‹ Lessing et le goût français en Allemagne (volume 2)Chapitre 6 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

C^mmencemciits de réiermca littéraires.

§ 4 . - Deuxième séjour a Berlin. — Publication des œuvres de Lessing. — Nioolaï et Mendelssohn.

— Etudes de littérature anglaise. — Misz Sara Sampsoii.

Écrivain assez obscur quand il avait quitté Berlin, Lessing n'était guère plus connu quand il y rentra. Mais sa réputation ne tarda pas à grandir. A peine de retour, il reprit sa place dans le Journal de Vosz. Presque aussitôt il commença la publication des ouvrages qu'il avait amassés dans son portefeuille.

La première et la seconde partie de ses œuvres parurent en 1753, les deux suivantes en 1754. Ces recueils se composent des écrits dont nous avons raconté plus haut l'origine, et de ses fables et contes en vers, dont nous n'avons rien dit encore.

L'attention des gens de lettres fut d'abord at-

tirée sur lui par sa querelle avec le pasteur Lange. La célébrité dont jouissait le poète traducteur d'Horace jeta de Féclal sur son adversaire. Toute l'Allemagne savante prit parli. Lange avait beaucoup d'amis, mais la vérilé et le talent étaient du côté de Lessing.

Il entraîna tout le monde : le Journal savant d'Iéna fit une vaine campagne en faveur de Lange et rendit les armes. Celui de Gœttingue s'était prononcé tout d'abord pour Lessing , et lui demeura fidèle dans la personne de Michaelis (^). On voit par la correspondance de Lessing le prix qu'il attachait à cette dernière conquête (2). Par sa profonde connaissance de la littérature anglaise, Michaelis devait être un des soutiens de la réforme littéraire que Lessing allait entreprendre.

La diversité des œuvres que le jeune polygraphe mettait au jour lui assurait des litres pour prendre place à la fois dans plusieurs groupes d'écrivains. Ses poésies légères, Chansons^ Odes^ EpigrammeSj lui assignaient un rang parmi les poètes qu'on pourrait appeler d'action, par opposition aux poètes rêveurs et religieux de l'école de Klopstock. A la tête de cette pléiade peu poétique, il est vrai, mais animée de passions patriotiques, auxquelles Frédéric II allait donner satisfaction, il faut nommer les deux poètes de la Prusse, Gleim et Ramier, et un vaillant officier, Ewald de Kleist, dont l'exemple releva la poésie aux

(i) Danzel, p. 250-251.

(2) 10 fév., 46 oct. 1754.

— soyeux de Tarmée prussienne. Gleim est le lien de cette société de poètes, etLessing leur ami commun.

Un autre groupe poétique fort considérable à cette époque 9 est celui des fabulistes. La fable jouit en Allemagne d'une faveur singulière dans la première moitié du xvni* siècle. Breitinger en rédigea la théorie avec une complaisance marquée : tout le monde se mêla de la pratique. Pendant un quart de siècle, les fables éclosent par milliers dans ce concours de toute l'Allemagne (1). La mode en venait de France. On se proposait pour modèles la Fontaine et la Motte, qu'on mettait au même rang. Entre tant d'imitateurs des fabulistes français, nous citerons Hagedorn, dont M. Ger^inus veut faire un la Fontaine allemand ; et Gellef t, qui par sa candeur ingénieuse et le naturel de son style, est resté le meilleur des fabulistes germaniques, et a suscité lui-même des imitateurs.

C'est à cô^té de ces poètes que Lessing vint prendre place avec ses Fables et Contes en vers. Il ne veut pas cependant qu'on le tienne pour un imitateur de la Fontaine :

« J'aurais dû, dit-il, suivre la manière du poète français, si D j'avais voulu me conformer à la mode. Mais j'ai trouvé » qu'une multitude d'écrivains, pour l'avoir imité sans talent, D sont tombés dans de telles inepties^ qu'on les prendrait D plutôt pour de vieilles femmes que pour des moralistes; je » voyais qu'il n'est donné qu'à un Gellert de marcher heureusement sur ses traces (2). »

(i) Genrinus, t. IV, p. 61, ss.

(2) QEmres, 1" et 2« part, l^téf.

Malgré qu'il en ait, on sent l'influence qu'a exercée sur lui la Fontaine. Elle se traduit par des digressions qui visent à la bonhomie, par une recherche de naïveté contre son naturel , par des intentions satiriques à l'adresse des femmes et du mariage. Mais toutes ces imitations (involontaires, si l'on veut), lui ont été funestes.

Il n'est pas plus heureux lorsqu'il aflTecte de redresser la Fontaine et de lui donner des leçons dans son art, soit qu'il se vante de ne traiter que des sujets de sa propre invention , soit qu'il réunisse en un même genre la fable et le conte, en relevant des contes licencieux par de graves leçons de morale. La Fontaine ne lui a jamais porté bonheur, ni quand il Ta imité comme malgré lui, ni quand il l'a rabaissé comme par ressentiment. Il ne paraît guère que ses contemporains l'aient mieux compris que lui, malgré leur engouement. Lessing avait suivi la mode en écrivant ses fables et contes en vers ; plus tard, pour réagir contre l'entraînement général, il composa ses fables en prose et ses théories sur la fable.

Les écrits rassemblés par Lessing dans les premières parties de ses œuvres, annonçaient à la fois un poète, un dramaturge, un érudit et un critique. De tous ces personnages , celui qui frappa le plus l'attention, fut le critique : c'était aussi le plus mûr. Des lettres écrites à des amis , et qu'il inséra dans

son recueil, manifestaient un jugement formé sur le poème de KIopstock (1). Or, le sentiment qu'on avait sur cet ouvrage était alors la pierre de touche des opinions littéraires. Entre les sectateurs de KIopstock et ses adversaires, il semblait qu'il n'y eût pas de parti moyen. Cependant Lessing n'entrait dans aucun des deux camps. Les Suisses avaient l'œil sur lui : des correspondances nous apprennent qu'il paraissait douteux, et qu'on le regardait comme assez important pour vouloir le gagner (2). Pour lui, il ne se livrait pas, quoiqu'il cherchât des relations. Il voulait tout connaître et ne dépendre de personne. Il ne put môme jamais jouer le rôle de chef de secte : dés qu'il avait transmis ses idées, il courait à d'autres, laissant derrière lui ceux qui les avaient adoptées.

 Berlin il fit connaissance de bon nombre de personnages qui jouaient alors un certain rôle dans les lettres. Mais il se lia surtout d'amitié avec deux jeunes gens de son âge, dont il eût pu se faire des disciples, s'il Teûl voulu. C'est le libraire Frédéric Nicoiaï et le juif Moses Mendelssohn. Le premier lui plut par son jugement sain, exempt de toute prévention ; l'autre, par sa qualité de Juif, non moins que par son esprit philosophique et par la douceur de son caractère. L'amitié de Nicoiaï lui fut précieuse autant que peut l'être celle d'un libraire riche, dévoué aux lettres, pour un écrivain pauvre et toujours

(1) Il s*était même amusé à en traduire le commencement esa vers latinsy avec son frère Théophile.

(2)Danzel^p. 193.

- èâ -

en quête de nouveaux moyens d'action. Si Lesstng est le plus grand journaliste de l'Allemagne, Nicolaï est l'homme qui contribua le plus de son argent et de sa plume aux progrès du journalisme dans son pays. Quant à Mendeissohn, il demeura le plus tendre ami de Lessing, comme il fut réellement son œuvre.

On sait que, même sous le règne du plus incrédule des rois, les Juifs ne furent jamais considérés en Prusse comme les égaux des autres ciloyens. Les lois ne leur étaient pas moins hostiles que les mœurs. Sous le poids de la haine et du mépris publics, un caractère aussi humble que Mendelssohn, encore abattu par la pauvreté, se serait toujours tenu dans l'ombre, sans une main doucement violente, qui l'attira presque malgré lui à la lumière. Lessing, ami commun des déshérités, et qui faisait volontiers sa société de toutes les victimes des préjugés, recherchait les Juifs, comme les comédiens (1 ). Celui-ci lui fut présenté comme habile joueur d'échecs, et probablement par un autre Juif, le docteur Gumpertz, successivement secrétaire du marquis d'Argens et de Maupertuis. Ils se lièrent étroitement. Lessing découvrit en Mendelssohn un philosophe, le força d'écrire, et fit imprimer son premier écrit sans l'en prévenir. Ce fut le commencement d'un patronage qui dura autant que la vie de Lessing (2). De leurs

(1) Il est piquant de voir Mendelssohn reprocher à Lessing de fréquenter des comédiens. (L. 7 déc, 4755).

(2) Quand Mendelssohn se trou?e à bout de pensées, il s'adresse

causeries quotidiennes sortirent les Entretiens du matin de Mendelssohn, et ses Lettres sur les sensations. Mendelssohn, plein de reconnaissance et de tendresse, ne vécut que par Lessing, et aiourut.d*un excès de zèle pour la mémoire de son ami défunt (1).

Lessing de son côté fut souvent modéré dans les excès de son humeur paradoxale par les objections modestes, mais pleines de sens, de son ami : leur correspondance en fait foi (2). Peut-être aussi, sans ses entretiens de tous les jours avec un homme trèsnourri de philosophie, n'eût-il pas étudié aussi profondément qu'il Ta fait Wolffet I^ibniz; peut-être n'eût-il Jamais lu Spinoza, que Mendelssohn lui fit connaître. Mais surtout il est certain que son zèle pour les Juifs s'accrut de son amitié pour un des plus honorables représentants de cette nation. Si, dans son drame des Juifs (écrit en 1749, et publié en 1754), il attribue déjà les plus touchantes vertus à un homme de cette race, qu'il ne connaissait encore que par le docteur Gumpertz, que sera-ce trente ans plus tard, lorsqu'il semblera rendre, dans le personnage du sage Nathan, un public hommage aux vertus de son cher Mendelssohn?

à Lessing. «Mon esprit^ lui ëcrit-il^ est prive de tout mouyement )> quand vous n'en faites pas jouer les ressorts. Commencez sur la » matière qu*il vous plaira^ je vous suis avec plaisir. i> (L. 19 déc. 1760).

(1) Schv^artZy Lessing als TheoL, p. 94^ note.

(2) Publiée par Ch. Lessing à Breslau^ en 1789.

Nicolaî et Mendelssohn étaient tous deux des lecteurs assidus et de zélés partisans de la littérature anglaise. Avec eux, Lessing s'affermit dans sa pré-^ dileclion pour les œuvres du génie britannique. Aussi peut-on considérer cette époque comme décisive dans sa carrière de réformateur littéraire. Il est vrai que dès ses débuts, il avait manifesté une sorte de dépit contre le goût français qui régnait en Allemagne ; mais il y avait sacrifié, comme malgré lui, et n'avait pas encore attaqué le génie de la littérature française. D'autre part, il avait indiqué les modèles anglais à l'imitation allemande, mais il n'avait pas encore expliqué ce qu'il leur fallait emprunter. Désormais ses idées prennent plus de précision, quoiqu'il n'en fasse nulle part une profession expresse. Il est si difficile, même aux esprits les plus clairvoyants, d'aller jusqu'au bout de leurs pensées, et de formuler nettement les seiftiments qui les poussent !

Au fond, ce que Lessing reproche à la littérature française, c'est son génie dogmatique, son goût pour les règles, ses théories absolues des genres, ses préceptes de bienséance. C'est aussi ce que lui avaient emprunté les Goltsched et même les Breitinger. Que le premier eût le jugement plus court, le second l'esprit plus original, il importait assez peu à Lessing : de part et d'autre, il apercevait des règles arbitraires, des entraves pour la liberté du génie. C'était toujours

la manière française. Au contraire, dans le génie anglais, ce qui lui paraissait de bon exemple, c'était rindépendance de Técrivain, affranchi du joug des règles. Encore fallait-il faire une distinction dans la littérature anglaise ; car depuis la restauration des Stuarts, le goût français avait fait école en Angleterre. On pouvait donc, en imitant certains modèles anglais, retomber indirectement sous Tinfluence française. Or, c'était précisément ce qu'on avait fait en Allemagne, dans la première moitié du xviii* siècle. Lessing et ses amis n'étaient pas les premiers qui eussent étudié la poésie anglaise, mais ce qu'on en connaissait généralement n'était pas ce qu'elle avait de plus original. Hormis Bodmer, qui avait traduit Milton (1 732), et par là donné l'éveil au génie épique et chrétien de Klopstock, la plupart des critiques et des poètes de l'Allemagne s'étaient attachés de préférence à ceux des poètes anglais qui se rapprochaient le plus du goût du siècle de Louis XIV. C'était le même génie sous deux formes différentes : aussi rien n'était-il plus naturel que d'imiter à la fois Boileau et Pope, comme avait fait Haller;Pope et la Fontaine, comme Hagedorn; Boileau et Addison, coTime Gotlsched.

Kn suivant ces modèles, la poésie allemande ne sortait pas des conventions chères aux gens de lettres et à la haute société : elle ne se rajeunissait pas ; elle prenait d'autant moins de vie, que les conventions qu'elle s'imposait étaient des conventions d'emprunt. Lessing , pour amener l'Allemagne à s'inspirer de son propre génie-, entreprit de ruiner les théories

françaises par la critique et d'instruire ses compa* triotes par des exemples à imiter la liberté anglaise. Cette liberté, il la chercha d'une part, en remontant à Shak^peare; de l'autre, en descendant l'échelle des conditions sociales. Les gens de lettres de l'Allemagne se piquaient de n'écrire que pour les classes élevées, et en ce point le génie créateur de Klopstock s'accordait avec l'esprit pédantesque de Gottsched. Lessing demanda de préférence à la littérature anglaise des inspirations plébéiennes. C'était encourager les écrivains allemands à chercher chez eux leurs modèles, car si les mœurs élégantes étaient d'importation, au moins la vie domestique de la classe moyenne offrait des caractères originaux.

Ainsi, détruire par une critique persévérante et passionnée l'estime des Allemands pour l'esprit français; proposer pour modèle à l'esprit allemand la liberté anglaise , chercher l'inspiration originale dans l'étude de la classe moyenne, tel est le plan de conduite que suit Lessing, ou de parti pris ou d'instinct. Dans la multipHcité et la variété étonnante de ses travaux, et dans les brusques retours de son esprit, cette tactique paraît souvent se confondre ; mais à regarder l'ensemble, elle est facile à saisir.

Sans nous arrêter donc au détail de ses études et de ses écrits, commandés souvent par les nécessités de la vie , comme ses traductions d'ouvrages français, anglais et espagnols, ni même à sa Bibliothèque

théâtrale (4), nous le verrons entrer résolument dans sa voie nouvelle par le drame de Min Sara Sampsariy fruit d'une sorte de retraite monastique qu'il fit à Postdam pendant les premiers mois de 1765 (2). Le titre seul de la pièce et les noms des personnages, ainsi que le lieu de la scène, annoncent assez la source de l'inspiration. C'est en effet un drame bourgeois à la manière anglaise.

Lessing transportaitl'intérêtdramatique des classes supérieures à la bourgeoisie^ et forçait le cadre convenu du genre tragique. En même temps il substituait au noble et lourd alexandrin, le langage libire et animé de la prose. C'était une révolution dans le théâtre allemand.

Malheureusement, s'il était possible d'écrire un

drame allemand en Prusse , il n'était pas aussi facile

de l'y faire représenter. Il n'y avait pas alors dans

tout le royaume de théâtre allemand. Des troupes

de passage donnaient de ville en ville quelques

représentations peu suivies du public. Lessing sévit

obligé d'aller avec ses acteurs chercher un auditoire

à Francfort-sur-rOder. Là sa pièce fut jouée avec un

grand succès de larmes (juillet HSS) (3). Mais quel

maigre triomphe, que d'obtenir une fois ou deux les

honneurs de la scène dans une foire ! La passion d(

Lessing pour le théâtre, ranimée par ce nouveai

succès, lui fit sentir la nécessité d'un séjour plu

favorable que Berlin pour ses entreprises drama-

(1) F vol., oct. 1754.

(1) F vol., oct. 1754.

(2) Œuvres, V% VP pari., Pâques 1755.

(3)Danze], p. 343.

tiques. Sans prendre donc congé de ses amis, suivant son habitude, il alla s'établir à Leipzig, théâtre de ses premiers succès dans ce genre (octobre 1755).

§. II. — Deuxième séjour a Leipzig. — Etudes sur le théâtre. — Publications périodiques. — VAcadémie de Berlin. — Essai de voyage : la guerre. — Poésie patriotique en Prusse. — Fré-; déric II et les lettres allemandes. — Le Journal Étranger.

Leipzig était alors la seule ville d'Allemagne où l'on pût trouver, avec une troupe d'acteurs quelque peu stable, un public capable de s'intéresser à des œuvres sérieuses écrites en allemand. Il en faut faire honneur en grande partie à Gottsched et à son école. Nous avons déjà dit que les critiques de Leipzig avaient toujours mis la poésie dramatique au premier rang des genres littéraires. Gottsched avait essayé de créer le théâtre allemand, et cela, parles moyens mêmes qu'employa Lessing après lui, en stimulant les imaginations germaniques, en créant un répertoire de traductions, d'imitations et de pièces originales, enfin en formant des acteurs, tels que la Neuber. Aussi, le théâtre allemand jouissait-il à Leipzig d'une considération qu'on lui refusait partout ailleurs. L'université même prêchait d'exemple. Comme le doyen Gottsched, le pieux professeur Gel*

lert avait travaillé pour le théâtre. Tout ce qui aspirait à se faire un nom au moyen de la scène, s'efforçait de venir à Leipzig : cette ville était donc le vrai centre dramatique de TAUemagne.

Lessing y trouva la tmupe de Kocb, successeur de la Neuber, et le poêle dramatique Weisze, son ami. Koch joua Misz Sara Sampson^ abrégée par Weisze. Pendant ce temps, Lessing vivait familièrement avec des acteurs, pour apprendre d'eux les exigences de la scène, en même temps qu'il leur enseignait l'art du comédien. Il ne perdait pas pour cela de vue sa Bibliothèque théâtrale^ dont il préparait le quatrième volume, destiné à faire connaître en Allemagne le théâtre de Goldoni. Ainsi, il poursuivait son dessein de mettre des matériaux de toute origine à la disposition des dramaturges ïillemands. Il y puisait lui-même, et refaisait à sa manière VHeureuse héritière de Goldoni, pour la soumettre à répreuve de la scène (1).

Il ne négligeait aucun moyen de former son esprit pour le genre dramatique. Tout en étudiant sur place à Leipzig la pratique du théâtre, il en discutait la théorie dans sa correspondance avec Mendelssohn. Celui-ci, habitué à penser avec Lessing, tournait ses méditations philosophiques du côté qui intéressait le plus son ami. 11 lisait les philosophes anglais et écossais^ entre autres, Shaftesbury, Hutcheson ; et s'attachait particulièrement , dans leurs analyses psychologiques, aux observations de nature à éclai-

(1) L. 8 déc. 1755.

rer l'auteur dramatique. Il proposait son ai^is et ses doutes : une controverse épistolaire s'engageait entre les deux amis sur les causes du rire, ou sur les passions qui sont les ressorts du drame. Ainsi Lessing façonnait son génie par des études philosophiques, suivant le précepte d'Horace :

Rem tibi Socraticae poterunt ostendere chartdB.

Nicolai se joignit à Mendelssohn. Tous deux arrêtaient ensemble leurs opinions ; ce dernier tenait la plume ; Lessing combattait contre eux. Rien peutêtre n'a plus contribué que cette controverse amicale à fixer les principes dramatiques de Lessing : aussi devrons- nous y revenir, quand nous discuterons les principes de la Dramaturgie de Hambourg.

Nous savons déjà que Lessing était rarement occupé d'une seule chose à la fois. L'activité qu'il déployait dans ses études dranfaturgiques ne l'empêchait pas de former et d'exécuter maint projet de genre différent. L'une de ses principales préoccupations était de se créer un organe à lui. Aussi le voyons-nous sans cesse en mouvement pour la fondation de quelque recueil périodique. On se perd dans la variété de ses tentatives souvent avortées. Mais il aime en général à se tracer des cadres où il puisse parler de tout à propos de tout. C'est toujours l'esprit de Bayle qui domine en lui. Ainsi, il publia un recueil qui avait pour titre : « Le meilleur qu'on

puisse extraire de mauvais livres (1). » Il oommençait à être connu pour ses entreprises de ce genre | et p3ur son humeur satirique. Aussi, dès qu'un recueil nouveau paraissait, pour peu qu'il fût trouvé hardi ou aggressif, on l'attribuait à Lessing.

Ces suppositions, souvent fausses, n'étaient cependant pas sans fondement. La malice de Lessiog n'épargnait personne, et s'attaquait de préférence aux réputations les plus autorisées. Nous ne retiendrons pas sur la guerre qu'il continuait à faire au dictateur de la littérature saxonne, Gottsched, et à son lieutenant Schonaich (2). Mais il avait osé tourner en ridicule même l'Académie de Berlin et son président de Maupertuis, dans un temps où personne n'avait encore oublié les malheurs que Voltaire s'était attirés par sa polémique avec ce savant (3).

L'Académie, sous l'influence de Maupertuis, mil au concours l'examen du système philosophique de Pope, et la comparaison de son optimisme avec celui de Leibniz. 11 parait, à en juger par l'écrit auquel le prix fut donné, que le vœu de Maupertuis était d'obtenir une réfutation de la doctrine de Leibniz. Mais Lessing trouva ridicule, de la part do l'Académie, de prendre un poëte pour matière d'un débat philosophique. De concert avec Mendeissohn, il entreprit

(1) Dos Beste aus schlecht Bûcher, 4755.

(2) V. Danzel, p. 280.

(3) C'est le 24 déc. i752, que Frédéric fit brûler par la main du bourreau^ h diatribe du docteur Aka^ia, et c*est en juin 1753^ que Voltaire fut retenu prisonnier à Francfort-sur-le-Mein^ par les ordres du résident prussien.

de donner une leçon à ce corps savant. Tous deux ensemble composèrent un écrit, sous forme de pièce de concours, mais qui n'était qu'un persiflage raisonné de la question proposée par l'Académie.

Vraisemblablement, Mendelssohn y apporta ses connaissances philosophiques, et Lessing son style. L'ouvrage ainsi exécuté ne fut pas soumis au concours, mais livré à l'impression sous ce titre ironique : Pope un métaphysicien 1 (1755) (1).

L'Académie sentit si bien le coup, que personne ne voulait avoir lu l'écrit. Les deux auteurs ne s'étaient pas nommés , mais on les soupçonnait, et il est manifeste qu'on cherchait È faire parler Mendelssohn, qui était resté à Berlin. Il ne servait guère à Lessing de ne pas reconnaître publiquement l'ouvrage qu'il avait écrit, puisqu'on lui imputait même ceux qui n'étaient pas de lui.

S'attaquer à l'Académie était une témérité d'autant plus grande à lui, que son protecteur le plus influent, Sulzer , en faisait partie, et pouvait se trouver personnellement blessé par la brochure. Néanmoins, il continua de s'employer pour tirer Lessing de la situation précaire et bornée qu'il se faisait par le travail de sa plume. Mais on ne pouvait songer aux faveurs du roi pour un homme si indépendant» Las

(1) Danzel, p. 276. — Gorresp. de Lessing et de Mendelssohn^ IS fév., 19 nov. i755.

- ôi -

d^être toujours incertain du lendemain, Liessing fat sur le point d'accepter une chaire à Moscou. Soudain, des propositions très-séduisantes lui furent adressées par un jeune Saxon, nommé Winckler^ «homme tout à fait indépendant, d remarque Lessing. Ils devaient ensemble faire un voyage de trois ans, en commençant par TAnglelerre. Voir des hommes divers et des choses nouvelles fut toujours un de ses plus vifs désirs : il s'empressa d'accepter.

Les voyageurs partirent au printemps de l'année 1756. Nous ne signalerons, parmi les incidents de ce voyage, que la rencontre que Lessing fît à Hambourg de Conrad EckofT, qui devait être le plus grand acteur de l'Allemagne. Là commença une liaison qui devait être aussi utile à Tun qu'à l'autre.

Au moment où les deux voyageurs allaient passer en Angleterre, la guerre de Sept ans venait d'éclater. Frédéric avait de nouveau envahi k Saxe : un général prussien occupait la maison de Winckler à Leipzig. 11 fallait revenir en toute hâte : il y allait de la tête, dit Lessing. Ainsi finit son voyage.

11 demeura le commensal de Winckler, espérant toujours reprendre le projet interrompu, mais il ne tarda pas à se brouiller avec son hôte. Frédéric était maudit à Leipzig, où l'on subissait tous les inconvénients de la guerre. Lessing prenait souvent sa défense ; il était lié avec des officiers prussiens ; il avait pour intime ami le major Kleist. Winckler, qui partageait toutes les passions saxonnes, finit par perdpe patience, et interdit à Lessing sa maison, en dépit

de leurs conventions. Ce fut la matière d'un procès que Lessing gagna au bout de sept ans.

Chassé de cet asile comme partisan du roi de Prusse, il n'en fut pas moins accusé d'avoir écrit une brochure contre le parti prussien. Il est vrai qu'on lui en imputa en même temps une autre, écrite contre l'intérêt saxon. Suspect de toutes parts, et sans ressources, il ne savait plus de quel côté se tourner. Le théâtre même avait succombé par suite des maux de la guerre. Il ne lui restait plus que son infatigable plume et son invincible courage.

Il fit des traductions de livres de morale et de piété, dus à des écrivains anglais, Hutcheson, Richardson, Law. Il ajouta une préface à la traduction des tragédies de J. Thomson, et en prit occasion d'élever le théâtre anglais au-dessus du nôtre. Ainsi, même dans ces travaux de mercenaire, il ne perdait pas de vue son principal dessein.

Il y revenait encore par d'autres voies. Nicolaï ayant fondé la Bibliothèque des Belles-Lettres, avait transporté la publication de ce recueil de Berlin à Leipzig. Là, Lessing en dirigeait l'impression, sans contribuer à la rédaction. Nicolaï ouvrit sa Bibliothèque par un traité sur la tragédie. Non-seulement ce fut le point de départ d'une importante correspondance entre les trois amis sur la poésie dramatique, mais encore Nicolaï, faisant le Mécène en même temps que le journaliste, proposa un prix à décerner

au meilleur ouvrage du genre tragique. Lessing (ul le principal juge du concours. Une tragédie de Codrm, I du jeune de Gronegk, obtint le prix ; le second rang fut accordé à un drame du jeune de Brawe, le Libre penseur (1). Par une singulière coïncidence, ces deux poètes presque adolescents, tous deux de noble race, moururent l'un avant le jugement, et Tautre peu de temps après. Le théâtre allemand jouait de malheur. Lessing qui, avec un noble désintéressement avait voulu encourager ciis deux génies naissants, songea pour lui-même à entrer en lice dans . un nouveau concours. Il se mit à l'œuvre secrètement, et commença son Emilia Galotti (2)^ qu'une vie agitée et souffrante l'empêcha d'abord d'achever, et qui ne fut terminée et jouée que quinze ans plus tard, en 4772. C'était un nouvel essai pour naturaliser en Allemagne le goût anglais, substituer la liberté aux règles, et la tragédie bourgeoise à la tragédie noble.

Pendant que Lessing s'appliquait péniblement, par la critique et par l'exemple, à faire naître une littérature allemande qui ne fût pas imitée de la littérature française , Frédéric II, par une voie en apparence indirecte, affranchissait d'une façon plus

(1) On se rappelle que Lessing avait déjà écrit une pièce sous ce tilre.

(2) L. à Nicolaî^ 21 janv. 1758.

efficace l'esprit allemand. Il créait par la guerre une nation : l'Allemagne s'admirait elle-même dans la Prusse, et le prestige guerrier de la France était détruit dans la journée de Roszbach. Quand une nation se sent grandir aux yeux de l'univers, son génie s'élève; et à moins qu'elle ne soit dépourvue d'imagination, il est impossible qu'elle n'enfante pas une littérature nouvelle. C'est ainsi que le héros prussien, qui ne parlait pas allemand, donna cependant la plus énergique impulsion à l'esprit germanique (1 ). Le bruit des victoires de Frédéric allait exciter jusque dans Francfort-sur le-Mein, occupé par les Français, l'imagination de Goethe encore enfant (2). Quels transports ne devaient-elles pas exciter au sein de la génération virile et dans la région même de la Prusse !

La gloire des armées prussiennes pendant la guerre de Sept ans suscita un nouveau Tyrtée dans la personne de Gleim. Lessing eut l'honneur de porter le premier à la connaissance de l'Allemagne les Chants d'un grenadier prussien, qu'il fit insérer dans la Bibliothèque des Belles-Lettres (1757). Il en publia l'année suivante un recueil avec une préface, où il comparait l'auteur au chantre de la guerre de Messène, aux scaldes du Nord, et aux bardes germaniques. 11 le louait surtout d'être un poète populaire, en tout opposé à la manière française, qui seule avait

({) Biedermann, Frédér. d, Grosze Verhltnisz. Entwickelung d. Deutsch. Oeisterlebens i859.

(2) Gothe. Au$ mein Leben W. u. D. (t. I^ p. 24).

le don de plaire aux classes aristocratiques de TAllemagne. Il paraîl que ce fut une sorte de seau- . dale aux yeux de bien des gens, qu'un obscur gre- | nadier se méconnût au point de se faire le chantre de l'armée. Lessing écrit plaisamment à Gleim qu'en publiant les deux premiers chants du grenadier prussien, il se serait mis bien des affaires sur les bras, si le major Kleist n'eût pris sous sa protection le simple soldat et son éditeur. A BerUn, Nicolal, par son admiration pour ces petits poèmes trop démocratiques, s'attira un écrit satirique d'un certain Lieberkûhn. Pour l'honneur de la hiérarchie, Lîeberkûhn opposa les Chants de guerre d'un officier supérieur à ceux du grenadier (1)*

Jamais Lessing ne parut plus joyeux et plus triomphant qu'à cette époque ; sa correspondance avec Gleim est pleine d'allégresse. De quelles ëpigrammes ne poursuit-il pas les Français humiliés ! Leurrenommée de bravoure, si tristement démentie, leur réputation d'esprit, dont il est jaloux, lui inspirent des railleries sans fin.

a Que vous êtes heureux, écrit-il à Gleim, d'avoir près de » vous toutes ces têtes spirituelles I Ou plutôt, heureuses ces » têtes spirituelles, de pouvoir une fois converser avec un sage y) allemand ! Mais, je vous en prie en grâce, montrez-vous à » eux en véritable allemand. Cachez tout l'esprit que vous » avez; ne leur faites entendre que des paroles de raison, » employez celle-ci de préférence à rendre celui-là méprisa- » ble. C'est la seule vengeance que vous puissiez maintenant » tirer de vos ennemis. »

(1) L 21 sept, 1757.

Il lui jecoramande surtout d'affecter l'ignorance à l'égard des écrivains français à la mode, Gresset, Piron, Marivaux, etc.; de leur opposer les noms des plus méchants écrivains allemands, de feindre de ne rien savoir même de Fontenelle, sinon qu'il a vécu presque un siècle ; rien de Voltaire, « sinon ses mauvais tours et ses fourberies. C'est là, dit-il, le rôle que je me propose de jouer avec tous les Français qui viendront à Leipzig (1). »

Lessing prétendait prendre une revanche de malice contre les Français. Ce qui l'indisposait le plus était leur ignorance à l'égard des écrivains allemands, qu'il croyait affectée. Rien pourtant de plus sincère. 11 avait beau s'en fâcher; il lisait, et l'Allemagne connaissait les moindres de nos écrivains, tandis que les plus fameux de ses compatriotes étaient à peu près inconnus en France.

Cependant une revue des littératures étrangères se soutenait en France depuis quelques années, sous le nom de Journal étranger (2). On y essayait de

(1) L. 2 oct. 1757.

(2) Ce recueil parut pour la première fols en avril 1754. L'abbé Prévost en prit la direction au mois de janvier 1755^ et la transmit au mois d*août à Fréron^ qui plus d'un an après^ ne pouvant mener de front cette publication et son Année littéraire, abandonna le Journal (oct. 1751). Les propriétaiies du privilège organisèrent alors une correspondance régulière dans les pays étrangers. Pour rAllemagne, ils citent^ à Dresde M. de Hagedom, à Gœttingue M. Keisner^ à Leipzig un bienfaiteur, qui ne veut pas que son

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guérir les Français de leur mépris préconçu pour la littérature allemande; on y encourageait les auteurs allemands à s'affranchir de Timitalion française. Rien ne pouvait é(re plus agréable à Lessing que Tesprit de cette revue, bienveillante pour ses compatriotes, sévère pour la fatuité française, malveillante en particulier pour l'homme de génie que haïssait Lessing. n est vrai que l'ennemi de Voltaire, Fréron, fut un des directeurs du Journal étranger. Sans être personnellement en relation avec lui, Lessing lui envoie un jour certain paquet sous le nom de Nicolai (1). Néanmoins, il n'est guère fait mention de notre auteur dans cette revue avant le mois de mars 1757.

nom soit publié. — Il y a quelque yraisemblance que ce modeste bienfaiteur D*était autre que le bon Geliert^ qui déjà auparavant entretenait une certaine correspondance mystérieuse avec Paris^ et probablement avec Fréron, sous le couvert de Nicola! ( L. de Lessing, 28avr. 1756), et qui se montrait étrangement préoccupé du mal qu'on pouvait dire de lui à Paris (L. de Lessing, 1 1 déc. 1755). Ajoutons que nul écrivain allemand n'est mieux traité que lui dans {ajournai étranger, surtout durant les années 1755-1756, sous la direction de Fréron. Quoi qu'il en soit, à dater de la réorganisation du journal, la rédaction est l'œuvre de plusieurs mains, sans signatures. Quelques articles pourtant portent le nom d'auteurs allemands, mais sans qu'il soit dit si ce sont des originaux ou des traductions. L'année 1760 est inaugurée par un nouveau rédacteur, l'abbé Arnaud, qui annonce, comme collaborateurs allemands, deux Suisses, MM. Tscbameret Schmidt, de Berne. Au milieu de tous ces changements de rédaction, on ne suit aucun plan, aucune doctrine littéraire. Le point de vue change selon que les correspondants sont de Leipzig ou de Berne ; mais les articles sont toujours courts, et se bornent à quelque mention sèche, à quelque brève analyse ou citation, accompagnée d'une ciitique superficielle.

(1) L. 28 avril 1756.

Mais à cette époque, en annonçant sa Bibliothèque des Théâtres^ le Journal rappelle ses œuvres dra-* maliques de jeunesse, et ajoute « qu'il a fait une » tragédie dans le goût anglais, Misz Sara Sampson^ » qui a reçu des applaudissements universels. Un re- » cueil formé, dit-on encore, par un homme d'un » goût aussi reconnu, ne peut qu'exciter la curiosité » du public. Aussi a-t-on ressenti beaucoup de re- » grets de voir cet ouvrage interrompu par un voyage » de l'auteur, et l'on attend son retour avec impa- » tience. )>Ce a'est toutefois qu'au mois de septembre 1761, dans un essai sur la littérature allemande, que le Journal étranger entre presque entièrement dans les sentiments de Lessing L'article paraît être d'un correspondant bernois. Goltsched y est mis à néant : Bodmer et Breitinger sont largement loués ; les amis de Lessing, notamment Mendelssohn et Nicolaï, s'y trouvent des mieux traités ; lui-même y est déclaré « le poëte favori de l'Allemagne, et un génie original, ))dont nos derniers neveux seront encore fiers. » Enfin il aurait certainement signé ce jugement de l'écrivain allemand :

« La plupart de nos poètes peuvent être comparés avec les » poètes français, mais ils sont fort au-dessous de la haute » perfection des anciens et des Anglais... En général, je ne » sais que penser des tragédies françaises, et je ne comprends » rien aux éloges et aux applaudissements qu^oa leur ac- » corde. »

A partir de ce jour, Lessing occupe la première place entre ses compatriotes dans \e Journal étranger^ qui sans doute le paie ainsi de la gueiTC qu'il fait au

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nom français. Car nous l'avons dit, dès les premières victoires de la Prusse dans la guerre de Sept ans, son patriotisme s'est enfiammé, et sa plume brûle de venir en aide à l'épée de Frédéric D. Il n'écrit plus 9 pour ainsi dire, une page qui ne renferme quelque attaque directe ou indirecte , générale ou particulière, contre quelque adversaire français.

U semble que le roi de Prusse aurait dû se montrer reconnaissant envers un allié si plein de zèle; car Lessing n'étant pas né son sujet, ne lui devait rien. Mais Frédéric le Grand, quoiqu'il fit la guerre au roi de France, n'en était pas moins tout Français par l'esprit. Ce n'était pas un moyen de lui plaire, que de combattre ce qu'il prenait pour le goût par excellence. Il était peu sensible au réveil de l'originalité germanique, qu'il n'apercevait pas. Il jugeait de l'esprit allemand par Gottsched, qu'il avait entretenu deux fois à Leipzig. Après l'avoir mis au défi de traduire élégamment des poètes français, il le gratifia d'une tabatière d'or, probablement en haussant les épaules (i). 11 ne connaissait même pas le poète prussien par excellence , l'auteur des Chants

{{) V. la lettre que Gottsched adresse au Journal étranger (avr. 1758) et où il raconte avec la plus parfaite assurance ses entrevues avec le roi. La tabatière dont il est si fier, lui attira une épigramme de Lessing, plus méritée peut-être que fine : a Elle était pleine, devinez de quoi? non de ducats, mais d'eUébore. » (V. aussi Biedermann, JFned. d, 6. etc., p. 10, ss.)

d'un grenadier. Cependant, quel que fût à ses yeux Je mérite littéraire des écrivains germaniques, un génie aussi \aste que le sien aurait dû tenir compte de la force morale que pouvait lui prêter, dans la guerre terrible où il était engagé, le concours sincère des esprits supérieurs de l'Allemagne. Mais Frédéric ne comptait guère pour vaincre que sur la discipline militaire et sur la taclique; et s'il lui prenait fantaisie de ménager la puissance de l'esprit, c'était dans la personne de Voltaire et des philosophes français.

Vainement donc les amis de Lessing se flattaient de pouvoir appeler sur lui l'attention du roi. Quand même' Frédéric eût daigné jeter ses regards sur un écrivain allemand, Lessing aurait trouvé, entre le roi et lui, l'Académie offensée, et jamais il n'eût su se plier aux concessions qui sont le prix des faveurs. Il sentait bien que Frédéric lui devait quelque chose, mais il n'en espérait rien et il avait le bon goût d'en plaisanter. Une lettre qu'il écrivit à Ramier (^) sur ce sujet, nous semble un des plus heureux badinages qui soient sortis de sa plume.

Cependant la durée de la guerre avait rendu Leipzig inhabitable pour lui : le spectacle des malades et des blessés lui était insupportable ; il manquait de moyens d'existence, ses amis étaient dispersés; à peine «pouvait-il dire tout bas que le roi » de Prusse était un grand roi. » Il quitta pour la dernière fois cette ville oii il avait trop souffert, et retourna auprès de ses amis à Berlin (4 mai 1758).

(1)18 juin 1758.

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