lui cette bienveillance, même quand il parlera des mh chefs-d'œuvre du grand poète français.

En général, sa critique est favorable à nos écrivains. A-t-il à parler d'une traduction de YIdoménée de Grébillon, il ne trouve pas même nécessaire de donner un jugement sur la pièce, comme si Télc^ allait de soi ; il se contente de défendre contre le traducteur l'usage de la rime au théâtre. C'est encore une marque de fidélité envers le système français (1).

S'il juge le discours de Jean-Jacques Rousseau sur Y Influence des arts et des sciences^ il faut voir avec quel respect et quelle admiration il le réfute, quoiqu'il le réfuie bien. « En un jnot, dit-il, pour conclure, M. Rousseau a tort, mais je ne sache per^ sonne qui ait eu tort avec plus de raison (2). »

Il n'est dur que pour Diderot, avec qui il devait, quelques années plus tard, se trouver si parfaitement d'accord. Il est vrai qu'il s'agit du philosophe, et non du dramaturge. Son écrit sur les sourdsmuets paraît au jeune Lessing l'œuvre d'un a théoricien à courtes vues, et d'un de ces philosophes qui se donnent plus de peines pour assembler des nuages

(1) J. de V., 19 décembre 1751.

l'I) Brief an d. H. G. Berlin^ 1751.

que pour les dissiper (1). » Il faut avoueir qu'on tie pouvait guère toucher plus juste.

Nous avons longuement passé eu revue ces premiers essais dramatiques et critiques du jeune Lessing, quoiqu'ils n'aient eu aucune influencé sur la littérature allemande, et que Vkge de l'auteur se trahisse encore par quelques incertitudes d'opinions et de style ; mais ce que nous cherchons, c'est la manière dont ce vaillant lutteur s'est formé. Dans cette étude, rien de caractéristique ne nous a paru à dédaigner. Nous passerons plus rapidement sur des œuvres plus considérables, mais beaucoup plus connues, et qui sont des fruits dont nous aurons expliqué la croissance.

^2. — Lessing a Witteoterg. — Bay le. -^Travaux d'érudition. — Critique religieuse. — Littérature antique. — Horace et Martial.

Au milieu de cette activité extraordinaire qu'il déployait à Berlin, Lessing était mécontent de l'emploi de son temps ; il lui semblait qu'il gaspillait son fonds de connaissances, sans rien acquérir. ït y avait en lui deux hommes qui se firent toujours la guerre : l'érudit, avide d'études solitaires; l'homme du monde extérieur, amoureux d'observations, d'action, de lutte. Les combats entre ces deux hommes éclataient et se décidaient d'ordinaire soudainement.

[i) Br. on d. E. H. Berlin, n»l.

G*est ainsi que , dans les derniers jours de l'année 1751, Térudit remporta une brusque victoire, à la suite de laquelle, sans avertir personne, Lessing courut s'enfermer à Wittenberg. Là il reprit la yie d'étudiant comme il l'entendait, c* est-à-dire, sans suivre les cours. Il se confina dans une modeste chambre qu'il partageait avec son frère, ou dans la bibliothèque de l'université. Durant l'espace d'une année, il s'enrichit de vastes et profondes connaissances touchant Thistoire des savants , celle de la réforme et des réformateurs, et l'antiquité classique.

 mesure qu'il s'instruisait, il produisait. Pour lui ce n'était qu'une même chose de penser et d'écrire, de concevoir et d'entreprendre, d'acquérir des connaissances et d'engager une polémique. Souvent il dépassait sa pensée, souvent il abandonnait l'entreprise à peine commencée, souvent il se retournait contre la cause qu'il avait pari^ défendre; mais, chemin faisant, il semait des idées, quelquefois des vérités, redressait des erreurs, ruinait des réputations usurpées, et mettait les esprits des autres en mouvement à la suite du sien. C'est ainsi qu'il courait d'un domaine à Tauire, réveillant partout la critique assoupie, ce qui fui toujours le plus vif de ses plaisirs.

Doué d'une telle humeur, il reconnut tout d*abord son véritable maître dans la personne de Pierre

Bayle. Nul écrivain n'a exercé sur lui une plus grande influence. On la retrouve dans ses travaux d'érudition et de controverse théologique, dans la forme et dans le fond.

Dès qu'il lut (1) le Dictionnaire historique et critiquCy il se rait à travailler sur ce modèle. En écrivant cet ouvrage, Bayle s'était proposé, disait-il :

c( De compiler le plus gros recueil qu'il pourrait des fautes )) qui se trouvaient dans les dictionnaires^ et de faire aussi )) des courses sur toutes sortes d'auteurs^ quand l'occasion

» s'en présenterait. »

Il avait pris en quelque sorte pour point de départ de ses excursions le dictionnaire de Moréri. Lessing s'en prit à un dictionnaire rédigé par un docteur de Leipzig, nommé Jôcher. A peine arrivé à Wittenberg, il en commença une èritique générale dont il fit imprimer quelques feuilles. Jôcher averti, prévint la publication de ce travail par un accommodement. Lessing n'en publia pas moins, en 1753, quelques fragments de ses recherches (2). Sa critique ne consistait qu'en un relevé minutieux d'erreurs de faits sur la vie et les ouvrages de savants très-peu connus. Point de jugements, ni de pensées générales ; c'est de l'érudition pure avec quelques duretés à l'adresse de Jôcher, imitateur et plagiaire maladroit de Bayle.

(1) Le Nowceau Dictionnaire hist, et crit. de Chaufepië, qui parut en t750^ sous le titre de Contintuition au Dict, etc. de M. Pierre Bayle, contribua à ramener FattenUon sur cet écrivain (Journal de Vosz, i^' avril 1751).

(2) Briefe aus d. zw. Th. d, Schrift.

Le maître à son tour devait éprouver la rudesse de son disciple. Il avait oublié Sophocle dans son dictionnaire. En 4760, Lessing dénonce cette lacune dans les termes les plus durs, et, pour la combler, publie une Vie de Sophocle. Sans aucune nécessité, et de parti pris, il l'écrit absolument dant la forme des articles du Dictionnaire critique. La biographie elle-même n'est en quelque sorte qu'un prétexte aux notes volumineuses qui l'accompagnent, lesquelles donnent à leur tour matière à des notes nouvelles, en sorte que Touvrage consiste véritablement dans les notes. Il est impossible, de pousseï plus loin l'imitation matérielle.

On ne retrouve pas dans ces écrits l'esprit philosophique de Baylc. Cependant il s'était comme incarné pour la seconde fois dans Lessing. Pour preuve de la sympathie singulière qui l'unit au grand douleur français, je ne voudrais que la fable du Taureau et du Veau (1), dont voici la conclusion :

a Tel est le langage des petits philosophes : « Le maudit » Bayle! disent-ils; combien d'âmes honnêtes n*a-t-il pac » scandalisées avec ses doutes téméraires! » — Ahl Mes- » sieurs ! que n^ètes-vous des Bayles^ pour nous scandaliser I »

Comme Bayle (2), Lessing parait au premier abord n'être qu'un èruditqui devient philosophe seulement par occasion. Mais cette érudition minutieuse fournil

(i) Fabeln, 1. U, p. 6.

(2) V. le beau jugement de M. Yiilemain sur Bayle; Litt. au

j,mi* siècle, 1"1.

des arguments aux opinions les plus libres. En réformant des erreurs consacrées sur des faits fort ' petits et sur des personnages oubliés, Lessing trouve occasion de poser des principes de critique de la plus haute portée et de provoquer de véritables révolutions dans les croyance^. Il sait aussi , à l'exemple de Bayle, et comme Ta fait si souvent Voltaire, mettre ses sorties les plus téméraires sous le nom d'autrui ; soit au moyen de citations malicieuses qu'il laisse sans réponse, soit en créant à la cause qu'il épouse secrètement des avocats imaginaires. Toutefois il agit plus à découvert que les deux critiques français, et c'est là un des traits distinctifs de sa polémique en matière religieuse.

Cette différence tient, si nous ne nous trompons, à deux causes principales dont nous verrons le développement dans la suite. La pensée était plus libre en Allemagne qu'en France, et, partant, moins obligée de se déguiser dans ses hardiesses. D'autre part, Lessing, tout libre penseur qu'il était, prétendait plutôt ramener le protestantisme à son véritable esprit, que détruire une religion et renverser une puissance établie.

On peut objecter, sur le premier point, que la censure des écrits n'était nullement inconnue en Àlmagne. Mais on y échappait plus facilement qu'en France, grâce à la division des états, à la constitution des pouvoirs, au caractère divers des princes. Ainsi, Frédéric II et la Prusse offraient un refuge à l'incrédulité. À Berlin, Lessing put toujours passer pour un esprit prudent.

Eli socond lieu, roii ne peut nier qu'il se montra souvent très-agressif contre les membres de l'Oise établie. Il est certain pourtant que sa critique, plus hardie dans la forme que celle de Voltaire, est au fond moins subversive, aux yeux du moins du protestantisme (1).

11 faut rattacher à l'influence de Bayle quelques monographies de Lessing sur divers personnages qui touchent à l'histoire de la Réforme. Elles ne parurent pas à Wittenberg, quoiqu'elles y aient été rédigées ou conçues. Mais dans cette ville , Tauteur avait à redouter la censure de l'université. Un de ses poèmes mutilé à Leipzig, le tenait en garde contre les rigueurs des jugements académiques. Il ne fit donc imprimer ses Réhabilitations {Rettungen) qu'à Berlin, après son retour dans cette ville, en 1753.

Le titre même de ces dissertations en laisse deviner la pensée novatrice,. si non paradoxale. L'une d'elles, la Rétiabilitation de Jérôme Cardan, est présentée par l'auteur comme» une bonne addition Dà l'article que Bayle dans son dictionnaire consacre Dà ce savant. «C'est en effet une révision d'un jugement de ce grand réviseur de jugements (2).

(1) Schwara^ Lessing als Theolog; J. Schmidt^ Gesch. d. Romantik, t. U, p. 23; Hagenbach^ Die Kirchengesch. d, 18^^ u. ii^ Jahrh. t. I, p. 270.

(2) Déjà l'ancien maître de Lessing à Leipzig, le paradoxal Christ^ avait écrit un petit plaidoyer pour la mémoire de Cardan, «maltraité^ disait-il^ par la censure de Bavle^ » qui cependant ne le maltraite guère (Y. Fart. Cardan). Cette apologie fui composée absoluaieot dans la forme des articles àxxBictioiuiaire critique (Danzel^ p. 229). On voit par là que Lessing n'était pas le premier en AUemagne

Si les autres Réhabilitations, celles de Simon Lemnius, deCochlseus et de l'anonyme désigné sousTépîthèle du Sot religietuv, ne procèdent pas aussi directement que celle de Cardan du Dictionnaire critique; elles sont du moins inspirées du même esprit. Les deux plus importantessont celles de Cardan etdeLemnius.

Leranius, poëte latin, auteur d'épigrammes et de poésies grossièrement difîamatoires, où il déchire les chefs et les protecteurs de la Réforme , est par lui-même un personnage assez peu digne d'intérêt. Mais Lessing \oit en lui une des victimes des violences de Luther. C'en est assez pour qu'il le prenne sous sa proîection. Il s'agit moins pour lui d'absoudre Lepanius que d'enlever à Lutherie caractère d'infaillibilité dont le zèle protestant voudrait le couvrir. Lessing combat cette superstition en mettant à nu les faiblesses, les emportements, la grossièreté d'invectives de l'auteur de la Réforme. S'agit-il de ses pamphlets contre l'archevêque de Mayence : « Grand Dieu ! s'écrie Lessing, quelle terrible leçon » pour notre orgueil ! Combien la colère et la venvgeance ne dégradent-elles pas l'homme le plus

qui eût pris Bayie pour modèle. En efifet^ le scepticisme critique de cet érudit philosophe avait fait son chemin parmi les libres penseurs allemands , comme parmi ceux de l'Angleterre et de la France. Goltsched avait entrepris de faire traduire sous ses yeux tout le Dictionnaire critique en allemand^ ainsi que les suppléments de Ghaufifepié; et il y avait travaillé avec sa fenmie (Danzel^ note à la p. 223). M. Villemain dit qu'il faudrait dater le xviii* siècle de Bayle. Lessing ne faisait donc que remonter à ]h. source commune d'où venait cet esprit d'examen^ dont il a été le plus illustre représentant en Allemagne, comme Voltaire en France.

» loyal et le plus saint! » U proteste néanmoins de sa vénération pour le chef de l'Eglise luthérienne, mais il n'est pas fâché de reconnaître en lui quelques petits défauts; autrement il se verrait en danger de le diviniser, a Les traces d'humanité que je trouve »en lui, ajoute-t-il, me sont aussi précieuses que ses » plusbriliantes perfections.» La conclusion se devine : si Luther n'est qu'un homme, il n'y a pas de raison pour que le protestantisme s'arrête au point où il l'a laissé.

Dans la Réhabilitation de Cardan^ Lessing va plus loin. Sous prétexte de défendre ce bizarre esprit du reproche d'athéisme , fondé sur une seule ligne abusivement interprétée, il cite tout au long une comparaison que Cardan avait instituée entre les religions chrétienne, juive, païenne et musulmane. On soupçonne aisément que chacune d'elles est assez maltraitée par les avocats des autres. Mais Cardan a sacrifié la religion musulmane, au dire de Lessing. Celui-ci croit donc utile de refaire l'apologie du mahométisme. Où en veulent-ils venir l'un et l'autre ? Cardan se tire d'affaire par une transition évasive; Lessing ne conclut pas davantage.

Cependant son dessein est assez transparent. Il veut que la critique demeure libre d'engager de pareilles discussions. Car pourquoi soustraire les religions à l'examen contradictoire?

« C'est avoir une bien faible confiance dans les vérités » éternelles du Sauveur, que de ne pas oser les confronter » avec le mensonge. Rien ne peut être plus vrai que le vrai; » et le dénigrement même ne trouve point de place, là où je

— 67 -" ,» ne vois d'un côté que folie, et de l'autre que raison. »

Ce sont là de fières paroles ; niais peut-être Lessing témoigne-t-il une confiance trop absolue dans la force persuasive de la vérité, surtout quand il se plaît à étayer de fortes raisons la croyance de ses adversaires, sans prendre le même soin pour la sienne.

Il est parfaitement sincère , lorsqu'il revendique la liberté de la critique. Peut-être a-t-il moins de zèle pour la religion elle-même ; il atténue si fort le prix des croyances qu'on peut soupçonner, sans lui faire injure , que toutes les religions sont égales à ses yeux, si les actes sont les mêmes. Ces sentiments se manifesteront plus ouvertement dans ses écrits de controverse, et dans Nathan Je Sage (<). Il ne faut voir ici qu'un manifeste en faveur du droit d'examen.

Nous ne trouvons rien de semblable dans les écrits des philosophes en France, au xviu* siècle : on cherche à écraser F infâme à l'aide d'une érudition plus ou moins sérieuse, par la moquerie ou par le raisonnement; mais jamais on n'ose défendre la liberté de la discussion pour elle-même. Lessing avait donc déjà trouvé, dans ce domaine des questions religieuses, sa voie propre, et l'on peut ajouter celle de la critique allemande. C'était précisément le temps où Voltaire en personne aiguillonnait par sa présence les incrédules de la cour de Prusse (2). Non loin de

(1) N'oublions pas pourtant qu'ils percent déjà dans les Juifs, drame qui est comme un premier essai de Nathan le Sage.

(2) Voltaire, arrivé à Potsdam le 10 juiDet 1750, quitta celte résidence le 26 mars 1756; — v. Friederich d. Grosse u. Voltaire, V. J. Venedey, 1859, p. i07-136*

ce cercle de railleurs se formait un vrai philosophe ; la science allemande naissait dans Tobscurité^ à côté de la moquerie française triomphante. Un jeune étudiant de Leipzig et de Wittenberg, disciple à la fois de la malice française et de la gravité germanique, concevait l'idée et donnait l'exemple d'une critique hardie sans être irréligieuse.

Lessing d'ailleurs suit, comme Voltaire, la méthode de Bayle. C'est lui qui avait transporté l'attaque et la défense du christianisme sur le terrain de la critique historique. Il pose très-nettement la question :

« Personne, dit-il, ne doit être reçu à examiner s'il faut

» croire ce que Dieu ordonne de croire Tl ne s'agit donc

» plus que de la question de fait, savoir si Dieu veut que nous

D croyions ceci ou cela Toute la dispute donc que les

x) chrétiens peuvent admettre avec les philosophes est sur » cette question de fait, si TÉcriture a été composée par des » auteurs inspirés de Dieu (1). »

Lessing, dans la Réhabilitation de Cardan^ applique aux autres religions ce que Bayle dit des philosophes ; il loue Cardan de n'avoir invoqué contre elles que les preuves historiques du christianisme, qui sont, dit-il, les plus fortes. Un jour viendra oii il provoquera l'examen de ces preuves mêmes, dont il n'apprécie pas ici la valeur intrinsèque, et où il appellera la discussion sur la question posée, mais non disculée par Bayle, savoir : « Si l'Écriture a été composée par des auteurs inspirés de Dieu. »

(I) Dict. hist et critique^ ëdit. de 1720, t. IV, p. 3001.

II affectera, il est vrai, de ne soulever des doutes sur ces fondements du christianisme que dans l'intérêt de la saine critique. Mais on pourra lui reprocher de préférer la critique à la science, et la recherche de la vérité à la possession même de la vérité. Il ne s'en défendra pas ; que dis-je î il fera profession de cette préférence :

« Si Dieu^ dit- il, tenait dans sa main droite toutes les vé- » rites, et dans sa main gauche Teffort infatigable vers la » vérité, même sous la condition de me tromper toujours et » éternellement; et qu'il me dît : a Choisis! » je m'incline- » rais avec désespoir vers sa main gauche, en disant : « Père, » donne 1 la pure vérité n^est donc que pour toi seul! (1) »

CjBrtes, un tel désintéressement dans la recherche de la vérité n'est pas d'un sceptique du commun. Or c'est précisément, quoique avec beaucoup plus de netteté et de décision, ce qu'on appelle d'ordinaire le scepticisme de Bayle (2). Tous deux y furent con-

(4) Duplih, 1778.

(2) « Bien des gens ont demandé à quoi bon cet étalage de difficultés... Je ne vois pas trop de quoi ils pourraient se plaindre raisonnablement, si je me contentais de leur demander : à quoi servent tant de détails que nous donnent les historiens ? N'est-il pas sûr qu'Us en donnent dont toute l'ulihté consiste à faire plaisir aux lecteurs, et qui peuvent même nuire entre les mains de ceux qui abusent des meilleures choses ? Cela dispense-t-il les historiens de l'obligation de rapporter la vérité dans toute l'exactitude possible? Ne laul~il donc pas qu'un historien des opinions en fasse voir exactement et amplement le fort et le faible, en dût-il naître par accident quelque désordre? n'en dût-il naître autre bien que Famusement des lecteurs, et un exemple de l'égard qu'on doit avoir pour les lois de l'art historique? (D^'ct hist, et crit,, lll» Eclaire, sur l'ai-t. Pyrrhon) 1720, t. IV, p. 3004.

duits par la passion de la critique^ et par le parti pris de s'enfermer dans les discussions historiques (I).

Tous deux en effet proclament également rincompétence de la philosophie dans l'examen des preuYes du christianisme. Mais ils le font à des points de vue différents. Bayle prétend que la philosophie n'a rien à faire dans la démonstration des vérités de la religion, parce que les fondements historiques du christianisme une fois établis, tout le reste est article de foi. Il s'ensuit une absolue incompatibilité entre la philosophie et la religion (2). Le divorce est proclamé, arrive que pourra ! Lessing sépare aussi le domaine de la raison de celui de la religion, dans un fragment qui parait dater à peu près de cette époque (3). Mais c'est que, selon. lui, « le secours que la philosophie prétend donner à la religion, ne peut que l'affaiblir et la gâter. » I^es buts, en effet, sont différents ; l'objet de la raison, ce sont les idées ; celui de la religion, ce sont les œuvres. La métaphysique, en se mêlant au christianisme, l'a écarté de sa simplicité première et de sa véritable fin, qui

(1) « La sience de l'histoire n*est que celle de rinconstaDce^ et tout ce que nous savons bien certainement^ c'est que tout est incertain. » (Voltaire, Hist du Pari, de Paris, avant-propos).

(2) « 11 faut nécessairement opter entre la philosophie et l'Evangile : si vous ne voulez rien croire que ce qui est évident et conr forme aux notions communes^ prenez la philosophie, et quittez le Christianisme : Si vous voulez croire les mystères incompréhensibles de la religion, prenez le christianisme, et quittez la Philosophie. » (Bayle, toc. c. 1.)

(3) Gedanken ûb, d. Hermhùter. — Danzel, p. 233, note, donne des raisons très-plausiMes en faveur de cette opinion.

est la charité portée jusqu'à Tamour de nos ennemis.

De ces deux manières de prononcer le divorce de la philosophie et de la religion, l'on voit ressortir des conséquences tout opposées. D'après la doctrine de Bayle, si les preuves historiques du christianisme se trouvent ébranlées, la religion succombe, et il ne reste à sa place que la philosophie. D'après Lessing, supposez la même ruine accomplie, la religion se trouve, il est vrai, dépouillée de son caractère divin ; mais elle conserve sa raison d'être dans cet enseignement et cette pratique de la charité, où réside, suivant Lessing, son essence même. D'un côté donc, l'anéantissement delà religion, de l'autre sa transformation.

Lessing expliquera, vers la fin de sa vie, dans l'Education du genre humain^ ses idées sur la perfectibilité de la religion ; mais on peut déjà entrevoir son sentiment dans les Pensées sur les Herrnhutes. Il est vrai que, dans ce fragment, il ne conclut pas, et ne dit point ce qu'il approuve chez ces nouveaux chrétiens. Mais la contexture de l'écrit et la suite du raisonnement font clairement entendre ce qu'il n'exprime pas. A ses yeux, le mérite du comte de Zinzendorf est d'avoir séparé la religion de la théologie, etdeVavoir tournée tout entière vers la pratique... c< L'homme a été créé pour agir et non pour raison- ))ner. » Dans les devoirs religieux eux-mêmes, on sent que, tout en évitant d'attaquer les sacrements, Lessing les tient pour chose indifférente, et n'estime que l'exercice des vertus qui se proposent nos sem-

blables pour objet. Rendre la religion toujours plus simple et plus intérieure, c'est là pour lui le progrès. Les hommes de la Réforme, à sou avis, sont entrés dans cette voie, mais se sont arrêtés trop tôt : le comte de Zinzendorf mériterait des éloges pour être allé plus loin qu'eux. L'esprit de Lessing va plus loin encore, comme nous le verrons plus tard (4).

Nous avons rassemblé ici les essais de jeunesse de Lessing dans la critique religieuse : il ne reviendra plus sur ce terrain que vers la tin de sa vie ; mais alors, avec une ardeur de polémique et un talent de controverse, qui le mettront au premier rang des écrivains de T Allemagne en ce genre. Dans cet invalle, il se nourrira d'études philosophiques et théologiques nouvelles, il acquerra plus de netteté et de résolution ; il s'éloignera davantage de ses modèles français. Mais dès l'époque où nous sommes, il a

(i) On est frappé d*une certaine conformité des sentiments de Lessing sur les Hermhutes avec ceux de Voltaire sur les quakers (a). C'est la même estime pour les vertus, et le même goût secret pour la simplicité des croyances, avec un mélange de raillerie ou de mépris pour les ridicules ou les folies des sectaires. Chez Voltaire, c'est la moquerie qui domine; chez Lessing, c'est la bienveillance; inais tous deux se montrent portés à justifier par les mêmes considérations une petite église dont les bizarreries n'attaquent nullement la puissance civile. Rien, il est vrai, n'établit positivement que Lessing eût à cette époque lu les Lettres anglaises; mais comme aucune production importante de la littérature française ne lui était étrangère, on peut se permettre de conjecturer que cette ressemblance n'est ni purement fortuite, ni seulement un^ffet de l'esprit général du siècle.

(a) OEuvres, édit Beuchot, Mélanges, 1. 1; I. philosophiques, L-IV.

pris sa position dans ce siècle de libre examen. II n'est ni libre penseur à la manière des Anglais, ni philosophe à la manière des Français; il répudie l'esprit d'irréligion qui, en Allemagne, règne surtout à Berlin, sous le nom de progrès des lumières (Aufklarerei). Il ne renonce pas à la qualité de chrétien, il ne lance jamais une raillerie contre la religion; mais son christianisme est si large, qu'il peut embrasser même le déisme, si le déisme professe la charité ; il repousse l'orthodoxie prolestante et tout dogmatisme; la critique historique sans limite et «ans trêve est toute sa théologie.

Les études sur Bayle et sur l'histoire de la Réforme n'avaient pas pris tout le temps de Lessing à Wittenberg. Il en donna une partie aux lettres antiques. Mais là aussi, son humeur guerroyante trouva matière à s'exercer. Horace lui fournit l'occasion d'une querelle qui se prolongea pendant plus de deux ans; l'étude de Martial développa son penchant à écrire des épigrammes.

La querelle de Lessing avec le pasteur Lange nous paraît offrir peu d'intérêt, malgré l'importance que lui attribuent les biographes de notre auteur. Une traduction en vers des Odes d'Horace, pleine de bévues étranges, attira une rude leçon de latinité à Lange ; le poète traducteur s'étant vengé par des insinuations diffamatoires, Lessing écrasa son adversaire dans un libelle insultant, où il le flagelle avec

une grosse gailé, dont ses panégyristes yeulent faire un chef-d'œuTre de critique négative (1). Telle est, en résumé, toute Faffaire, curieuse peut-être pour donner une- idée des controverses littéraires de ce temps-là en Allemagne, mais dont la portée n'a rien que de personnel. Lange ne se releva pas de ce coup : poète jusqu'alors estimé pour ses œuvres originales, il demeura enseveli sous le ridicule pour sa traduction d'Horace. Lessing pouvait dire que ses pareils à deux coups ne se font pas connaître ; il avait détruit la première réputation qu'il avait attaquée (2).

Détruire les renommées usurpées, relever celles qui sont calomniées ; telle est sa plus chère passion. Son Fade mecum pour le pasteur. Lange, était déjà une réhabilitation indirecte d'Horace ; il en écrivit une directe sous le titre de Rettungen des Horaz. Il y a, dit-il, des calomnies qui restent attachées à certains noms jusque dans la postérité. Mais la Providence « suscite de temps en temps des hommes qui » se font un plaisir de tenir tête aux préjugés, et de » rendre à chacun sa véritable physionomie. » Horace est un de ces noms calomniés. Il entreprend donc de le relever des reproches qui se sont le plus communément adressés à sa mémoire : licence de mœurs, lâcheté, irréligion, superstition. C'est une

(i) Stahr, 1. 1, p. 125. — Danzel, p. i54.

(2) . Les écrits de Lessing qui se rapportent à cette querelle sont 1° Une lettre à M. F*'* datée de Wittenberg, 1752, et publiée dans le Correspondant de Hambourg; il la réimprima dans la deuxième partie de ses œuvres (1753) ; 2' Journal de Vosz, 27 déc. 1753; 3^ Vade mecum peur M. S. G. Lange, etc.^ 1754.

dissertation érudiie, ingénieuse, et généralement solide^ quoique parfois paradoxale. Elle nous parait digne de l'attention des amis d'Horace, quoiqu'elle n'ait pas été écrite uniquement dans l'intérêt des études antiques.

Horace était à cette époque, si l'on peut parler ainsi, le chef d'une école poétique en Allemagne, et le rival de Klopstock. Aux poètes séraphiques, et à une école de poésie religieuse et austère, soutenue par une critique intolérante, tenait tête une pléiade de poètes amis de la gaîté et des plaisirs de la vie, qui voulaient vivre sur la terre, et non dans le ciel. C'étaient les anciens poètes de Halle, devenus les poètes de Berlin, Gleim, Ufz et plusieurs autres ; et enfin Lessing lui-même. Ennemis de tout mysticisme, partisans de la sagesse pratique et modérée, ils s'étaient donné Horace pour modèle : ils l'imitaient ou le traduisaient (1). Là-dessus, les rigoristes les censuraient, et avec eux leur modèle. Il fallait donc défendre le maître, pour couvrir les disciples. Tel est le dessein de Lessing (2). Aussi sa défense d'Horace a-t-elle des retours sur lui-même, et par exemple, il veut qu'on sache bien qu'on ne doit pas juger de ses mœurs d'après ses poésies, el que sa

(l)Geiv.,t. IV, p. 182.

(2) Il saisit en passant Foccasion de frapper sur les disciples français d*Horace, Chapelle et autres, qui ont contribué à discréditer les mœurs du poète latin. 11 les réfute gravement par les moyens de l'érudition, et leur applique cette note d'infamie : « Quel est le genre de folie, où les Français n'ç^ent toigours em^ porté le prix? »

Phyllùi^ sa Laura et sa Corinna ne sont que des êtres d'imagination. C'est sagement fait à lui de défendre ses mœurs. Mais c'est dire du même coup que ses poésies légères ne sont guère que des poésies de collège.

Elles ont cependant une véritable originalité : c'est ce tour épigrammatique que nous avons déjà signalé. Exprimer une pensée en forme d'épigraoïnie, est une faculté naturelle de Lessing, et qu'il a toujours cultivée avec le plus grand soin. Sa prose en porte le sceau non moins que ses vers : la brièveté acérée de ses pensées, l'intention souvent multiple de ses traits, le singulier talent qu'il possède de frapper de plusieurs côtés à la fois, ce sont bien là les caractères d'un esprit né pour l'épigramme. Aussi, à Wittenberg, fit-il une revue générale des écrivains de ce genre. Simon Lemnius attira probablement son attention comme auteur d'épigrammes, avant de lui apparaître comme victime de la persécution. Auteurs anciens et modernes, Allemands ou Français, il lut tout ce qu'il put ; Martial surtout fut l'objet de ses études. Dans ce vaste domaine, il butina de son mieux, s'appliquant à faire passer en allemand la malice, Tironie, les finesses de style des écrivains les plus divers. Ainsi se forma le recueil de ses £p»grammeSy composé presque tout entier d'imitations originales, auxquelles s'ajoutèrent quelques pièces de circonstance. On y trouve la vivacité, l'imprévu,

(1) Publié en 1753; accru en 1771 de pièces qui sont presque toutes également de l'époque de son séjour à Witlenberg.

la vigueur et la finesse du trait ; mais on regrette de n'y rencontrer presque jamais d'autre intention que le persiflage, assaiso'nné d'un sel qui n'est pas toujours attique. Ses épigrammes ont d'ailleurs peu de portée, parce que l'inspiration n'en est pas assez personnelle et particulière : celles qui ont ce mérite sont les moins heureuses par le tour. Je ne vois guère encore dans ce recueil que des exercices de style (1). C'est le dernier ouvrage de Lessing dont on puisse porter ce jugement : son éducation se trouve désormais achevée ; son style est formé comm<3 ses idées. Il est passé maître, même par devant l'université de Wittenberg. A la fin d'avril 1752, il avait obtenu, dans la faculté de philosophie, le titre de magister. A la fin de l'année, il disait adieu à Wittenberg, et pour jamais aux universités. Il retournait à Berlin pour y prendre rang parmi les hommes d'action de l'Allemagne, c'est-à-dire parmi ses écrivains.

(1) n faut sans cloute considérer comme un fruit tardif des études que Lessing fit à W^ittenberg sur les auteurs d*épigrammes le choix d' Épigrammes de Frédéric de Logau, qu'il publia en 1 759, avec la collaboration de Ramier; les deux éditeurs y ajoutèrent une préface et un dictionnaire raisonné de la langue de Fauteur. Ce soin pris pour un écrivain allemand qui datait du siècle précèdent (1604-1655), prouve combien Lessing tenait aux titres littéraires de sa nation.

Page 1