‹ Lessing et le gout français en AllemagneChapitre 19 sur 32 · A. II · texte numérisé non relu

A. II

car les prodiges extérieurs y sont destinés à produire «ne eerteine înpvanioD dans Ykme des personmige^ m ne mai que de naines décorations de la scène. S'ils modifient les sentiments des acteurs du drame* ils touchent à Tordre moral, quoiqu'ils soient perceptibles aux sens. La différence des deux genres de surnaturel n'est donc imporlante que par rapport au spedade. Quant au vérilible drame, qui se passe dans le cœur des personnages, le merveilleux n'y parait ni j^us ni moins misomblable, pour être oo n'être pas accompagné d'apparitions surnaturelles. Dans les deux cas, dès qu'on est averti que la Divinité {Hrend part à l'action^ les changements ka plus brusciues seiubknt possibles. Si Ton approuve que, chez Sophocle, Hercule se montre àPhiloctète du haut de la nue, pour ^vaincra l'obstination de son ami, on ne peut trouver mauvais que chez Rotrou, une Yoix céleste seconde la conversion du persécu-* leur Genest. Si vous louez Euripide d*avoir fait in^ terveoir Vénus, pour jeter dans le cœur de Phèdre une passion funeste à toute la famille de Thésée, vous ne devez point blâmer Corneille de faire intervenir la grâce pour sauver Tàme de Pauline. Ou acceptez le merveilleux chrétien, ou rejetez le mer* veilleux païen.

— U faut avouer pourtant que le drame prolaue a un avantage sur le drame chrétien, dans l'emploi dm merveilleux. Là, si l^s puissances surnaturelles se mêlent de l'action, nous les voyons à TcNivre. Ce sont des personnages tragiques de plus. Le drame chrétien ue les fait paraître que dans Toeuvre accom-

ptta; tottt fl6 |iiite au fond de l'àiM dit ptfioiiDigay

qui se trouve soudain transformée sans qu'on en puisse saisir la raison dans la suite de Tactiai). — U est vrai : tout se passe dans ïém^ an théâtre, ainn que dans la vie chrétienne ; toutes les images extérieures, tous les symboles ont disparu ; un Dieu iavi* sible ttêfipe une âme infkiUe* Mais la bntasinagone des apparitions merteilleus^ est-elle si nécessaire an specialeur <^rétien pour Toir et poor oompiendre î Ne s'écrie-t-il pas, avec Pauline :

Je voit. Je tiiSr Je crois t —Mais alors la tragédie chrétienne n'est faite que pour un public chrétien î — Oui ; comme la tra— gédie grecque pour le peuple grec. 9mr entrer pleinement dans Tesprit de V Œdipe-Roi ou de V Œdipe à CoUmef il fallait partager les idées reUgieuses de Sopbœle'; ainsi, pour goûter Polyeudè^ il feUait partager les croyances de Corueille. Ce chef-d'œuvre n'était [rfns qu'une lettre morte pour le siècle de rincrédulité. C'est en vaîn que Voltaire, ne pouvant ni goûter la grandeur que cette pièce emprunte de la religion» ni nier absdument le mérite de l'ouvrage, se rejette sur « l'extrême beauté du rôle de x> Sévère et sur la situation piquante de Pauline, Ces louanges accordées aux parties accessoires ne sont qu'un artifice pour rabaisser l'ensemble. Si Voltaire était plussincère, il dirait qu'une tragédie chrétienne hii déplatt |tar cela même qu'elle ert une œuvre de foi. C'est ce que Lessing pense avec lui ; maisi il déguise ce sentiment sous l'apparente gratité d'une doctrine dramatique fort spécieuse. La

lia —

doetrine eti mie eo général, Boais eUe ne 9lm^

plique pas an sujet.

Au reste, si dans Lessing le philosophe se cache un moment derrière le législateur dramatique, il ne craint pas non plus de se montrer à découvert, dans une sortie contre les caractères de martyrs.

c Noos irlTons, dit-il, dans un temps odla '▼oix de la saine » raison retentit trop haut pour que tout furieux qui^ de B galté de cœur, sans aucune nécessité, au mépris de tous » 88S dsvoiis civilSi se précipite à la mortj ait le droit da

> prendre le tilie de mar^. Nous saTona aujourdlmi trop

• bien distinguer les faux martyrs des Trais ; nous méprisons

• ceux-là autant que nous lionoFons eeux-ei ; et tout au plus » peuvent-ils nous tirer quelques larmes mélancoliques sur » l'aveuglement et la folie dont nous voyons l'humanité cas pat>le en leur personne. Mais ce ne sont pas de ces larmes s agrtablssi ^s la tragédie veut exciter* Si donc le poste

• éhoisit un martyre pour son héros, qu'il lui attribue les 1 motilB les plus cUtiis et les plus impérieux^ etc. »

En un mot, qu'il lui attribue tout autre motif que le lèle religieux ; qu'il fasse une tragédie chrétienne

où la ferveur chrétienne ne soit pas le principal ressort 1 G^est précisément ainsi que l'entendait Voltaire, dont Lessing n'est guère que le copiste. Il a du moins la franchise de prendre sous sa responsabilité les observations que Voltaire attribue artificieusement à l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement à Févéque de Vence» Godeau :

« Ils condamnèrent^ au dire du malicieux historien, cette » entreprise de Polyencte (de renverser les idoles) : on disait » que c'est un zèle imprudent; que plusieurs évêques et plu-

> slean sjmodes avaient expie«émeat défendu ess attentats » sortie ks loii*«.ûni||oiilritqne Myeuele elnÉM

ii4 —

» auraiaût intéressé bien davantage si Polyeucie avait sim- » plement niuÊé d'iatitter à un taerifiee idoUUce... Cm xét flexiona me piralucnl Judideuses; maia il me iMurait awi » que le spectateur pardonne à Pol} encte son imprudence... > 11 est vrai que les esprits philosopliinues, dont le nombre » est fort augineiUé, méprisent beaucoup l'acliondePoIyeiicte » et de Néarque; ils ne regardent ce Néarque cpie comme un » conwliionnainft gai a ansoreelé un jeune imprudente Mais » le parterre entier ne flCK»Jimaieii^loi(^; leeidéeapo- » pulairea seront toi^ours admises au théâtre. »

La juedee none oblige à remarquer, à rhonnenr

de Voltaire, que, quelque dépit qu'il en ait, et qu'il en montre ; tout en blâmant Folneucle, il n*ûse biàmer Corneille. U ne fait pas plier son sentiment des beautés dramaliques devant ses idées philosophiques. Au eootraire, Lesaing se meut tout d'une pièce. Pour lui, point de circonslaneea atténuantes : Polyeueié a beau toucher le parterre, il a tort; le progrès des lumières s'y oppose.

Mais il nous vient un scrupule. Nous avons dit que la tragédie chrétienne déplaît à Lessing en tant que chrétienne. Loin de là I 11 l'approuTeraity au con* traire à ce titre ; mais

« La première tragédie digne de ce nom est encore à ▼em'r*

» Tentends par là une pièce ou le cbrélien nous intéresse- » rait uniquement à titre de chrétien. »

Quelle est cette énigme ? Quoi ! le martyr chrétien ne vous intéresse pas à titre de chrétien; et la tragédie dont il est le héros ne voua paraît pas une tragédie chrétienne ? De quel chrétien voulez-vous donc parler? Pour ahrciger, ce chrétien qu'il entend n'est •utee thm que Je mgt du chriatiamame : bonté pai*

sible, douceur inaltérable, pardon des offenses, tel est son caractère en trois mois (1). «Mais, dit Leasing, » je doute que ce caractère soit théâtral. » Pourquoi donc proposez-vous de Fessayerî Ainsi, selon vous, la vraie tragédie dirélienm est une impossibilité que irom |iréiém néanmoioa à ce qui a féoMÎ sous œ - nom ? Voilà une étrange méthode, de condamner un genre parce qu'il n'est pas tel autre genre, qu'on reconnaît soi-même ne pas pouvoir exister !

Cependant cette bizarre ai'gumentation aboutit à une conclusion logique :

^ « Jusqu'à ce qu'un ouvrage de génie (car le génie seul » peut nous apprendre par expérience combien de difficultés » il est capable de sonnontex), ait répondu Tictorieusement à 9 tous ces doutes^ num conseil serait de laisser de eéléUmtss » les tragédies durétiennes qui ont été iàites jusqu'àce jour.»

! Voici donc Polyeuc^e rejeté à titre de tragédie

chrétienne, mais encore voudrait-on savoir ce que Lessing lui reproche en pariicijdier, car on n'a pas tout dit sur un ouyrage de Tesprit, quand on Ta rangé dans tel ou tel genre. Là-dessus, notre critique est muet dans la Dramalurgiey mais sa correspondance a^ec Mendelssohn nous révèle son sentimeut. L'expression n'en est guère mesurée \ qu'on nous pardonne de la traduire exaétement :

« Corneille a fait de son héros un danseur de corde : quand » il veut le faire mourir, c'est-à-dire, au moment où il veut » nous toucber le plus fortement^ il lui fait débiter un cer-

(\) Remaï qucr que c'est le caractère de Nalhau le Sage. On dit à ce juif, à la fin de la pièce : « Nathan, Nathan ! vous êtes un chréUeul Jamais^ il n'y eut meilleur chrétien que vous I » -

9 tain nombre de magnifiques gaseoimades^ sur son mépris » (le la mort, et sur son iiidifférence à l'égard de la vie. La » compassion décroit précisément dans la proportion où Tad- » miration s'accroît. Par ce principe, je tiens le Polyeucte de > tSomeille pour blâmable^ quoiqu'en raison de beautés bien t dUBbentes, U ne doife jamais eetter de plaiM. Ptdtyeuels % iwai devenir martyr, il aspire à k mort elaox torturei; il » les considère comme le premier degré d'une vie infiniment j> heureuse; j'admire le pieux enlhousiaste, mais je craindrais » de courroucer son esprit dans le sein de la béatitude éter- 1 nelle^ si j'éprouyais pour lui quelque compassion (!).•

Voltaire n'aurait pas écrit de ce style; mais en désayouant la rudesse de langage de son disciple, il n'aurait pu méconnaître sa propre inspiration dans un pareil jugement. Si Ton en doute, qu'on lise cette coDcluskm de son examen de Poljiemte :

« Dacier, dan» ses remarques sur la Poétique d'Aristote, » prétend que Polyeucte n'est pas propre au théâtre^ parce » que ce personnage n'excite ni la pitié ni la crainte; il attri- » bue tout le succès à Sévère et à Pauline. Cette opimoo est » générale; maisilUnit aTOuer aussi qu'A a fallu un très- » grand génie pour manier un sujet si difficile. »

Ce dernier éloge est à peine indiqué chez Lemng. Puisqu'il recueillait avec tant d*empres8ement toutes

les sévérités, pour ne pas dire toutes les injustes satires échappées de la j^ume de Voltaire contre Cor^ neille, que n'acceptait-il aussi les éloges, mesurés avec tant de parcimonie ?

Ihis peut-être sera-t-il plus btouTeillaat pour Rodogune que pour Polyeucte. Là, du moins, les passions sont fortes, et Tauteur a visé au tragique ;

(i) L. du 18 déc. im.

il y a même atteint; au moîm on le croit. 8î le pu*

blic allemand aime les tragédies effrayantes, la terreur tient, ce semble, une assez grande place dans celle pièce ; s'il loi faut de« motifs de compatmcii» qu'y a-t-il de plus touchant que la situation des deux jeimea princes ? hem frères rifaux et amis, vertuen et sollicités au crime par la piété filiale et par Pamour ; dont Tun est assassiné par sa mère, et l'autre, ■ma le walair, oMige cette mère parridde à boit% le poison préparé pour lui-même; ne sont-ce pas là des combÎQaisoas propres à émouvoir rimaginatioû et à remuer le eoBur t Si les intrigues des tragédies françaises sont en général trop simples pour la largeur des cerveaux germaniques, celle-ci, du moina, est aeeez satante et assez embarrassée :enfin Saéo^ gune semble avoir quelques titres pour trouver grtce devant Lesaing.

liais il se trouve que la terreur qu'elle excite n'est pas celle que veut la tragédie ; de la pitié que peuvent inspirer lea deux princes, pas on mot; quantà Tîn^ trigue, elle est vicieuse, embrouillée, invraisem- UaUe ; enfin les caractères, ce qui est le plus grave, manquent de naturel, et, parlant, d'intérêt (1).

Nous ne reprendrons pas en détail chacun de ces pointa : Lessiag n'est pas d'aillmirs ù méthodique ; il nom faudrait trop suppléer à ee qu'il dit, et bien qu'il ait annoncé l'intention de ruiner entièrement cette tragédie, il s'en faut qu'il ait indiqué aséme tous les reproebea qu'on lui peut adremer. L^eflofl

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