CHAPITRE V
14» guerre de 0ept ase.
§ I. — TaoïsiÉME SÉJOUR A Berun, 1758-1760.
— Lettres sur la littérature. — Fables. — Pfctlotas. — Faust.
Ce changement de séjour de Lessing est une date dansThistoire de la littérature allemande. Avec lui la suprématie littéraire passe de Leipzig à Berlin.
L'école de Leipzig n'avait rien créé. Considérant les lettres seulement comme un plaisir de l'esprit, plutôt que comme l'expression élevée de sentiments réels, elle n'avait cherché la nouveauté que dans la variété des modèles imités. Gottsched se piqua, il est vrai, de fonder une littérature nationale; mais il en demanda les éléments à la littérature française, combinée avec les écrits des poètes allemands de l'école silésienne, et avec ceux des poètes anglais de l'école dite classique, c'est-à-dire avec ce qui se rapprochait le plus du goût français. Gellert, disciple affranchi de Gottsched, avec un vrai talent.
n'était guère plus original , non plus que Rabener et les autres poètes de la Saxe. 11 manquait à ces écrivains, d'ailleurs agréables, une inspiration tirée de leur vie personnelle ou des qualités propres au caractère gernoanique. Ils n'avaient pas su puiser à la source toujours vive, toujours sincère de la classe moyenne.
Et pourtant l'école de Leipzig, à l'envi de l'école suisse, prépara l'affranchissement du génie allemand. Toutes deux rendirentde grands services à la langue, qu'elles assouplirent et purifièrent des emprunts étrangers. Toutes deux furent possédées du zèle de la gloire nationale, et ce zèle fut fécond, à défaut de leurs théories. L'une ouvrit le champ à Klopslock et l'autre à Lessing. Chez l'un le génie allemand prend possession de lui-même dans la poésie religieuse et mystique ; chez l'autre, dans la poésie dramatique et dans la critique. Tous deux sont animés d'une égale ardeur pour la création d'une littérature originale; mais l'un cherche son inspiration dans le monde intérieur, l'autre dans le monde extérieur ; l'un dans les idées les plus élevées, l'autre dans les idées moyennes.
Lessing est plus qu'il ne le croit un disciple de l'école de Leipzig, quoiqu'il eût contribué plus que personne à ruiner la réputation de Gottsched. Né Saxon, il fit ses études à Meiszen, à Leipzig, à Wittenberg. Comnaenl n'aurait- il pas subi dans ses plus tendres années l'autorité des doctrines qui régnaient dans la Saxe ? Continuateur de Gottsched, mais avec les lumières et le talent qui manquaient à son pré^
décesseur, il a exécuté ce que Goltsched avait tenté confusément. C'est qu'il a su tirer parti des plus ^ifs sentiments du temps et mêler la littérature à la?ie d'un peuple. Aussi fallait-il pour cela qu'il y eût quelque part en Allemagne un peuple qui ressentit les agitations de la vie collective. Avant le règne de Frédéric II , on l'aurait trouvé difficilement ; mais enfin, grâce à ce grand roi, un tel peuple existait. Lessing sentit que la Prusse allait devenir le centre d'un mouvement intellectuel ; il s'y rendit. De même que Gottsched, né en Prusse, s'était transporté i Leipzig, siège principal de la vie littéraire de ce temps-là, Lessing, né en Saxe, alla s'établir à Berlin, foyer de Tcsprit nouveau.
La Prusse était alors possédée de passions guerrières. Lessing, qui n'aimait point la guen*e, et ne partageait pas le patriotisme borjié des Prussiens, parut néanmoins entrer dans les sentiments du peuple au milieu duquel il vivait. Ses écrits, durant la période que nous parcourons, en sont tout remplis. S'il compose des drames, pour ses héros il choisit des soldats; sa polémique littéraire semble placée sous l'invocation d'un nom militaire. Ce n'est pas de sa part le froid calcul d'un écrivain qui sait prendre le vent de la faveur publique. Sincèrement ému des vertus que développe la guerre, frappé des caractères vigoureux qu'elle met en lumière, il en ressent même dans son cœur les agitations, parce qu'entre les héros de l'armée prussienne, il compte un véritable ami. Jusque dans les matières les plus étrangères à la guerre, il porte quelque chose de
hardi, de résolu, où Ton reconnaît une inspiration bellicpieuse, qui devait être dans l'esprit général du temps.
On peut considérer comme un manifeste de guerre littéraire les Lettres concernant la littérature contemporaine. Ce n'était pas moins qu'une révolution dans la critique.
Comme Lessing s'entretenait fréquemment avec Nicolaï sur la littérature contemporaine, la pensée leur vint à tous deux qu'il serait bon d*écrire ce qu'ils disaient; c'est-à-dire d'abandonner la critique théorique et abstraite, les froides annonces de livres, les compliments obligés, qui jusqu''alors avaient formé le fond des publications périodiques; d'examiner librement, et avec la franchise de la conversation, les ouvrages contemporains, et de prendre les auteurs corps à corps, sans leur d emander autre chose que ce qu'ils avaient voulu faire et ce qu'ils avaient fait. Pour se mettre à l'aise dans la forme même de la publication, ils devaient donner une suite de lettres, sans aucune règle de périodicité, selon le besoin des sujets. On reconnaît là l'inspiration de Lessing. Les trois amis prirent part à l'œuvre, mais toujours sous le voile de l'anonyme. Nous n'avons à nous occuper que du contingent de notre auteur.
La première lettre parut dans les premiers jours de l'année 1759. Cette correspondance, prétendaiton, n'avait d'autre objet que de divertir un officier
malade. C'était à Kleist que Lessing l'adressait dans sa pensée. Mais lorsque le major fut tombé sur le champ de bataille de Kunersdorf, au mois d'août de cette même année, la publication des lettres n'en fut pas interrompue.
On ne voulait pas, disait-on, remonter au delà des débuts de la présente guerre; mais pour cent noms de héros qu'elle avait illustrés, on ne pouvait pas citer un seul génie nouveau : même de la plume des écrivains connus antérieurement, on ne trouvait que fort peu d'ouvrages dignes d'attirer l'attention de la postérité. Des traductions, surtout d'auteurs anglais, voilà ce qu'on apercevait partout ; mais quelles traductions! Des hommes qui ne savaient pas la langue entreprenaient de traduire des écrivains dont le principal mérite consistait dans le style 1 Lessing relevait en détail les fautes de goût de ces traducteurs et leurs bévues, avec une impitoyable sévérité.
Ce début annonçait une critique sans égards : elle fut inflexible. Toute réclamation attirait une réplique plus rude que la première attaque. C'est ainsi que Lessing maltraita, pour ne citer que les noms les plus fameux, Gottsched, Wieland, Cramer et Basedov^. Il nia les services rendus au théâtre allemand par Gottsched, qui, disait-il, en prétendant fonder un théâtre nouveau, n'avait su donner à l'Allemagne qu'un théâtre à la française. Jamais il ne parle de lui que pour l'accuser d'ignorance, de charlatanisme ou de sottise (t).
(1) V. les lettres 16, 17, 30, 65, 91. — La dernière est assez
A l'égard de Wieland, il se montra encore plus acerbe. A Tâge de vingt-trois ans, tout nourri des idées des Suisses, parmi lesquels il vivait, ce jeune écrivain s'était montré presque fanatique de morale et de religion dans la littérature ; ii écrivait des plans d'éducation édifiante, et damnait charitablement les poésies de Uz et de ses amis. Lessing, qui se trouvait atteint, puisqu'il avait sacrifié au genre anacréontique, donna une rude leçon à Wieland, lui prouva que son rigorisme était d'emprunt, et l'engagea à rentrer dans la voie de la nature. On sait que ce conseil ne fut que trop bien écouté par Wieland, et qu'il serait difficile de reconnaître dans l'au-
piquante. On se rappelle que Voltaire avait annoncé son roman de Candide, comme <( traduit de [l'allemand du docteur Ralph. » Quelque plaisant d'outre-Rhin publia une lettre supposée, où un certain G. de L. revendiquait la propriété de Candide, et se plaignait amèrement des mauvais procédés de Voltaire, qui non-seulement, disait-il, avait traduit son ouvrage « comme messieurs les Français se permettent communément de tradmre les écrits allemands, » mais encore avait substitué le nom du docteur Ralph au vrai nom de Fauteur, qu'il connaissait aussi bien que le sien. Gottsched fut efirayé du scandale que pouvait produire cette lettre. A lire les initiales, qui ne croirait que le savant doyen de Leipzig, le continuateur de Wolff et de Leibniz, se vantait d'avoir écrit un livre où l'optimisme et Leibniz étaient tournés en ridicule î II se défendit solennellement d'être l'auteur de Candide, C'en était assez déjà pour tomber sous la raillerie des auteurs des Lettres, Mais il fit pis encore. Pour appuyer ses jugements dénigrants sur Milton^ il s'était avisé de citer un passage de Voltaire; et ce passage n'était autre que la satire de l'auteur du Paradis perdu par le sénateur Pococurante (Candide, c xxv). On peut deviner avec quel cruel persiflage Lessing s'empara de cette bévue de Gottsched ; il lui prouva que les idées de Candide étaient les siennes, et que s'il n'était pas l'auteur du roman, peu s'en fallait.
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leur d'Agathon le moraliste et le chrétien farouche de ses jeunes années. Lessing se montra plus favorable pour sa tragédie de Jane Gray : encore le cod- | yainquit-il de plagiat envers le poêle anglais Rowe.
Sa polémique acharnée contre Cramer et Basedov offre quelque analogie avec ses attaques contre Wieland. V Inspecteur du Nord, feuille rédigée pat m deux écrivains sous la présidence de Klopstock, était animé d'un zèle dévot qui ne connaissait pas les ménagements. La poésie, au sens de ces hommes pieux, mais intolérants, devait être l'auxiliaire de la chaire, et la critique tourner en inquisition. Lessing avait plus d'une raison pour repousser de telles doctrines ; aussi Cramer, et surtout Basedow furentils tellement malmenés par lui, que leur feuille ne s'en releva pas. C'en était fait de la critique subordonnée à la morale et à la religion : désormais la poésie fut indépendante en Allemagne; on n'osa plus demander au poëte quelles croyances il professait : Lessing avait préparé les voies à l'indifférence de Goethe.
Si le hardi critique détruisait sans pitié tout ce qui lui paraissait faire obstacle au libre développement du génie germanique, il n'hésitait pas à mettre en lumière les œuvres vraiment allemandes. Quoiqu'il goûtât peu la poésie religieuse, et surtout les odes de Klopstock et de son école, il rendit, même contre ses amis, une justice éclatante aux progrès que la versification et la langue allemande avaient faits, grâce au chantre du Messie. Il signalait avec soin les poètes dramatiques d'un vrai mérite, comme
Elias Schlegel et Weisze. Il continuait son patronage à la muse du grenadier prussien ; il vantait les poésies de Kleist. Il remontait même jusqu'aux vieux poètes allemands, plutôt que de sacrifier quelqu'un des titres poétiques de la Germanie. Il ne dédaignait pas Hans Sachs, et admirait le poëte silésien Frédéric de Logau, dont il publiait, de concert avec Ramier, les épigrammes, accompagnées d'un savant dictionnaire de sa langue.
Ce qui l'irritait partout et toujours, c'était de Voir le génie allemand rabaissé au-dessous du génie français. Il ne pouvait pardonner à Leibniz d'avoir, dans un compliment banal, accordé aux Français la supériorité de l'esprit, et réservé aux Allemands seulement celle de l'application (t). Cette pensée le blesse, il en exprime son ressentiment dans des épigrammes, dans des fables, partout. Et cependant il ne trouve autour de lui qu'écrivains qui montrent aux Allemands la perfection française comme un objet d'envie. Il commence déjà à la nier dans la poésie dramatique : il refuse à nos poètes l'action,
({)(iiEt quid alivd exspectes à Germano, cui nationi inter animi » dotes sola laboriositasrelicta est? a) C'est ainsi que Leibniz écrivait à Huet, qui Favait prié de se charger d'un auteur pour la collection Ad uimm Belphinû « Et qu'on s'étonne maintenant, s'écrie Lessing^ que les Français fassent si peu de cas d'un savant allemand^ quand les meilleures têtes de TAllemagne labaissent teUement au-dessous d'eux leurs compatriotes^ et cela seulement pour qu'on ne puisse pas leur refuser la politesse et le savoir-vivre ! Car il ne faut pas s'imaginer que cette nation^ faite de compliments^ tienne aussi pour compliments ce qui peut à quelque degré servir à rabaisser ses voisins. y> (L. 71.)
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le style poétique, que sais-je (1)7 II prélude à cette grande guerre contre le théâtre français, qui porte le nom de Dramaturgie de Hambourg.
Mais en môme temps que les Lettres sur la littérature, il publiait un autre ouvrage plus particulièrement dirigé contre le goût français. Je veux parler de la collection de ses Fables en prose, et des Dissertations sur la Fable (t 759) qu'il y joignit, et sans lesquelles on ne doit pas, dit-il, juger Jes premières.
Nous avons déjà dit que la fable jouissait d'une grande faveur en Allemagne, depuis le commencement du xym* siècle. Le goût inné de la nation pour les symboles et les allégories la portait naturellement vers ce genre, où le dessein de l'auteur est presque toujours enveloppé des voiles de la fiction. Cependant TAllemagne n'avait pas su par ellemême retrouver l'inspiration du roman satirique du moyen âge, comme fit Goethe plus tard, ou créer un genre nouveau d'allégorie. Elle s'était contentée de suivre des modèles étrangers : d'abord Esope et Phèdre, qui furent traduits et imités en cent façons; puis (comme on en venait toujoui-s là), les poètes français. Une fois à l'œuvre, on alla vite : l'Allemagne crut voir paraître à la fois un la Motte et un la Fontaine dans les personnes de Stoppe et de Ha-
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gedorn (1738); et, comme dit malicieusement M. Gervinus, « on triompha de ce qu'une seule foire de Leipzig avait donné au pays ce que la France avait mis tant d'années à produire. » Dès lors, les imitateurs des fabulistes français s'appelèrent légion, dit le même auteur.
Vers le même temps, les critiques des deux écoles ennemies de Leipzig et de Zurich exposèrent la théorie du genre. Breitinger trouvait que la fable réunissait, mieux qu'aucun autre genre, sauf l'épopée, les conditions essentielles de la poésie, la vérité et le merveilleux. La fable était à ses yeux une épopée en raccourci, l'épopée une fable étendue. Gottsched, au contraire, ramenait ce genre à la leçon morale toute nue, et n'y admirait que la brièveté ésopique. Celui-ci n'eut guère d'autre disciple que Lessing, tandis que la doctrine des Suisses fut adoptée et pratiquée par les auteurs des fameux Articles de Brème (4), où parurent les fables de Gellert; puis
(\) Bremer Beitraege, Le vrai titre de cette feuille est Nouveaux articles pour le plaisir de la raison et de Vesprit, Elle commença à paraître^ en 1744^ sous la imbrique de Brème et Leipzig, Les plus illustres rédacteurs sont Klopstock, Gellert, Cramer, Adolphe et Elias Schlegel,Rabener, Zachan8e,etc. Us formaient une pléiade de jeunes poètes dévots, pour la plupart ecclésiastiques, dont Rlopstock était l'âme^ et qui professaient encre eux une amitié mystique. Cette petite église, issue des doctrines des Suisses, avait adopté pour objet de son culte la poésie religieuse et morale sous toutes ses formes. A côté des odes mystiques de Klopstock, elle donnait les épopées comiques de Zacharise, les satires de Rabener et les fables de Gellert. Zélée pour la foi, effrayée des progrès de l'irréligion, que les traductions des libres penseurs anglais vinrent encoui*ager vers 1745, elle se voua à combattre l'incrédulité. Dispcr-
par Lichtwer (1748), Gleiin (1755), et la plupart des fabulistes allemands postérieurs, tels que Pfeffel (1).
Lessing lui-même avait, quoi qu'il en dise, sacrifié à ce goût général ou à cette mode^ dans les Fables et Contes en vers. Mais dès ce temps-là, son patriotisme se révoltait contre le joug de l'imitation française, et il commençait à composer des fables conçues d'après des théories tout opposées (2). Il les écrivait en prose et en retranchait les ornements du récit. Le premier point était un progrès pour la littérature allemande; car, suivant le jugement de M. (jcrvinus, beaucoup de ses contemporains étaient capables d'écrire en mauvais vers, et pas un en bonne prose. Quant à son système de composition, il l'expliqua lui-même dans ses Dissertations sur la Fable.
Ce qui frappe tout d'abord dans ces petits traités, c'est une aversion systématique pour tout ce qui vient de France ; et il n'est pas sans intérêt d'y observer déjà la tactique à laquelle Lessing restera désormais fidèle contre la littérature française. En général, c'est une guerre de définitions qu'il fait à nos auteurs : il entreprend de leur prouver qu'ils n'ont pas connu le genre qu'ils ont cultivé; d'où suit que leurs règles sont fausses et leur pratique erronée. A cette argumentation scolastique, il ajoute quelques .épigrammes sur la légèreté et l'ignorance des Français,
sëc par les circonstances^ elle demeura fidèle à ses débuts età ses vœux. Lessing la reconnut dans YInspecteur du Nord.
(1) Gerv., Gesch, d, deutsch, Dichtungyi, IV, p. 91-99.
(2) 11 en avait un recueil tout prêt dès le milieu de Tannée 1757. V. Corr. av. Mendelss. 1«' juil., 8 août 1757.
pour ruiner par le ridicule une nation qui se sert tant de celte arme contre ses voisins.
Cette exécution faite, il faut proposer d'autres modèles aux Allemands, qu'on prive de ceux qui leur étaient familiers. Nous avons vu depuis longtemps Lessing indiquer les Anglais; mais il est d'autres modèles qu'il préfère, et qui ne manquent dans aucun genre : ce sont les anciens. L'imitation de l'antiquité bien comprise, tel est au vrai l'idéal de Lessing.
Enfin, pour donner l'exemple des réformes qu'il propose, il écrit lui-même des ouvrages d'après ses théories. Il a la modestie de ne point les considérer comme des chefs-d'œuvre, mais simplement comme des spécimens; il ne s'attribue point le génie; il déclare avec une admirable franchise que la critique est la source de ses inspirations; et néanmoins il lui arrive ainsi d'écrire des œuvres qui n'ont pas été dépassées dans son pays.
On vient de lire, sous une forme générale, le résumé des travaux de Lessing sur la fable. Au fond, c'est une déclaration d'hostilité contre ce genre littéraire, qu'il veut éliminer du domaine de la poésie. Il n'a pas entrepris cette campagne sans de mûres réflexions; car il n'y avait point de genre de poésies, dit-il lui-même, sur lequel il se fût si longtemps attardé. Il avait lu à peu près tous les fabulistes anciens et modernes, et tous les écrits théoriques sur la fable. Son opinion définitive était « que les moi»dernes avaient abandonné la véritable voie, celle » d'Esope, pour les petils chemins fleuris où se corn-
x> platl le talent babillard de conter. » A ses yenx, la fable marque « le confin de la poésie et de la morale. » Son unique objet est d'enseigner une vérité morale: l'invetilion poétique y consiste uniquement à trouver un exemple qui soilla traduction figurée, maisstricte, de celle vérité. L'utilité est sa seule raison d'être.
La fable devait déchoir de son haut rang par cela seul qu'on la considérait comme un moyen de perfectionnement moral ; ou plutôt, il fallait la séparer d'un genre naturellement diflerent. Rendre à chaque genre ce qui lui appartient, telle est la mission que se donne en général la critique de Lessing. Isoler la poésie de tout ce qui n'est pas elle, tel est le principal service qu'il s'applique à lui rendre. Ici, il l'affranchit du joug de la morale ; dans le Laocooriy il l'affranchira de celui de la peinture. Et déjà, dans ses dissertations sur la fable, on aperçoit quelques germes de la distinction qu'il établira plus lard entre les arts représentatifs et la poésie.
Les distinctions se précisent au moyen de définitions : aussi Lessing ne s'y épargne-t-il pas. 11 passe en revue les définitions de la fable données par les critiques français, la Motte, Richer, Ratteux, le Rossu, qui sont identiques à celle de Rreitinger: il prétend prouver aux Français, par l'analyse et par Taulorité de Wolff, de Quintilien, d'Aristote, de Théon et d'Aphthonius. qu'ils ne savent ce que c'est que fable, allégorie, action, et enfin qu'ils n'entendent même pas les termes dont ils se servent. Nous n'aurons garde de le suivre dans ces développements pédantesques, mêlés de paradoxes et d'idées ingé-
nieuses, et dont la conclusion pratique serait qu'on a tort de trouver du plaisir et du fruit à la lecture des Fables de la Fontaine.
C'est en effet la renommée de la Fontaine qu'il s'agit de détruire, et contre laquelle Lessing entasse tout cet appareil d'érudition et de termes philosophiques. U n'en proteste pas moins « qu'il n'a rien » contre la Fontaine, mais contre ses imitateurs, » contre ses aveugles adorateurs ! »
« La Fontaine, continue-t-il, connaissait trop bien les an- » ciens pour ne pas savoir ce que demandaient les modèles » antiques et la nature pour faire une fable parfaite. II savait }) que la brièveté est Tâme de la fable; il avouait que son w plus bel ornement est de n'en point avoir. Il reconnaissait » avec une aimable loyauté qu'on ne trouverait pas dans ses » fables l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre » recommandable, que c*élaient des qualités où sa langue » l'avait empêché en partie d'atteindre, et qu'uniquement » par cette raison, qu'il ne pouvait imiter Phèdre en cela, » il avait cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage » plus que Phèdre n'a fait, — Quel aveu! s'écrie Ixssing. â D mes yeux cet aveu lui fait plus d*honneur que toutes ses » fables. Mais de quelle étrange façon ne fut-il pas reçu par » le public français! On crut que la Fontaine voulait faire là » un simple compliment^ et Ton estima la compensation infii- » niment au-dessus du dommage. (1 ne pouvait guère en » être autrement; car cette compensation était trop séduisante w pour des Français, qui ne voient rien au-dessus de la » gaité. Une de* leurs tètes spirituelles, qui depuis a eu Je » njalheur de rester spirituelle pendant cent ans, prétendait » que si la Fontaine s'était mis au-dessous de Phèdre, » c'était par pure bêtise; et là-dessus la Motte s'écriait : «Mot » plaisant, mais solide! &
Voilà donc comment un des esprits les plus fins de l'Allemagne comprenait la louchante, mais trop
candide humilité de la Fontaine, et la piquante jui»tcsse du mot de Fontenelle 1 Comment s'étonner, après cela, que toute la poésie des fables, que toutes leurs grâces naïves, que toute leur innocente malice n'aient été pour Lessing qu'un insipide bavardfge! Je ne suis pas surpris qu*un Gottsched ait reproché à Gellert d'abandonner le naturel d'Esope pour le maniéré de la Fontaine ; mais j'attendais mieux de Lessing. Il faut ici déposer toute illusion : Lessing n'a jamais su apprécier un seul écrivain français; il n a pas plus compris Racine que la Fontaine, Molière que Corneille. S'il lui arrive de louer un de nos autours, c'est à coup sûr un auteur de second ordre. Les mérites du style français sont lettre close pour lui. Loin de moi la pensée de le lui reprocher, s'il n'avait été si dur pour nos plus grands maîtres! Mais puisqu'il se croyait en droit de nous juger, puisque ses jugements font encore autorité près de ses biographes allemands, il faut bien le dire, Lessing n'a jamais eu le sens des beautés de la littérature française. ValaiMl mieux faire comme ses compatriotes, qui s'éprenaient de modèles qu'ils n'entendaient pas davanlage? Non, il a eu du moins le mérite de ri jeter ce qui ne convenait pas au génie allemand ; et quoique par de mauvaises raisons, il a bien fait de blâmer un engouement funeste à l'originalité nationale.
Quant à sa théorie de la fable, elle est jugée (4). Nous n'avons pas besoin de discuter ses définitions : quelque sagacité, quelque érudition qu'il puisse dé-
(i) H. Taine^ Essai sur les fables de la Fontaine, ch. I***.
yelopper dans le détail , déclarer au génie qu'il n'a pas le droit de féconder un genre par l'invention poétique, c'est se démentir soi-même, quand on proclame la liberté du génie. Ramener la fable à Ésope, après qu'elle a été traitée par la Fontaine, c'est condamner les arts pour être sortis de leur berceau. Tout au plus pouvait-on dire qu'après la Fontaine il fallait renoncer à ce genre, ou se borner à l'ambition modeste d'écrire de petits poèmes amusants et instructifs pour les enfants. C'est ce que Gellert a réussi à faire ; aussi ses fables sont-elles demeurées classiques en Allemagne.
Celles de Lessing partagent le même avantage, mais grâce au style, qui en est exquis, plutôt qu'au dessein , qui en est rarement irréprochable. Des moralités subtiles, paradoxales, ambiguës, des distinctions perpétuelles; des épigrammes nominatives déparent trop souvent ce recueil. Cependant on y peut faire un choix : les observations fines et les vérités solides n'y manquent pas, mais on y sent trop la recherche d'un esprit raffiné, qui veut à tout prix être neuf, et qui l'est trop souvent aux dépens de la simplicité qu'exige la fable (1).
(i) Lessing est surtout malheureux quant il veut coniger les fables de la Fontaine. Je n*en citerai que deux exemples,
r (Liv. 11, f. 16, V Avare; cf. la F. 1. iv, f. 20). « Tu ne te serais- » pas servi de ton trésor, dit le voisin : figure-toi donc que fa pierre » est ton trésor, et que tu n*es pas plus pauvre qu'auparavant. — » Quand je ne serais pas plus pauvre, répliqua l'avare ; un antre » n'est-il pas plus riche d'autant ? J'en perdrai la raison ! »
Voild qui s'appelle enchérir heureusement! Ce n'était pas assez que Favare fût avare^ il fallait encore qu'il fût envieux ! C'est
Quanta son style, quelque simple quMl soit, il porte encore trop la livrée de la poésie, s'il prétend à la nudité ésopique; et il est trop sec, s'il veut être poétique (1). Enfin nous ne croirons jamais que le profit moral qu'on peut tirer des fables soit assez grand pour compenser la perte du plaisir que donne un petit poème achevé.
Pour résumer nos jugements sur les fables de Lessing, nous ne saurions mieux faire que de reproduire celui qu'en porta dans ce teoips-là le Journal étranger (2) :
ainsi que Lessing cherche presque toujours le nouveau, en multipliant les intentions, dont il surcharge son principal dessein.
2° L. 11^ f. i^^Le Renard et le Corbeau, Je résume^ car malgré ses prétentions à la brièveté ésopique^ Lessing souffre ici d*êire résumé.
Un corbeau emportait dans ses serres un morceau de viande empoisonnée^ qu'il avait ramassé par hasard. Le renird^ le saluant du titre d*Oiseau de Jupiter^ lui dit : N'est-ce pas ma nourriture de tous les jours, que tu m'apportes î Le corbeau, charmé d'être pris pour un aigle, laisse tomber la viande. Le renard en crève, a Puissiez-vous, damnés flatteurs, n'obtenir que du poison pour prix de vos louanges ! »
1° La moralité n'est qu'un vœu ; c'est avouer que la punition infligée au flatteur n'est pas conforme à Ja réalité. 2" Cette punition n'est qu'un cflet du hasard ; or le hasard ne renferme aucun enseignement. 3" Comment le corbeau peut-il croire que l'oiseau de Jupiter est le pourvoyeur du renard ?
Froide invention, enseignement nul, telle est cette fable en deux mots. Cela ne valait pas la peine de corriger la Fontaine.
(i) 11 ne parle pas lui-même de ses fables sur un ton trop élevé: a J'ai eu, écrit-il à Gleim, à terminer mes fadaises,.. Ce sont des fables, cher ami, et je puis prévoir que ni mes fables, ni mes traites sur la fable, n'obtiendront Tassentiment d'un poète, et par conséquent le vôtre. » L. 23 oct. 1759.
(2)Nov. 1761, art. vi.
» N*en déplaise à M. Lessing, toutes ses observations sont » plus ingénieuses que vraies : la précision qu'il affecte^ et » qu'il voudrait mal à propos confondre avec la simplicité^ ne » s'accorde nullement avec le caractère de la fable. Leprinci- » pal objet de cette sorte de poëme est de couvrir le précepte; » et les fables de M. Lessing ont^ s'il est permis de s'exprimer D ainsi^ la sentence gravée sur le front. S'il ne s'agissait que » de nous conduire tout droit à la vérité^ on se passerait de la » fable elle-même. Du reste, il y a beaucoup d'esprit, de fix> nesse, de profondeur et de philosophie dans les fables de » M. Lessing; cet auteur est un des plus heureux génies de » l'Allemagne. »
Le dessein de Lessing avait été surtout négatif. A l'égard de nos fabulistes, sa critique doit être considérée comme non avenue ; mais à Tégard de TAlmagne, elle fut décisive : la fable retomba du rang trop élevé où elle avait été placée ; en perdant les ornements poétiques, elle perdit son importance.
Chemin faisant, Lessing avait semé dans ses dissertations quelques pensées importantes sur l'action en général, et en particulier sur celle de l'épopée et du drame. Il voulut les mettre en exemple dans une œuvre dramatique; et comme il était à cette époque épris de la brièveté, autant qu'indisposé contre la poésie (I), il écrivit son drame en prose et
(1] Il écrivait à Mendelssohn (nov. 1757) : « Vous avez raison : » les belles-lettres ne devraient nous prendre qu'une partie de D notre jeunesse : nous avons à nous exercer ds^s des cliose9 )) plus importantes, avant de mourir* ii
en un acte, n'y voulant mettre que l'action toute nue. Telle est la tragédie de Philotas.
L'honneur militaire est l'unique ressort dramatique de cette pièce (1). Un fils de roi, fait prisonnier dans un combat, se donne la mort pour sauver son père des dures conditions que le vainqueur pourrait lui imposer. Qui ne reconnaîtrait ici un souvenir des méditations du grand Frédéric, à la veille de la bataille de Roszbach ? Cette tragédie , remplie des sentiments héroïques du temps, pouvait tirer des circonstances un intérêt particulier; mais un siècle après, la critique n'a plus à considérer que le mérite dramatique de l'ouvrage. Sans le juger en détail, nous dirons que Lessing ici, comme dans ses fables, ressemble au philosophe scythe : à force de ramener la création poétique à l'essentiel, il ne laisse qu'un tronc privé de vie.
Cette étude était, au moins par l'intention, un retour vers la manière antique, et formait un contraste avec les tragédies d'imitation française. Lessing préparait à cette époque la Vie de Sophocle (2). Il s'inspira sans doute du Philoctète pour composer cette tragédie sans amour, sans épisode, sans péripéties, où tout le nœud consiste dans l'opiniâtreté du héros. *
Cependant il sentait bien que l'imitation des an-
(1) Lessing avait songé à développer la même passion dans un Codrus, La tragédie du jeune de Cronegk sous ce titre ayant piqué son émulation, il jeta un plan sur le papier, l'envoya à Menddspohn, et l'abandonna.
l2)L. à Gleim, 28 fév. 1760,
ciens ne rajeunirait pas la poésie allemande, si l'on ne savait, comme les Grecs eux-mêmes, trouver des sujets dans l'histoire et dans les traditions nationales. Shakspeare lui paraissait le modèle à suivre, à cause surtout du caractère moderne et patriotique d'une grande partie de son théâtre. Aussi voulul-il faire un essai dans la manière du grand tragique anglais. Il remania la légende du Docteur Faust^ personnage favori des Allemands, mais qui n'était plus joué que sur les théâtres de marionnettes. Il écrivit quelques scènes, qu'il communiqua au public, AdM?,\id%Lettressurla littérature j comme fragments d'une ancienne pièce «où il reconnaît beaucoup du «caractère anglais, et nombre de scènes dont un gé- »nie sbakspearien était seul capable (I)» 11 se proposait de faire représenter sa tragédie à Berlin, mais il ne l'acheva probablement jamais, et nous n'en possédons que des plans et des débris. On n'en doit pas moins remarquer que cet esprit, qui concevait beaucoup plus qu'il n'exécutait, a plus d'une fois rêvé les œuvres que Goethe devait accomplir. 11 avait songé à remanier le roman satirique de Reineke Fuchs (2), comme il a entrepris de traiter Faust. Un plus puissant génie réalisa ces idées qui avaient traversé son esprit : peut-être, sans Lessing, Goethe
(\) 16 fév. 1759. — Marlowe, Tun des prédécesseurs de Shakspeare, avait en effet traité la vie et la mort du docteur Faustus {Shakspeare, pai-M. Alf. Mézières, 1860, p. 15); peut-être Lessing s'en inspira-t-il.
(2) V. Disc. s. la Fable.
n'eût-il pas songé à' fondre ensemble le vieux génie germanique et le nouveau.
Au reste, Lessing n'interrompait pas ses énormes travaux dramalurgiques : il ne cessait d'accumuler des trésors pour une scène allemande qui n'existait pas. «J'écris jour et nuit, dit-il à son ami Gleim, »et ma plus mince ambition est aujourd'hui défaire y>au moins trois fois autant de pièces de théâtre que x>Lope de Véga(l). » Pourtant il ne fit guère, dans cette période, que des projets et des esquisses, qui se sont retrouvés en partie dans ses papiers. Mais il faut signaler une traduction de grande importance dans sii carrière de dramaturge : c'est celle du théâtre de Diderot (2). Il a lui-même témoigné plus tard avec une noble franchise, « sa reconnaissance envers »un homme qui avait eu une si grande part à la fo^ » malion de son goût (3). »II affirme que, depuis Âristote, jamais esprit plus philosophique ne s'est occupé du théâtre. C'est une satisfaction pour lui de penser que peut-être Diderot obtiendra-t-il plus de faveur en Allemagne qu'en France, et qu'ainsi pour cette fois, les Allemands échapperont au ridicule de n'imiter les auteurs français que quand ceux-ci commencent à passer de mode dans leur pays.
Nous reviendrons ailleurs sur la comparaison des idées de Lessing et de Diderot, et nous verrons à quelles conditions un écrivain français a pu trouver
(1) L. 8 juil. 1758.
(2) Berlin, Vosz; 1760-1761.
(3) Pré/', de la 2« éd., 1781.
! grâce devant l'adversaire passionné du goût français.
Il avait beau travailler jour et nuit, et produire sans cesse, le joug de la pauvreté ne s'allégeait pas : un faible envoi d'argent de Kleist(l); que dis-je? un de ces humbles cadeaux qu'une mère seule peut faire, une paire de bas (2), étaient des bonnes fortunes pour l'infatigable écrivain. Cependant son courage et sa bonne humeur avaient tenu bon contre son mauvais sort. Mais la mort de son héroïque ami Kleisf, qui succomba prisonnier des Russes, l'accabla. La maladie survint ; la guerre le poursuivit jusque dans Berlin. Il vit les Russes entrer en vainqueurs dans la capitale de la Prusse ; il vil deux journalistes, dont l'un était son successeur au journal de Vosz,foueltés par les soldats en place publique (3). 11 tomba dans la plus noire tristesse. La société même de ses amis ne pouvait plus l'égayer, il s'imaginait qu'il leur était à charge. Ses sentiments d'ailleurs ne s'accordaient pas entièrement avec les leurs. C'étaient des Prussiens exclusifs ; il se disait citoyen du monde. Tout en saluant la grandeur de la Prusse, comme un réveil de l'Allemagne, son esprit, trop dégagé de toutes les opinions communes, ne se trouvait satisfait de rien de ce qu'il voyait ou entendait.
(1) L. 6 août 1758.
(2) L. 3 avr. 1760.
(3) Slahr, t. 1, p.l93.
Tout lui [mraissait borné. Il était de ces natures
épuisent vite les joies de ce monde, et qui ue se sauvent du dégoût que par le changement. D'ailleurs, n'avait-il pas assez longtemps subi les épreuves d'une vie précaire, n'était-il pas temps qu^il se fil place dans la société? On lui promettait toujours quelque emploi : il attendait, sans vouloir aller audevant, trop fier pour solliciter. Enfin^ il lui sembla que la fortune venait s'oflrir à lui, sous un viss^ assez étrange, il est vrai. Mais il n'avait pas le choix: la tentation le prit de s'enrichir en peu de temps pour s'assurer l'indépendance.
Le général de Tauentzien , illustré par une héroïque défense de Breslau, avait été nommé par Frédéric gouverneur de cette place, et directeur général des monnaies. Les finances du roi ayant été épuisées par la guerre, il lui fallait à tout prix de Pargent Il eut recours h des refontes successives de monnaies, c'est-à dire, à une sorte de banqueroute progressive. Tauonlzien, chargé de ces opérations suspectes, avait besoin d'un secrétaire capable et sans importance personnelle. Des propositions avantageuses furent faites à Lessing, qui les accepta tête baissée. Il s'en alla donc battre monnaie à Breslau, sous le général Tauentzien. Il s'enfuit de Berlin, comme toujours, sans rien dire à ses amis (nov. i 760). A peine arrivé à Breslau, il apprit par les journaux qu'il venait d'être proclamé membre étranger de l'Académie de Berlin (1). Cet honneur le laissa par-
(1) V. Mémoires de l'Académie de Berlin, 1772.
faitement froid, il lui paraissait indifférent de dépendre d'un président d'académie ou d'un général ; encore préférait-il Tauentzien à Maupertuis (1).
2. — Séjour a Breslau (1760-1764). — Vie militaire. — Minna de Barnhelm.
Quand Lessing vit de près à quelles conditions on pouvait faire fortune à Breslau, sa conscience se révolta. Possédant le secret de toutes les opérations de son général, il lui était facile de se livrer sans rien risquer à des opérations lucratives. Il n'avait qu'à imiter son chef, qui s'enrichit en peu de temps de 150,000 thalers. Les tentateurs ne lui manquaient pas : un certain Juif, trop fameux par les bénéfices qu'il fit dans ces opérations , le sollicitait d'entrer dans la complicité de ses gains par certaines complaisances, et tâchait d'y intéresser aussi son coreligionnaire Mendelssohn, probablement pour triompher plus aisément de la résistance de Lessing. Mais celui-ci, averti par la voix sévère de l'honnête Moses, autant que par celle de son cœur, se tint en garde contre les pièges qu'on lui tendait (2). Il fallait donc renoncer à s'enrichir, tout en voyant la fortune publique fondre sous ses yeux. « Laissez-nous
(1) L. 7 déc. 1760.
(2) Id.
» encore battre monnaie pendant trois ans, écrit-il (l), x>et les richesses les plus sensibles deviendront des «imaginations pures. »
Cependant il jouissait pour lui d'une opulence n^lative : éclair de faveur do la fortune dans une vie de privations. Il put satisfaire sa grande passion pour les livres; mais avec son incurie naturelle, il jetait l'argent à pleines mains. Il avait d'ailleurs à répondre aux exigences sans cesse renouvelées de sa nécessiteuse famille. Il jouait beaucoup, au grand désf'spoir de son ami Moses. Et que faire dans une société d'officiers 7 En définitive, après cinq ans de séjour u la source des richesses, il partit aussi pauvre qu'il était venu (2).
Son temps s'en allait comme son argent, au moins h ce qu'il dit. On n'aurait pas de peine à le croire, d'après les occupations de sa charge et la vie qu'il menait, s'il ne restait des preuves de ses études de ce temps-là. Selon toute apparence, il profita des ressources que lui offraient des bibliothèques de monastères pour accroître ses connaissances théolologiques, qui devaient éclater plus tard d'une manière si imprévue (3). D'autre part, excité et conduit par Mendelssohn , il étudia la philosophie de Spinoza. Il s'en montre à cette époque très-peu satisfait. Son maître est Leibniz, et c'est par les principes de
(1) L. 22 oct. 1762.
(2) Il renonça même à un petit héritage, legs touchant d'un amour malheureux... (L. du 30 mai 1762).
(3) Vie de Lessing, par son frère, 1. 1^ p. 243.
ce philosophe qu'il combal le spinozisme de Mendelssohri. Il accuse familièrement son ami d'être « un petit sophiste » , et s'étonne de ne voir personne défendre Leibniz contre lui. Nous insistons sur ce point, parce qu'on verra plus tard Lessing accusé à son tour de spinozisme (1).
Cependant il n'était pas venu à Breslau pour étudier en homme d'école. La force de l'habitude le ramenait aux recherches savantes; mais l'homme de mouvement extérieur, qui vivait en lui à côté de l'autre, et qui Pavait lancé dans l'équipée de Breslau, ne demeurait p<is oisif. Il se jetait dans le tourbillon de ce monde mêlé et bizarre que la vie guerrière suscite et anime. Nul n'y paraissait plus à son aise que lui. 'Il n'observait pas cette société irrégulière en spectateur, mais en acteur. Il n'éiait pas difficile, nous l'avons dit, en fait de société. Il fréquentait, à cette époque, une troupe dramatique de bas étage ; celle de Franz Schuch, qui jouait des arlequinades et des farces populaires. Aussi facile pour le théâtre que pour les gens, pourvu qu'il y trouvât du naturel, il préférait ces pièces grossières, mais nationales, à la tragédie noble et exotique dans la manière de Gottsched.
A ces observations sur la vie de garnison et sur l'administration militaire et financière, il put joindre un aperçu de la guerre. Il suivit son général au siège de Schvsreidnitz, qui dura plusieurs mois, puis à Potsdam, près du roi, et enfin revint à Breslau
(I) L. 17 avr. 1753.
avec Tauentzien, nommé gouverneur de toute la province de Silésie.
Pendant ce temps, la paix avait été signée à Huberlsburg. Le roi s'empressa de soulager ses finances par de nombreux licenciements. Une partie de ses troupes était composée d'aventuriers de toute espèce et de tous pays , parmi lesquels se trouvaient mêlés quelques honnêtes gens, qui, après avoir servi le roi de leur sang et de leur fortune, reçurent un congé pour remerciement.
Lessing vit dans ces infortunes imméritées la matière d'un drame original, où il pourrait rassembler ses observations faites sur le vif de la vie aiilitaire. Il composa lUinna de Barnhelm ou la Fortune du Soldat. Pour la première fois, depuis les essais de sa jeunesse, il entreprenait d'écrire un ouvrage dramatique, sans préoccupation ni de modèle, ni de théorie. Aussi cette pièce est-elle douée d'une vie qui manque trop souvent au théâtre de Lessing. On sent qu'il a vu ce qu'il a peint, et quelques faits curieusement rassemblés par ses biographes confirment ce sentimeiit (1), L'imagination et l'art n'ont fait que travailler sur des éléments recueillis par l'expérience. On peut même dire qu'il s'est peint lui-même dans (juelques traits de son héros. Son défunt ami, Kleist, a sans doute fourni le reste du caractère.
(1) Danzol, p. 470-47 K *
Le seul pei*sonnage qui forme un contraste dans la pièce, au milieu d'une édifiante collection de caractères magnanimes, est un de nos compatriotes. Un aigrefin, lieutenant à'son dire, escroc de profession, au demeurant l'homme le plus poli du monde, représente ici le nom français. Il paraît que la haine de Lessing pour tout ce qui le portait n'était pas sur ce point sans fondement. Des aventuriers de toute sorte passaient le Rhin dans ce temps-là, et il n'en manquait pas dans l'armée. On ne saurait blâmer Lessing d'avoir livré au ridicule une classe de gens si méprisables. La friponnerie et la faJuité de ces chevaliers d'industrie devaient également blesser l'honnêteté allemande.
Goethe (1) prête à l'auteur, dans la composition des caractères de cette pièce, une intention politique délicate et généreuse. La guerre avait laissé dans les cœurs saxons de graves ressentiments contre les Prussiens, dont l'orgueil et la raideur, même après la paix, ravivaient sans cesse le souvenir des maux de la guerre. Dans l'œuvre de Lessing, la Saxe offre l'oubli à son vainqueur, et l'apprivoise par ses grâces. La jeune saxonne Minna, nobte et riche, se met à la poursuite du major prussien mutilé, congédié et pauvre, et se donne à lui presque malgré lui. Ainsi, Lessing s'ofirait au héros prussien qui n'avait pas d'yeux pour son mérite.
La comédie de Minna de Barnhelm est un hommage à Frédéric II, dont le nom se trouve inscrit
(1) Ans. m. Leben, 1. 1, p. 356.
sur ce premier monument de la scène allemande affranchie. On trouva même hardi, et presque téméraire, d'avoir désigné le souverain régnant dans ud ouvrage de théâtre. Cette innovation n'élaifpourtani pas plus audacieuse que Tintervenlion de Louis XIY dans la fable du Tartuffe. Mais les Allemands n'osaient se hasarder à faire «lu théâtre l'image précise de la société contemporaine. Lessing leur donnait un salutaire exemple, qui fut vite oublié, ne fût-ce que par lui-même. Aussi u'a-t-il jamais rencontré une inspiration aussi heureuse ; et le théâtre allemand n'a jamais été plus national. Il sentait luimême le mérite singulier de ce drame; car il écrit à Ramier, qu'il prenait pour son juge avec une grande déférence : « Si cette pièce n'est pas meilleure »que tous mes ouvrages dramatiques antérieurs, je ))suis fermement résolu à ne plus rien faire pour le » théâtre.»
Minna de Bamhelm est le seul ouvrage que Lessing ait achevé pendant son séjour à Breslau (1). Il y prépara cependant le Laokoon^ mais la maladie vint le surprendre au moment où il se trouvait, ditil, plus en train de travailler qu'il ne l'avait jamais été. Il demeura longtemps languissant, et dans cet état, fît des réflexions piquantes sur la maladie. Si aux yeux de Pascal, la souffrance du corps est le
(1)L. 20 août 1764.
véritable élal du christianisme, aux yeux de Lessing, c'est le véritable état du génie.
« Souhaitez-moi donc la santé, écrit-il à Ramier, mais au- » tant que possible, avcfc un petit avertissement, avec un petit » pieu dans la chair, qui fasse sentir de temps en temps au » poëte la fragilité de l'homme, et rappelle à son esprit que » tous les tragiques n'atteignent pas comme SophocleàOO ans, » et quand même ils y parviendraient, que Sophocle a fait » environ quatre-vingt-dix tragédies^ et que je n'en ai encore » fait qu'une 1 Quatre-vingt-dix tragédies! Cela me donne le » vertige (1). »
Il était donc repris de sa passion pour le théâtre, ou plutôt elle ne l'avait jamais quitté au milieu des occupations les plus étrangères à ce genre et à toute espèce de poésie. Aussi ne voulul-il pas rester enchaîné à l'administration militaire. C'est en vain que sa famille le priait de ne quitter son poste que pour un emploi assuré. Il ne voulait, à aucun prix, renoncer à son ancien plan de vie, ni prendre aucun souci de l'avenir. Quant aux événements imprévus, il s'en rapportait à la Providence, et il avait, disait-il, des amis (2).
Aussi, après avoir passé près de cinq ans à Breslau, il mit ses papiers en ordre et dit adieu au général Tauentzien , à peu près sans argent, et sans préoccupation du lendemain, 11 partit pour Berlin, (avril 1 765), où il se promettait de ne rester que trèspeu de temps, mais il ne s'expliquait pas sur ce qu'il y comptait faire.
(l)L. 5 août 1764.
(2)L. 13 juin 1764.