INTRODUCTION
Distrait de sa principale ambition par les néces- I 81(48 de la ^c, partagé par sa curiosité universelle entre les travaux les plus divers, Lessing n'a cependant jamais perdu de vue le théâtre. Même dans le temps où il proteste qu'il ne veut plus entendre parler de la scène, il est à la veille de donner un drame nouYeau. Pendant que ses forces épuisées le mènent rapidement à la mort, semblable à un homme dont ridée fixe reparait soudain dans Taffaissement de toutes les feicuHés, it se montre prêt à ressaisir la plume du dramaturge et s'engage, ce qu'il avait toujours refusé dans la plénitude de ses forces, à produire deux pièces nouvelles par an.
Sa vocation dramatique s'était, on s'en souvient, prononcée de bonne heure. Dès qu'on peut observer le développement de son esprit, on la voit apparaître. A peine sorti de l'enfance, il s'attache à Tétude des hommes et de leurs caractères. La lecture supplée à l'expérience ; déjà il observe les originaux autour de lui, et met en scène le peu qu'il en connaît.
Il parait lié pour la littérature agissante. Sa nature I remuante se révolte contre les études paisibles, oii
le poussent les vœux de sa famille et l'éducation qu'il reçoit. La vie extérieure, le développement des pawioiis, Taction, voilà ce qui lui parait digne d'envie. Dès qu'il connaît les poètes contemporains, son
choix est fait entre ceux qui le prennent au monde
extérieur, et ceux qui se renferment dans le domaine de Tàmc. 11 ne se seut poiut porté au sublime, lurl peu à la piété, encore moin8 à la pensée pure. « L'iiumnie, écrira-l-il plus tard, est né pour agir, » et non pour raisonner. »
Ses instincts plébéiens lui inspirent de Taversioii pour tout ce (^ui parait réservé au petit nombre : il vaut quelque chose de populaire^ et quel genre poétique est plus accessible à tous que la poésie dramatique? Ëncore le mot de poésie ue doit-il s'entendre ici que dans le sens d'invention ; car son tour d'esprit n*est nullenuiit poétique. De Taction , beaucoup d'action, des personnages de condition bourgeoise, des sentiments et un langage à la portée de tous, tel est son idéal dramatique.
Ainsi, peuse-t-il, le théâtre deviendra un lieu de réunion pour le plus grand nombre : l'isolement, trait caractéristique de la vie allemande, fera place à l'esprit de société. Des pensées et des sentiments communs prendront naissance : on verra se former « u ne nation germanique. Habitués à penser ensemblef . les Allemands apprendront à agir ensemble. Son patriotisme est piqué d'émulation par l'exemple de la France. Il y voit le théâtre en bveur, et, non sans raisoîi, lui attribue les plus puissantes vertus pour la culture des esprits.
Son séjour à Tunii^ersité de Leipzig fortifie sa I vocation. Envoyé dans cette \iile pour y étudier la théologie^ il y trouve tout un enseignement drunatique. Le doyen de la faculté de philosophie est le taoïeux Gottflcbedy promoteur du tiiéàtre, réforma^ I teur de la scène, patron de toutes les sociétés iîtt^ raires d'Allemagne qui tieujienl pour le genre dra- I matique* Le professeur Gellert écrit des comédies ;
des étudiants se font acteurs. Une troupe de comé- \ diens, d'où sortiront tous les grands acteurs, toutes ; les écoles dramatiques de TAllemagne, la troupe de M"" Neuber, s'essaie à interpréter le drame réguher. La plupart des poètes qui cherchent la gloire dans ce genre, encore peu exploré en Allemagne, loni^uenl les yeux vers Leipzig. Cette ville est le centre dramatique de toute la Germanie.
La fortune avait donc bien serri Lessing en le conduisant à Leipzig; mais son jugement sag^ce aperçut YÎte la faiblesse des tentetif es qui se faisaient autour de lui. Il ne fut guère moins prompt à démêler l'impuissance de Gottsched et de son école à créer un théâtre original. Il ne douta ^us de leur médiocrité, lorsqu'il vit le succès de son premier ouvrage.
€'est ici le lieu de jeter un coup d'œil sur l'état
du théâtre allemand à cette époque. Lessing ne s'en exagérait pas la pauvreté.
Deux sortes de scènes se partageaient un public médiocrement empressé. Sur les unes, on représentait des drames d'un genre naticmal et populaire ;
sur les autres, des œuvres du genre noble, mais d'imitation étraugère.
Les pièctô popolairee étaient en général des improvisations, où le rôle principal appartenait à un p^sonnage de conveotioD^ nommé Hanmunt^ ou Harlekin. En dépit de cette seconde dénomination^ empruntée vers la fin du xvu* siècle au théâtre italien, le personnage était bien d'origine germanique. Il se trouve déjà sous son nom national au xvi' siècle, daus les pièces de -carnaval de Uaos Sachs, et le rôle parait remonter jusqu'aux mystères du xn' siccle (t). Que des éléments étrangers s'y fussent mêlés, cela ne semble pas douteux : Lessing le reconnaît (2), et c'était le reproche qne les cmseurs de ce rôle lui adressaient de son temps; on y reconnaît notamment le doum anglais et TArlequin italien; mais Hanswurst conservait au milieu des emprunts son caractère national.
Ûimportanoe de oe r61e date surtout de la réforme introduite dans le théâtre allemand par maître Velthen, qui promena sa troupe daus plusieurs villes d'Allemagne, et fut un moment attaché, à la cour de Dresde (1 685-1 69t). C'est lui qui s'avisa de représenter des pièces où le dialogue et les incidents étaient improvisés par les adeurs. H appela ces pièces Mfutpt'Und--iikuUsactiQnen y nom nouveau,
(1) Devrient, t. I, p. 1% 157, in. — Cf. Lewiiig, Werke, t. XI, 1, p. 205.
(2) Dramai. À. XVm.
destiné à frapper la foule. On désignait auparavant sous le titre de Mauplactionen les pièces sérieuses, qui formaient la partie principale de h représentap* lion, et sous celui de Staatsactmien les pièces qui touchaient à des sujets poliliques, genre introduit par Hans Sachs, et cultivé depuis par «m disciple Jacob Ayrer et par l'école de Silésie. La réunion de ces deux titres, imaginée par maître Velthen, annonçait qu'on trouverait sur son théâtre tous les genres àc sujets sérieux mêlés ensemble, pour le plus grand plaisir du public. Mais pour égayer tant de gravité, le premier rôle était donné au bouffon Hanswurst. iin réalité, c'était lui seul qui soutenait la pièœ, autant par ses tours d'agilité que par ses répliques* Un bon Harlekin devait être à la ibis passé maître en fait de voltige et d'imfHrovisation comique (1).
Après maître Veltlien, le genre populaire subit différentes modifications ; on essaya même de distit^uer les pièo^ comiques des pièces tragiques; mais ce n'étaient que des nuances dans un chaos où régnait toujours le personna^^ de Hanswurst. Soit qu'on appelle ces pièces arlequinaêes {Hanmmr^ tiaden) ou farces héroïques {lierokche Poasenspiele\ eBesTofirent presque toujours un mélange de sérienx t't de grotesque, qui se trouva parfaitement accommodé au goût du peuple allemand.
Elles surent plaire naème à des juges plus édairés que le commun du peuple. Dans la seconde moitié du xvni* siècle, quand le progrès du go<|t avait déjà
(1) Devrient^ t. \, p. 245, 265, m, 300.
banni les «rleqninades de la plupart des scènes aile-
mandes, elles trouvèrent des apologistes d'une autorité considérable.
En 176^, Môser, dans une dissertation sur le comique grotesque, que M. Gervinus déclare spirituelle et pleine de bon sens (i), prenait la défense de la farce héroïque et d'Arlequin disgracié. Wieland soutenait par d'ingénieuses raisons que le mélange du sérieux et du grotesque (qui formait le caractère essentiel des Haupt-und-Stuatsactionen) n'était autre ehose que l'imitation intelligente de la nature et de la société, où le bouffon se mêle au tragique et où les rôles sérieux sont souvent tenus par des fous. C'était à la fois la justification de Shakspeare et du drame populaire des Allemands. On ne pouvait guère, en efifet, blâmer ou louer Tun sans Tautre, quoique dans des mesures diverses. Enfin Lessîng, dans la Dramaturgie^ épousant à la fois les idées de Moser sur le personnage d'Uarlequin (2) et celles de Wieland sur le genre de la farce héroïque (3), se montrait encore l'opiniâtre partisan du drame populaire, dans le temps mémo où il s'efforçait de créer un théâtre digne d'une nation civihsée.
Qu'était--ce donc que ce personnage de Hanswurst, en qui se concentrait, non-«eidement tout le comi-* que, mais même en réalité tout Tintérèt du genre populaire ï Nous ne considérons que son caractère
(0 T. IV, p. 347.
(2) Art. XVra.
(3) Art. LXK.
moral, sans rien dire de ces prouesses d'agilité qui, aux yeux du peuple , ne comptaient pas pour le moindre de ses mérites.
(Tétait un personnage collectif, qui, sous un seul masque, représentait mille visages divers : c'était tout le monde, mats surtout le sot, avec la richesse de SI» variétés. Dans nos vieilles Soties, on voyait paraître soi pédant, sot orgueilleux^ etc. Hanswurst était tons ces sots-là en un seul, changeant d'espèce suivant la pièce et suivant chaque situation de la pièce : simple et rusé, mécbant et niais, entreprenant et poltron, gausseur et ridicule, à la fois Pa«> nurge et Jocrisse. Il représentait le peuple avec tous ses vices et son tour d'esprit équivoque. C'était, * comme le remarque fort bien Devrient, tout un chœur comique en une seule personne (1).
Ce caractère indéterminé, qui peut se prêter à toutes les situations, est précisément ce que Lessing approuve dans F Arlequin allemand.
« On ne doit pas, dit-il, le considérer oomme un individu,
» mais coiiiine une espèce entière. Ce n'est pas Harlekin qui » paraît aujourd'hui dans telle pièce et demain dans telle » autre. Ce sont des Harlekins; l'espèce soull're mille va- » riétés; mais comme leurs divers caractères oot des traits 9 communs^ on leur a laissé un même nom. »
« Pourquoi, pouisuit-ily nous montrer plus dégoûtés dans » nos plaisirs, pourquoi tenir plus de compte de froids rair » sonnements que n'ont fait, je ne dis pas les Français elles » Italiens, mais les Romains et les Grecs? I.eur parasite » étaitril attise chose qu'Harlequiu (2)? Les Urecs a'avaieuir
(1) 1, p. tit.
(2) Defrienty si je ne me trompe^ est plus près eocore de la
» ils pas un genre parlkulier de drame où les satires de- » vaieut toujours se trouver mêlées; que la £able de la pièce » s'y prêtât on non (i) ? »
Ces observations sans doute sont ingénieuses et savantes. De tout temps, ou peu s'en faut, on a vu sur la scène des personnages de convention. Donc, si la tradition est une autorité décisive en matière d'art, Harlekin a droit de eité au théâtre. Mais appartient-il bien à Lessing d'attribuer à la tradition plus de valeur que Texamen de la raison ne lui en accorde ? En fait d'art, le bien même, fut-il très-ancien, n'a plus qu'un intérêt historique, quand le mieux est trouvé. C'est ce que Devrient a trèB4>ien vu, avec un sentiment de l'art supérieur à celui de Lessing, parce qu'il n'est pas faussé par des préjugés nationaux.
« Depuis que Molière;, dil-il, avait tracé à la comédie sa » véritable voie, depuis qu'il avait substitué à ruuiformité > des msaques la variété des oaraetères réels, le théâtre co- » mique avait pris pleine conscience de sa destination propre. » Présenter à la nature le miroir, montrer à ht ^ertu ses vé- » rilablcâ traits, à Tignominie sa propre image, au siècle et • à la génération présente la copie de leur visage réel (i),
vérité^ lorsqu'il suppose que le personnage de Hanswurst ou d'Arlequin procède, non du parasite, mais du cuisinier de la Comédie latine. La batte d'arlequin serait un souvenir du couteau de cuisine. Ajoutez le nom du personnage ;ti ad. Jean Saucisse), et ses équivalents^ emprmitds à diflcrentes langues, entre lesquels les comédiens allemands ont hésité à la fin du XVU* siècle : /em Pùieige, %l signer Maearwif Jcwft Pudding, Sfoeftfisch, ete- Tous ces noms sentent l^n Ut eoidne. (V. Dcvrient, 1. 1, p. in.) (t) Dramat. A. XVUI.
(2) Cette dernière plinse est textuellement tirée de OsnM. (A. m, •c. IV).
» tel est Tofficti de la casûédvù : ces véritéa reconnues, l«i 1 figures de 6on?e&Uon ne pouvaient plus se soutenir (I). »
Devrient a dit le grand mot : ce soat les comédies I de Molière qui ont tué las arlequinades. Leasing le savait aussi bien que personne, mais il se révolte contre cette irérité, parce qu'elle Tobligerait à con-» fesBOT la sapMorité de ia comédie française. H dé» j fend les arlequinades par des raisonnements plus froids que ceux qu'il reproclMMtiK censeurs du genre. Ses arguments archéologiques ne prouveront jamais que la farce doit suitirc à qui conuait la co- I médie.
Mais il ne se eonlente pas d'alléguer l'exemple des Grecs et des Romains, il triomphe de pouvoir opposer aux critiques allemands le nom des Italiens et des Français contemporains. La scène italienne n'avait pas encore appris à se passer du personnage d'Arlequin. A Paris, même en 1764, les comédiens italiens continuaient de donner des arlequinades avec un dialogue improvisé (2). Des écrivains français, entre - • autres Marivaux, travaillèrent pour eux et sur le modèle de leurs auteurs, et firent paraître Arlequin dans toute sorte de conditions.
Lessingy dans sa Bibliothèque théâtrale, recueille avec soin les canevas de ces arlequinades, jouées par les comédiens italiens de Paris, et les propose pour modèles à la sc^ne allemande ; tant il lui
(2) JÊwmi hSU. deCcë<, oot. ifU. Gf. DMerel» de lapàétie érmMtt,, nSS.
tient à dcfor de ne p» laisser tomber le genro popu-
laire ! Il ne veut pas voir que cVst revenir en arrière, ei iravaillcr seulameul (M>ur la partie la plus grossière du public.
Les exemples donnés par Molière^ dans un genre plus éleié, demeurent pour lui comme non aienni* Il ue nomme guère le grand comique français qus pour rappeler les emprunts qu'il a faits à la iarce ilalîenilô.
« Molière, dit-il, 8*est proHiffieusenient enrichi en puisant 0 à ce trésor» fitbSi l'on pouvait le forcer à restituer ces larcins » littéraires^ ce grand comique ne paraitrait peut-être pUii » digne de Testime dam laquelle on le tient généialene&t » aujourd'hui (1). »
En effet depuis longtemps en Allemagne, des esprits clairvoyants, quoique peu cultivés, avaient su mettre Molière à son véritable rang. Dès 1670, une collection de ses pièces^ traduites en allemand, parut à Francfort. Maître Yelthen en fit refaire de nouvelles traductions, dont sa troupe publia trois \olumesen 1694, avec un titre des plus laudàtifs (2),
« Va ainsi, dit Devrient, c'est avec Molière qu'a commencé » en Allemagne aussi^ à proprement parler, i art de repré- 1» senter des hommes véritables. »
Cependant on ne parvint pas facilement à former le goùl des acteurs, et encore moins celui du public» Les comédies de Molière restèrent au répertoire, sans être beaucoup jouées. Le bon peuple allemaud
(9^ JZfiMo GàUkm emiê09aÊyHm f*M eamplo, ete. Dsvdent, 1. 1, p. 231.
préférait au comique des Femmes Savantes celui de Uanswursty et à la comédie pure, qu'il trouvait un peu fad«, certain mélange d'un goût plus relevé, où le sel de la plaisanlerie germanique assaisonnait des scènes de massacres (1).
Enfin Gottsched sentît qu'il fallait porter un ooup décisif à la barbarie qui se maintenait au tliéàtre. Tous les genres confondus : des exereices physiques à la place de rimitation de l'homme moral; des boutfooneriesd'un ton équivoque au lieu de la bonne ptaisanterie ; un masque indécis, toujouni le même; sans rappeler aucune idée nette, et prétendant à lui seul suppléer à tous les caractères individuels ; tels étaient les vtees de eonstifution qui rsndaieiit le théâtre allemand stationnaire. Il fallait en finir. On chercha un coupable. Harlekin se présentait tout de suite à l'esprit : lui seul élait le lien de toute cette confusion, Tàme de ce chaos. On crut qu'il suffirait de supprioser celte figure sans expression, pour ren-» '
(i) Mordspectaheln. Ainsi nommait-on un genre de spectacles introduit par les comrdiens anglais, au commencement du xvii® siècle. L'érudit et siiirace Devrienl fait remarquer que ces prétendus comédiens anglais étaient bien plutôt allemands et néerlandais, liais ils avaient fait leur éducation en Angleterre^ 4*oiL ils avaioift rapporté les arts qu'on appelait aagiais : dans^ ToUigi, escrîisr» équitatioD ; et ce genre de pièces, si bien nommées ieénes de tuerie t on n*y voyait que pendaisons^ décollations, suicides, dads; et les mesuras étaient pria» poorqus le laDgcenlât abondamment sur la sflène. Le style, ansal dans le goût anglais^ n'était qu'emportement de passions, exagérotioo de sentiments haineux et crueb. Dans ces spectades de cannibales, BÉmsivurst trouvait matière à ralUeite. (Devrient, 1 1, éh. IV.)
dre aux élémettto eonfoodus autour d'elle la liberté
et le mouvement.
Gotlsched s'entendit avec la Neuber : i\àv il n'était pas facile de trouver un chef de troupe qui consentît à se priver d*un rôle sans lequel on ne s'imaginait pae que le théâtre allemand pût tenir. Au mois d'octobre 1737, une Teprésenlation solennelle' fut préparée à Leipzig. On fit sur la scène le proqès à Hartekin. Il fut condamné au bannissement perpé- . tuel, et brûlé sur le bûcher. Celle cérémonie, composée par la Neuber elle-même^ fut, dit Lessing, «la plus grande des arleqninades. »
Il ne suffisait pas en efïct de brûler un mannequin, si l'on ne réussissait à tran&former le goût du public. La Neuber fit les efforts les: plus courageux pour retenir les spectateurs avec des drames réguliers : elle succomba à la peine, et mourut pauvre et oubliée* Mais elle forma une école de comédiens, d'où sont issus, par une sorte de filiatipn, tous les grands acteurs de T Allemagne.
Cependant ses rivaux se gardèrent bien d'imiler sa réforme. Ils conservèrent Arlequin et le public. A Berlin, les arleqninades se maintinrent -sur le tbéfttre de la famille Schuch , jusqu'en 1766. A * Vienne, le progrès est toujours plus lent que dans le nord de rÂlIemagrte. La réforme ne fut entreprise avec persévérance qu'en 1768, par Sonuenfels, qui, devenu censeur du théâtre, fit tomber par ses rigueurs les improvisations burlesques.
Nous n'insisteroua pas sur d'autres genres de
speclacles, encore inférieurs, comme des ballets d'enfants^ qu'on faisait passer poor des imitatioiia des mimes de Tantiquité. Ces représentaiiom avaient lieu à Berlin en 1748, et Lesâog se sentait confondu de rintàrôt qu'y prenaient les personnages les plus graves (1).
Ainsi, dans le temps où Lessing entreprit de créer le théâtre allemand, la scène populaire n'avait guère fait de progrès sur la grossièreté des siècles précédents ; et pourtant cet ingénieux critique la préférait encore, telle qu'elle était, à la seène purifiée de Gottsched. 11 ne ménage cependant pas, quand il veut être siiraère, l'ancien théâtre populeire et national (2).
Il nie.ai)solument que Gottsched ait rendu de véritables services au théâtre allemand. Pourquoi? C'est que Gottsched a \ouki, au lieu de réformer l'ancien théâtre national, en créer un nouveau « à la française, » sans se demander a si ce théâtre francisé » convenait ou non à la manière de penser des Alle- » manda. »
i( Gottsched j ajoute-t-il, aurait pu voir (raprès nos an- » ciennes pièces dramatiques, qu'il a bannies, que notre » goût s'accorde mieux avec celui des Anglais qu'avec celai » des Français, p
Pour confirmer ce que dit Lessing, il suffirait de renvoyer à ces étranges spectacles si bien qualifiés de scènes de tuerie. On en peut' prendre une idée en
(1) Schrift. mr Th. XII" Br, Cf. sur les pantomimes de l'anHquité. Cf. Danzel, t. l, p. 175.
(2) Briefe dei ». LiU., etc., XVii &
ItMOit Taiiiiyie do Pol^êÊteie de Cbmriile, «mu^é
pour la »c&ue alltuiaudey au xvii* siècle, par le foâi6CoriDttrlen(l).
L*Ufiité de lieu a disparu ; la scène change à tout momeut. développcinenl des idées et des sentiments est remplacé par des tableaux, i^e sacrifice païen et le renversement des idoles par Polyeucte et Néarque se passeat sur ia scène. Le songe de Pauline est en action : Polyeuete lui apparaît sur le iLiéàtre* Les martyrs s^ont exécutés sous les yeux des spectateurs» Mais ce n'était pas aasea de deux martyrs ; on en ajoute d'autres, qui paraissent attachés à des croix au-dessus d'un bûcher enllammé : un soldat &dppe l'un d'eux de sa pertuisane : celuin» se tord j et nieurl. D'autres sont lapidés, frappés à coups de lance, jetés dans le feu» Néarque est exécuté à son tour, puis Polyeuete. U met sa tète sur le billol, le bourreau ia lui tranche, et l'élève en l air. Le cadavre décapité reste exposé.
Nous en passons, et des meilleures. Des scènes d'opéra se mêlent à ces spectacles de Grève : la gueule de Tenter, des esprits montant et descendant, des assemblées de démons, et des intermèdes mythologiques, où paraissent Pan, Neptune et Cupidon.
Sont-ce là les modèles que Lessing aurait voulu que Goltsched suivît?
« Il aurait dû comprendre, poursuit le critique, que nous
» voulons dans nos tra^îédies voir et penser plus que la (ra- » gédie frauçaise ne uous donne à voir et à penser, que le
(i) Ap. Devrieut, l. 1, p. 233-239.
— tao —
» grand, reffray^nt, le nélaaeolique, agisseni ndêiix sur
» nous que le joli, le tendre et le galant ; que la trop grande » simpli( ité nous fatigue plus que la trop grande compli- » cfttioa. A
Ce joli, ce tendre, et ce galant, ce sont les Iragédies françaises :
Goraeille à mon avis est joli quelquefois.
Qnant à ïmcèê de Bimplicité de notre théâtre» qui
s alteudait à le voir tourner en reproche ?
« CkiCteelied aurait donc dû se tenir sor cette IMce» el ^ > raitrail oonduil droit au théâtre auglaie. Qu'où ne me dîee
» pas qu'il a cherché à le mettre à contributioD, et que son
» Coton en est la preuve ! Car il suliil qu'il ait tenu le Catan » «i'Aiklison pour la meilleure traLiédie anglaise; cela montre . » dairement qu'il n'a vu que par les yeux des Français. »
En etlel, Gotlschcd cherchant à suhstituer ({uelques règles au désordre du théâtre allemand, n'avait TU que le théâtre français qui fât en possession d'une théorie du pocrac dramatique. Aussi iravait-ii goûté les Anglais que comme disciples des Français. Il parfa des règles d'Aristote d'après l'autorité des critiques de Técole de d'Auhignac et de Corneille, sans remonter à la source (1).
11 chercha d'autre part à donner des modèles, en faisant et provoquant des traductions et des imita-
(1) Battcux fut longtemps l'oracle de toute l'Allemagne francisée. Il faut sav oir que ce criti(jue, médiocrement considi^ré en France, traduit en allcmaud par Uamler, jouissait du privilège d'être enseigné dans les écoles d outre-Rhin; sans cela, on ne comprendrait pas l'animosilé de Lessing contre ce personnage de second ordre, en (^ui il croit immoler le goût fmp^ift incarné. — (V. Gerviuus^ t. IV^ p. ^
Uaas de nos ouvrages dramatiques, et de ceu)^ qui km TeMemMaieDt
« il entendait, dit Lessin^s un peu le français, et com- » mença à traduire; il encouragea tout ce qui savait rimer » et dire : Oui, MmmimÊr, à faire de même. »
De ce travail, entrepris d'ailleurs dès avant lui, mais qu'il activa, et auquel il contribua a^ee sa femme, sortit une collection de mauvaises traductions ou refontes de pièces françaises, qui forma, pour la plus grande partie, le répertoire de la Neuber (1). Il va sans dire qu'on n'avait pas toujours choisi les meilleures pièces du théâtre français. Ainsi le Réguhis de Pradon est la première tragédie que la troupe de la Neuber ait représentée à Leipzig sous l'influence de Gottsched.
Quoi qu'il en fût, et en dépit de Lessing, Gottsched et la courageuse actrice rendirent un service ' signalé au théâtre allemand. Un abime profond séparait auparavant le théâtre national de l'éducation de la haute société allemande. Cet abime fut cond)lé. Corneille, Racine, Voltaire, Molière, que les gens éclairés allaient entendre sur de§ scènes françaises, purent être entendus par eux sur des scènes allemandes. Deux conditions pourtant manquaient encore : qu'ils fussent mieux reproduits en allemand, et mieux interprétés par les comédiens. Sous cetfe double réserve, nos poètes devenaient les précepteurs de l'Allemagne, et lui apprenaient au moins à faire des œuvres raisonnables, en attendant qu'elle en pùt
(i) £a voir la liite dans Devrient» t, 1^ ch. I.
produire de supérieures aux leurs, si telle était sa
La Neuber ne se montra d'ailleurs nullement exclusive ; toute prête à servir de son zèle les moindres efloris de ses oompatriotes. Pour die, le» emprunte faits à la scène française élaient un moyen, et non ua but. ie ne parle pas des essais dramatiques composés {MUT eUe^ième et par quelques-uns de ses eoniédiens (Koch par exemple), qui étaient pour la plupart gens lettrés. Il n'est pas surprenant qu'une troupe de- théâtre joue ses propres œnms ; et les scènes allemandes n'ont été que trop souvent accaparées par des acteurs^uteurs (1). Mais Neuber s^empressa d'aceorder la lumière de la rampe à tout jeune écrivain qui aspirait à doter son pays d'une littérature dramatique.
Malheureusement elle ne reçut guère, avec les plates contrefaçons de Gottscbed, que des essais de jeunesse. Lessing no«s apprend, dans la Dramaiur'' ^te (2), pourquoi, jusque vers Tan 1770, le répertoire original se composait pour la majeure partie de lentathes d'écoliers.
La fortune se montra malveillante pour les talents <pn présentaient la plus belle espérance dans ce genre. Elias Schlegel mourut à 31 ans, de Gronegk et de Brawe, dans la première jeunesse.
D'autres tocatioi», qui ne furent pas inlerrouH pues par une mort prématurée, ne tinrent pas contre
(1) GerviDus, t IV^ p. m.
CqA.XGVL
— ut —
le progrès des années. Uu faisait en Allemagne trop peu de cas de la profession de poète dramatique. Les IraTaux cooMcrés an théâtre a'étaîeot eomidérét en général que comme un exercice des jeunes années, qui devait fiiire plaee ensuite à dea oecupalioaft plus sérieuses. Un auteur qui, dans Fadolescenoe, afait écrit des comédies et des tragédies, se bâtait d'oi^ dioaire, quand son esprit mûriaBnit, de paner d«
Iht'àtic dans une chaire de prédicateur ou de professeur ; ou bien il recherchait quelque charge publique. Lesaing est un exemple presque unique dans son temps, par sa persévérance à demander aux lettres seules Temploi de sou activité* Nous savons quelles déceptions et quelles douleurs il trouva dans cette carrière.
Des essais de débutants, voilà ce que Letiiog trouvait avant lui^ lorsque, débutant lui^mèmé, il éclipsa pai* sop coup d'essai tous ses rivaux. Nous avons vu avec quel enthousiasme la Neuber acoueiUît le Jètine Emdit, œuvre d'un poëte comique de dixy sept ans. Il est doue inutile de s'éteudre sur la faiblèsse des drames réguliers de sea prédéeesieuia» tels qu'Elias Schlegel, fondateur d'un théâtre allemand à Kopenbague, vers 1745 ; Gellert, que nous retrouverons plus loin ; Weisze, qui devint bienlAtle disciple de Lessing lui-mèïàe, et d'autres écrivains moias coauus. Nous ne dirona rien non plus des drames pastoraux que la mode multiplia durant quelques années (1). Les critiques allemands s'accordeul
(1) Genrinus, t. IV^ p. 332 ss.
à neconnaitre que tout était à faire, lorsque Lesûiig conçut Fambition de provoquer dans son pays un essor nouveau de la littérature dramatique. Cette entreprise, que nous allons considérer de plus près, présente deux faces : les doctrines et les œuvres de Lessing.
U a luÎHnéme déclaré que chez lui la critique de-
vance toujours l'iiivenîion, ei que s'il est devenu poète, c'est à la réflexion et à Tiraitation qu'il le doit (1). Ses csuvres veulent donc être jugées à la lumière de ses théories, et par comparaison avec ses modèles. Aussi discuterons>nous d'abord les prin« cipes de ses jugements et de ses créations, et ensuite les œuvres originales qu'il a produites. Telle sera la divisioa de cette seconde partie de notre étude.
(i) Dramat., fin.