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de sa critique porte principalement sur k caractère de Cléopàtre et sur la conduite de la pièce.
L' ambition chez Cléopàtre produit les etTets de la jalousie : c'est le promier vice que Lessiog signale dans ce caractère. Qu'une femme eberehe à feire périr sa rivale eu amour, cela parait, dit-il, naturel, mais qu'dle poursuive la mort d'une rivale au trône, cela le paraît beaucoup moins. Qu'une femme tue son époux par jalouûe, on le comprend ; qu'elle le tue pour régner à sa place, on ne le comprend guère. Ces jugements étaient appuyés d une théorie du caractère des femmes qui ne manque pas de mérite. Mtts il finit savoir si la tragédie est destinée à représenter les caractères ordinaires ou les caractères estaiordinaîres. Ckimeilie, dit Lessing, a préféré une Cléopàtre ambitieuse à une ('léopàlre jalouse, afin seulement de lui prêter un caractère héroïque. Ceci, dans la pensée du critique, est un reproche; il nous semblerait plus juste d'en faire un éloge. Cette conceptiou est moins naturelle, dit Lessing : un tel caractère peut s'être remontré une fois, ou même plus d'une fois ; mais il est une exception. Nous radmeUoiis; tsttis si Ton enlève à la tragédie les canieièfes d'eieeption, que devient la tragédie ? Les Electre, les Philoctète, les Macbeth, sont-ils des cavudères ordinaires? Que difuit Lessing du personnage de lady Macbeth ? Je craindrais qu'il ne le condamnât, s'il se trouvait chez Corneille. A nos yeux, ee n'est pas on vice chu un personnage tragique que d'être un peu plus grand que nature.
Mais Corneille aurait pu, dit Leasing, suivre eu
tout le récit d'Appien. Là, Cléopàtre tue son époux,' « ea haine de cette seconde femme, Rodogune^ qu'il » mit époiMée (1). » Elle tue ensuite «on fUs Sèleucus, qu'elle avait eu de lui, a soit par suite de » eeUe mtoie fureur contre son infidète mari, toit • de crainte qu*il ne vengeât son père. » Enfin, au
' moment où elle veut empoisonner son second fils Antiochus, cdui-d lui &it boire le poison qu'elle lui avait préparé.
Ainsi tout s'raehatne par une s<»ie de nécessité : (SAopàtre est poussée par des motifs naturels à son
I premier crime, qui Feutraine aux autres. Ce plan, dit Leasing, est simple, misemUable, parfaitement lié. Je n'en doute pas; mais on peut croire que Corneille lavait aperçu aussi bien que Lessing. Pourquoi ne ra-4--ii pas choin T N'est-ce pas un procédé de critique téméraire, que de proposer un plan d'ou-
I nage à un poéie, et de le blâmer poor ne l'avoir pas suivi ? Jugeons ce qu'il a fait, ce qu'il a voulu faire, et non ce qu'il nous semble qu'il aurait dû faire. Corneille a conçu le dessein d'une fable où deux
I frères qui s'aiment deviennent rivaux d'ambition et d'amour sans devenir ennemis ; oii deux princes sont solicités au nom de l'ambition et de la piété ffliak à tuer l'objet de leur amour, et au nom de l'amour à tuer leur propre mère.
Ce dessein est-il heureux? ne l'est-il pas? mais surtout l'exécution en est-elle bonne ou mauvaise ? Voilà ce que la critique doit discutar. Nous ne pré-
(I) Apfim, ap. GonHiile.
iS
tendons |Ms qu'on.ne pAt rien limiter à reprendre
dans le dessein ni dans rexéculioii; mais il aurait fallu du moin§ les exaoûuer tels qu'île aoni| et atec le respect dû à un bomme de génie.
Ou ue peul nier que Lessing u'ait signalé quel-* que8F<Qne des .vraie défauts de l'ouvrage de CcNrneille, soit dans le caractère de'Cléopàtre, qui est odiem autaai qu£ terrible; soit dans la conduite de la pièce, qui est romanesque et pleine d'invraisemblance ; aoit dans ces expositions trop crues que les personnages du poëte ioat partout de leurs vertus et de leurs vices* Mais ces justes critiques n'ont rien de nouveau, rien que tout le monde ne sente, rien qui ne se trouve en cent lieux dans le Commentaire de Voltaire.
Mallieureusement, la plus grande nouveauté de k censure de Lessing« à l'égard de GorneiUe, consiste
dans un persiflage injurieux, sur lequel nous aurions honte de nous arrêter, et aussi dans un stratagème assez grossier, qu'il faut pourtant faire connaître, puisque des critiques autorisés en Allemagne le regardent comme victorieux.
S'il est vrai que les Français aient jamais oonsidéré Rodogune comme le chef-d'œuvre du théâtre, nous devons avouer qu'Us ont fourni des armes à la malveillance de Lessing; car il a raisonné ainsi : Corneille attribue à cet ouvrage le premier rang entre tousses poèmes dramatiques ; tes Français ont adopté ce jugemenl : Corneille est le plus grand de leurs poètes tragiques ; or, ce chef-d'œuvre du plus grand de leurs poètes est Tœuvre d^un brouillon. Jugez,
d'après cet exemple, des tragédies de Corneille et de la Inigédie fnuK fUse en gAnénL
Je ne sais si cet argument grotesque mérite une réfutation ; depuis quand k jugement d'un au* teur sur ses celivret eti-il reça mm exameat Depma quand une critiT!|ue sérieuse tranche-t-elle d'après un aeul exempte sur tous les ouvrages d'un poète fécond et wié, et enfin de toute une nation ? Que sera-ce donc, si l'exemple choisi, au lieu d'être le cbef«*d'œuvre de l'auteur dont il est le femri, n'est qu'un de ses ouvrages de second ordre, et si, au lieu de représenter tout le système dramatique du poète, il n'est qu'une exception dans reosembie de ! ses créations? — Mais les Français reconnaissent
que Ro€logu»e est le plus bel ouvrage qui soit au I théâtre. — Quels Français? Oui, Voltaire parle ainsi i dans Y Ingénu (i), mais pour réfuter immédiatement eette opinion vraie ou {susse de ses contemporains. U y a donc au moins un Français qui ne partage pas 1 enthousiasme général, et c'est précisément celui qu'on prend pour témoin de eet enthousiasine. Ne peut-on soupçonner qu'il a forcé l'éloge pour rendre sa critique plus mordante? M'y a-t-il pas là un piège auquel la bonne im^u critique étranger s'est laissé
prendre ?
Ëneore ne iaut-il pas trop croire à oette bonne foi : esr si Corneille est rabaîasé par VoHaire, c'eet
pour relever Racine* Corneille ne serait donc pas ie plus grand des tragiques français, et avant de les
condamner tous sur l'exemple d un seul, il eût été bon de s assurer que cet unique modèle est i*éeUement le plus parfait* Mais le témoignage de Vcriteiie, que Lessing trouve sans réplique contre Corneilie^ passe inaperça quand il est SeivoitUe à Baeîoe.
Voilà donc par quels moyens Lessing croit avoir ruiné la réputation du grand Corneille I Ën théorie, il loi oppose le texte d'Aristote, sans tenir compte des idées ingénieuses et profondes que Corneille a substituées à celles de la Poétise, et qui forment vne poétique nouvelle. Dans la pratique, il juge de hauteur du Cid^ d'Horace et de Cinna d'après Rch dogune; il appuie un peu lourdement sur les petites ruses de Voltaire, sans s'apercevoir que le malicieux critique est obligé de placer toujours Téloge à côté du blàme^ qu'il n'ose même professer ouvertement.
Pour nous résumer, après tant de dissertations érudites, tant de jugements tranchants, tant de mots regrettables, il resterait à expliquer comment des tragédies qu*on trouve si vicieuses peuvent exciter l'admiration d'un peuple intelligent. Lessiog s'est borné à signaler et à grossir les défàuts de Corneille : encore l'a-t-il fait avec si peu de mesure, qu un (el enseignement ne peut guère profiter, à moins qu'il ne s'agisse de rejeter le bon avec le mauvais.
Quant au rivai que Voltaire oppose k Corneille avec tant de prédilection, il n'arrête pas longtemps Lessing. Racine n'est nommé dans la Dramaturgie qu'incidemment, et toujours avec quelque épithète ironique. C'est le correct Racine, le sage Racine ; heureux quand il ne s'appelle pas ïimipide Racine.
On ne peut exiger d'un étranger qu'il apprécie des beauté que* tant de Français ne sentent pas. Racine a pitnmsé si loin la simplicité de Faction, il l'a si fortement concentrée au for intérieur ; que le drame, de'venu eidusiyement moral, n'a plus d'autre manifestation que le langage. Pour mettre en lu- I mière ces troubles de l'àme, il a crééiin style savant, I hardi, profond, pathétique, qui étonne et mnt les esprits cultivés, et fait le désespoir des imitateurs, i Mais œ ne sont pas là des moyens qui puissent agir i sur le grand nombre. Qu'un Voltaire s'écrie à tout i moment beau^ sublime^ parfait l la foule n'eu res- I tera pas moins frade devant des mérites qui suppcH- I sent, même chez l'auditeur, une si fine culture in- I tellectueUe. En un mot, Racine est tout entier dans le style^ il faut ponvoir sentir jusqu'aux dem^res i nuances de l'expression, ou laisser échapper une I partie de ces merveilles, non^eulement de grâce, ! mais de passion, de connaissance du cœur humain, ! de conduite savante du drame et des caractères. I & le commun des Français n'a jamais pu goûter ^
Racine que sur parole, que penser des étrangers? Il I en est un pourtant qui n'aurait point accepté cette I excuse, c'est celui qui osait écrire qne • la langue » française lui était ^ pour le moins, aussi familière » <pie Tallemande. » I^ous ne iwulons pas abuser de nos avantages ; laissons donc Lessing libre d'insulter au génie de Haciue. Nous ne prenons pas pour des jugements queiqim injures contre ce grand poeté ; nous essaierons seulement d'expliquer les motifs de Taversion de Lessing pour lui et pour le théâtre
* français. Un Athénien voulait baonir ArisUde, parce ^'il était las de l'entendre appeler juele ; hêsmtf veut exclure Racine de la scène allemande, parce qu'il est importuné de renthousiaftDie qu'il inspire à Yoltaire, ét par imitation aux AUemands frandsét.
Le glus grand tort de Racine, à ses yeux, est de aairoir trop bien le langage de la eonr; reprodie étrange à l'adresse d'un poète qui fait parler des têtes couronnées ! Mais Lessing trouve que Racine a mis le style de l'étiquette à la place de celui de la nature. Il voudrait, pour lui, que dans la tragédie, les princes parlassent le langage de k passion qui les inspire, et non o^i que h convention impose è leur rang. Nous sommes de son avis, mais où en imit-4l irenir?
Il blâme la noblesse soutenue du slyle, et ce que Voltaire appelle les bienséances de la tragédie* Ce n^est; pour lui, que de l'enflure et de ta dédâmatioo. « Rien, dit-il, n'est mieux séant et plus digne que la » simple nature* » Soit; mais encore faudraitp*il dire ce qu'on entend par la simple nature* Rien ne parait plus clair, et rien pourtant n'est plus dilQcile à définir.
Où se trouve cette simple nature ? quel est ton langage? Faul-il que le poète fasse parler ses personnages comme les hommes parlent en gén^ t Quelle bassesse, quelle impropriété, quel vague, quelles longueurs 1 Le style alors n'est plus du style, c'est un bégaiement Doit*il, au contraire, substituer toutes les richesses de son imagination à la pauvreté da langage commun ? Alon, c'est le poète qui parie,
ce ne sont plus ses personnages. Le vrai style de la tragédie seira donc entre ces deax excès. Le poète se rapprochera, autant qu'il le pourra, de la simplicité, mais en donnant à son expression une netteté, une ligueur, une brièveté, une couleur où n'atteint pas le langage ordinaire.
Jusqu'ici, nous sommes d'accord avec Lessing, parée que nous nous tenons dans la théorie; mais ce juste style de la tragédie, il ne veut point le reconnaitre dans Racine, qu'il trouve trop peu poétique et trop pompeux. Racine n'est pas assez poétique, ap* paremipent parce qu'il subordonne l'image à la pensée, l'éclat de l-expression à la vérité du sentiment. Il est trop pompeux, parce qu'il fait parler ses personnages avec cette noblesse sans emphase et sans débiUanee, dont Louis XIV avait donné le pins parfait modèle.
Ëst-ce là fausser la nature ? Sans doute il y a dans cette dignité sans mélange une convention de société ; dans cette poésie contenue, il y a moins de spontanéité que d'art. Mais la nature s'etface-t^elle, parce que l'art s'y ajoute? les passions du coeur humain périssent-elles, parce que la.société leur impose. une eertaine reimitte? La nature esIroUe forcément le désordre, l'inégalité, l'excès en tout genre? Si chez un certain peuple, eu un certain temps, la culture des esprits et l'élégance des mœurs introduisent une sorte de modération et de tenue jusque dans les mouvements les plus éneigiques des passions, cette bonne oontenanee des pensonnages empéehe-tHkIie UQ témoin qui s'est élevé au niveau de cette société,
d'apercevoir le trouble de l'àme §om Texpretiioa tempérée du langage et du iriiageT Non eertes; bhim elle est ua masque presque impénétrable pour . rhomnie plus Ydsrn par son éducatkNi de Tétat de
nature.
La tragédie, chez Racine^ est Tceuvre d'une civilisation élégante et raffinée ; œuvre pleine de ^ et de passion aux yeux de la société brillante qui s y trouve peinte; froide et presque morte aux yeux d'un juge dont Tesprit n'est point façonné à ses nuances, Lessiug est ce juge. Sou goût prononcé, systématiquement entretenn, pour tout ce qui est populaire, le tient trop éloigné du goût de Racine.
U a du moins bien jugé ses compatriotes, en demandant pour eux d'autres modèles, malgré rofastination des classes élevées à vanter Racine ; il sentait bien que le genre de tragédie quiéteitnédeJahaiite société française du xvn* siècle, ne convenait pas au peuple allemand du xvm%
Corneille, par d'autres raisom, ne pouvait guère mieux lui convenir. Le sublime, comme la grâce, passe difficilemrat d'une langue dans uihs autre. Pour traduire Corneille, dit Lessing, il faudrait faire de meilleurs vers que lui. D'ailleurs les tragédies de Corneille, comme celles de Radne, portaient leur date. Ecrites pour une génération tière et raisonneuse, religieuse et guerrière» pour la génération des Arnaud, des Deseartes, des Pascal et des Condé, elles avaient quelque chose d'étranger dans un siècle qui fut presque en tout te contraire du préeédent. La rigidité des vertus, les examens de conscience
£réquentSi, le dialogue dramatique tourné en combats oratoires» rappelait Tépoqne de la splendeur de Port- Royal, c'est-à-dire du christianisme austère, militant et dogmatisant. Le style héroïque, les maximes d'Ëlat, trabiflsaient cette tension des esprits et des courages qui produisit chez nous les agitations de la Fronde et les merveilles de la guerre de Trente ans. Le xvm* siftde, au temps où Lessing écrit, pr^nte un tableau bien diiïérent. La mollesse a remplacé l'hénusme; Tesprit philosophique a suceédé à l'esprit chrétien. Les vertus se sont relâchées, comme les croyances; le monde intérieur est moins prisé que Textérieur ; on fait moins de eas de l'idée que du sentiment; on veut être ému, on veut jouir; on demande au théâtre des impressions et non des raisonnements ; du pathétique et non de la gravité.
Aiosiy ni Racine n'est l'homme de l' Allemagne, ni GcNrneille n'est l'homme du siècle, liais Lessiog aurait dû se borner à cette conclusion de fait. Loin de là» il a prétendu prouver d'une manière dogmatique quelesFrançaisn'avaient pas encore de théâtre (I). ' 11 ajoute, par pure condescendance, u au moins pas de théâtre trapue. »
a Et, dit-il, ce qui les en a empêchés, c'est leur vanité. » OQt cru en avoir un. La faute en est à Corneille et à Racine, ji Mais Gorneilie est le plus coupable : Racine a'a nui que » par les modèles qu'il a donnés; Corneille^ par ses exem^es » et ses leçons. Celles-ci, adoptées de toute la nation comme » des oracles^ et suivies par tous les poètes postérieurs, n'ont » pu produire, je me fais fort de le montrer pièce par pièce,
<i) A. txn. «-Cl A., GI-CIV*
» qae ee qu'il y a au numdè éb plus pauwe, de plus hnipide,
» (le moins tragique. Qu'on nie cite, ajoute-t-il, une pièce )) (lu griiud Gorueiilei que je ne me ciiarge de £aire mi&of. » que lui. »
Pourquoi n'a-l-il pas fait ce qu'il se vante de pouvoir faire ? Pourquoi personne en ce temp&-là ne tînt-il contre lui cette gageure? Nous aurions à la fois le vieux C<jriieille et le Corneille refait par Lessing ; on pourrait cooiparer Tun à lautre. Malheureusement, il faut nous contenter du plan de Rodih gune^ d'après Appien. Cet exemple ne nous sufûl pas. Lessing devait savoir mieux que personne quelle distance il y a d'un plan de tragédie à une tragédie.
Nous nous airèloQs : une observation seulem.ent. Ces textes que nous venons de citer ne sont pas de simples boutades, c'est la conclusion luème de la Dramaturgie.
§ II. — VoLTAïai.
Efforçons-nous d'oublier ces emportements de la phirae de Leasing, non qu'il les ait jamais désacvoués,
mais parce qu'ils lui font trop de tort. Un homme que lord Macaulay proclame le premier critique de l'Europe, mérite qu'on juge de lui d'après tl'autres exemples. Jusqu'ici nous n'avons guère vu de lui que des dissertations pédantes, des condamnations trop générales , des argumentations d'une loyauté suspecte, et une imitation sans grâce de la légèreté tranchante de Voltaire. Çà et là seulement de fines observations de détail, sur lesquelles noua n'avons
pu nous étoodre, parce qu'elles n'entraient pas dans notre plan.
■ Peut-être enfin, rencontrant le plus brillant esprit du eiècle» le poète qui régnait aloiv aor lea théâtres de presque toute TEurope, changera-t-il en sa faveur de sentiments et de ton. Contre Corneille, Lessiog invoquait les jugements de Voltaire; mais contre
Voltaire, quels alliés trouverait- il ? Des écrivains obscurs ou diiïamés? il est trop fier pour accepter de pareils auxiliaires. Il'se retournerait pIntM contre eux après avoir frappé leur ennemi (1). Eh bien donc seul, avee son jonmd de Hambourg, il atUh quera le colosse du xnsf siècle, et s'eflbfcera de prouver qu'il a des pieds d'argile. Tentative au moins hardie et originale, intéressante à ce titra, mais de plus soutenue avec sagacité et souveut avec bonheur.
N'attendons de lui, à Fégard de VoUairCt pas pins
que de Corneille ou de Racine, un mot de bienveillance ou d'équité. Voltaire n'est pas seulemeni un ' Français qui triomphe sur la sotoe allemande ; c'est encore rhomnie dont Lessiog fut un jour le secrétaire, et qui lui fit une bi^snre qui saigne encore.
(1) FréiiDn, directeur du. Journal étranger, recevait de l'Allemagne des articles contre Voltaire. On y travaillait à ruiner la réputation d'historien qu'il avait cornjuise : ces articles sont f^énéralement des relevés minutieux d'erreurs de détail, faits avec érudition naais sans goût. (Y. déc. 1755.) Lessing pratique la même méthode à l'égard de Voltaire, et fait grand cas du Journal étranger. Néanmoins il souscrit à la satire (jua Voltaire a faite de Fréron, sous le nom de Frélon^ dans VEcossaise, Après aTofr rabaissé rauteur oooriaye, ae itait am M mans 8sa aifsnalrs»
Ainsi la guerre faite au poète dramatique sera en même temps une guerre personnelle.
Se préseiite441 une oenaion (oeeaakm Men éloignée) de faire allusion au trop fameux procès de Berlin ; elle est aaiaie au f d : une plaisanterie, on jeu de mots court réveiller les souvenirs éloignés. S'il arrive à Voltaire de jouer quelqu'une de ces petites eomédies littéraires qui loi 'sont si ftmiUàpes, soit qu'il s'écrive à lui-même pour se louer, ou qu'il déchire sous le pseudonyme un homme qu'il a iranlé sous sa mie signature; atee quelle joie Lesaing découvre rartifice ; avec quelle conscience il l'ana- Ivse; avec queUe force, quoi h»e de raisons il en déiiionire la mauvaise foi! Mais surtout, combien il aime à surprendre quelque erreur de Voltaire dans les faits hirforiquesl Aussitét une discossi<m fègle est engagée. Lessing s'avance avec son bagage de laites et d'arguments, prend position, manœuvre, remporte une vieloire, et s'éerie : € G'eat une des » faiblesses de M. de Voltaire de vouloir être un his-
a Inrien très-profond U £ait de temps en temps'
Il l'historien dans la poétique, le philosophe dans » l'histoire; et dans la philosophie, l'homme d'es- » prit. »
C'est à ce jeu qu'est employée la plus grande partie des articles de la DrumoÉuryie emisaci^ à Voltaire. Il faut à tout prix que ce grand écrivain y perde son honneur personnel et sa réputation d'historien, de philosophe et de poète. On trouvera peutêtre que Lessing entreprend trop à la fois, et qu'il ne se home pas assea à son sujet. Quant à la imïi^
de détruire une renommée, il y a quelque différence entre un Voltaire et un Klotz ou un Goeze; et pour là vraie critique, un examen aérieu de ses tragédie» serait plus intéressant qu'une sortie même spirituelle contre ses traTers.
I Cependant la sagacité de Lessing n'a pas été mal , guidée par ses ressentiments personnels dans Tap- , préciation des tragédies de Voltaire. Ses critiques^ 1 toujours dures, sont le plus souvent fondées et ingéj nieuses. Suivons Tordre de ses articles, sans y mettre plus de méthode que hii«méme. Mais nous ne parie* j rons pas de tout : comptant pour terrasser ses adver- I saires sur le nombre plus encore que sur la force I des coups, il ne dioisît pas asseï ses pointe ^al- I taque. * /
I La inremière tragédie qu'il ent l'occasion de rabaisser fut Sémiramis (1). I! commença par la Préj face {Lettre au cardinal Quirini).
t On sait aujourd'hui ce qu'il hnl pens^ de k j tragédie grecque, comparée à la tragédie française; ^ mais Voltaire, qui ne le savait pas aussi bien^ pré- \ tendait l'enseigner à un sièeie qui le satait moins en- ^ core. La comparaison qu'il en fait est toujours au * détriment des Grecs. Nous ne lui reprodhons pas, pour nous, sa partialité en feveuir des Français (quoiqu'il eût dù se récuser) ; mais bien sa légèreté tranchante à l'égard des siiq^ocle et des Euripide, qu'il n^entend pas toujours. Lessing, qui n'était pas non plus impartial, par d'autres raisons, mais qui du
moins connaissait et goûtait les tragiques grecs, élève mie proteaiatioD eo leur faveur^ cette proieitatioD est devenue le jugement de notre siècle. YoHaire «H* maginait que les Grecs eussent gagné à 1 école des Français; Lewing déclare que c-ett vemraPBer les rôles. Mais pourquoi n'a-t-il pas prouvé ce qu'il avançait? Celle élude comparative des deux théâtres, qu'il était capable de faire, n'auniè-elle pas été plus fructueuse qu'une guerre acharnée contre les noms et les œuvres de notre littérature dramatique ï Quelle influence D'eût-«lle pas exeroée sur le déTcloppemenl postérieur du drame allemand, et probablement aussi de notre école romaotique? Malheureusement, il n'a pas vu que c'était là ce qu'il au«* rait dû faire, ou il n'en a pas eu le temps (4).
Voltaire se flattait, non sans raison, quoi qu'en dise Lessiiig, d'avoir provoqué une heureuse réforme sur la seène française par l'appareil qu'e:ugeail la représentation de Sémt romis. On sait, en effet, que les comédiens ayant T habitude de louer aux spectateurs des places sur la scène même, les acteurs avaient peine i se mouvoir au milieu de la foule de ceux qui les regardaieiH. La première représentation de Sémramk rendit sensible à tout le monde rabsm^ '
(i ) L'ceuvre existe enfln^ tccompUe avec une équité qoi m&nque à Lesdng. Ce sont les Miudes sur Ui tragiques grecs de M. Patin. Quells impression n'eût pas produite un pareil livre au temps de la Dramaturgie! Mais pouvait-on alors en concevoir la pensée, et qui eût pu l'exécuter? Les travaux de la critique pendant un demi-siècle et les progrès du goût, renouvelé par une grande l'évolution draoïatique, étaient nécessaires pour lui donner naissance.
dité d'un pavell unga. La Monde et les eai ventes
furent données sur une scène débarrassée des oisifs. Eoûxkj en 1759| k disposition du théâtre fut changée aux dépens du duc de Lauraguak (1). On ne peut nier que cette coutume invétérée n'eût contribué à réduire no& tragédies à de simples cunTersatiens. La scène n'étant qu'un salon, l'art dramatique se réduisait à un exercice de déciamatiou. C'est un prodige que nos grands tragiques aient pu fidrs de leurs pièces autre chose qu'une suite de tirades brillantes à la manière des tragédies de Sénèque. Lesungy ne youlant rien accorder à Vottaire^ cm»
teste même rimporlance de celte réforme. Il allègue, ce qui est vrai, que les tragédies à spectacle preste gieux de Shakspeare ont produit leur plus grand effet dans un temps où la mise en scène manquait de tous les éléments de Tillusiou. Mais ce qui aifait rtossi au temps de Shakspeare ne pouvait plus réussir au temps de Voltaire ) et la réforme de la scène devenait nécessaire pour permettre au poète de réformer la tragédie elle**méme. Voltaire avait donc rendu un service signalé à la poésie dramatique en même temps qu'à Tart du comédien.
Des conditions extérieures de la représentation, Lessing passe au spectre deMiuus. Voltaire se félicitait beaucoup de la hardiesse qu'il avait eue de faire paraître ce fantôme sur la scène française. Lessing ne lui en laissa» pas la joie ; et il nous smnble qu'ici
(1) CoUé, /oumal MM^ nian i7S9; — Grimm, GwTM|p*, mai 17S9.
le critk|ue a raisoii uoiitre le poMe. La «étérilé de
ses jugemenls dégénère sans doute en injustice, lonqu'elle ta jtnqn'à rrfuser toute beaute tragique à la grande scène de rapparition de Nînus ; mak dans k théorie^ ses remarques sont fiaes^ ingénieuses, et pcnfenl serrir de leçons sur la manière d'évoquer les morls dans la tragédie.
Comparant ie spectre de Ninus avec celui d'Hamil montre i|iie Voltaire a aussi peu connu les lois du genre, que Shakspeare les a heureusement pratiquées. Le fantôme du irieil Hamleti dit-il, n'apparaît qu'à son iik (1), et dans robsenrité de la nuit; celui de iSinus se montre au grand jour et devant une nombreuse assemblée. A-t-on jamais entendu
parler de semblables apparitions ?
a Où Voltaire a-t-il appris que les spectres soient si hardis? » Quelle vieille fenuue n'eût pu lui dire qu'ils redoutent la » lumière du soleil^ et ne visitent pss volontien les gsanto » réunions?»
< ÎJ& fantôme de Voltaire n'est qu'une machine poétique, 3 qui n'est là que pour le nœud de Tintrigue ; en lui-même, » il ne nous intéresse nullement. Celui de Shakspeare au con- » traixe est un personnage qui agit réellement^ au sort du- » quel nous prenons part; il exo^ le frisson, mais aussi k » compassion. »
« Cette diiférmice procède^ sans aucun donte^ de la manière » de penser des deux poètes au sujet des fantômes en géné- » ral. Voltaire considère l'apparition d'un mort comme x> un prodige; Sliakspeare, comme une aventure natureUe. » Lequel des deux pense le plus phiksophiqttemenly esla m S peut &ire une question; mats Shakspeare pensait ^os » poétiquement. •
(i) Ceci n'est pas al>solumeQt exact Y* Hamki, k.l,9Cl, lY^Y.
VottaiiB, en effirt, n'est id qu'un homme d'esprit
qui à froid, itnite les moyens d'un poète plein de feu. 11 les imite^ peut-on dire, sans bonne foi ; c'est un thaumaturge incrédule. Aussi porte-t-il la peine de ses supercheries : il étonne plus qu'il n'émeut.
Cependant il croyait rapparition de son fanlôme justifiée par le caractère suniaturel qu'il a prêté à toute sa fable ; et ce merveilleux lui paraissait d'une heureuse invention^ parce qu'il sert à établir une leçon morale :
Dd Ciel, qoaiid U le fimt^ k justice npièiiie Snpend rorâre éterod établi par lut-mème; fl permel à la mort A'hAemmpre ses tob Pour i'efflroi de la terre, et Teiemple des rois.
Lessing n'est pas de l'avis de Tauteur de SémiraF^
mis. L'arrangement de la fable en vue d'une leçon morale^ n'est pas, dit-il, un mérite nécessaire. Nous en conviendrons volontiers, s'il nous accorde qu'un dénoûment qui renferme un enseignement salutaire est un mérite de plus. U n'en convient pas, du moins ici, et l'on a lieu de le regretter : car en séparant trop la poésie de la morale, il n'est pas sur qu'on fiisse gagner à fune ce que l'autre perd. Les plus grands chefs-d'œuvre de la scène, sans être des chapitres de morale, contiennent, en général, des leçons utiles pour l'àme humaine. Ce n*est pas parlà qu'on juge de leur perfection, mais cet avantage y contribue ; tout est sain, tout est profitable dans un Wii chef-d'œuvre.
On pouvait seulement reprocher à Voltaire d'avoir \xùf annoncé son dessein de moraliser. Un reproche
{dus grave encore est d'avoir apiiayé k leçon qu'il prétaid donner sur des prodiges de son invention. Si vous voulez prouver que Dieu châtie les crimes cachés par des voies miraculeuses, cites des miradei
dont voire esprit ne soit pas l'unique auleur. Une intrigue romanesque n'est légitime qu'autant qu'elle est fondée^ comme dirait Âristote, sur le vraisem-* blable cl le iiécessaire; ou tout au moins sur la croyance générale; autrement elle ne doit {Nrétendrs qu'à divertir, sans instruire. Lessing a donc raison de dire que la morale de Sémiramis ne lui parait pas la plus édifiante qu'on puisse imaginer. «Ce
» serait, ajoute-t-il, faire plus criioniieur à la sagesse » suprême, de supposer qu'elle n'a pas besoin de • vcNes extraordinaires» et qu'elle a su enfermer la » rémunération du bien et du mai dans l'enchaine- » ment des événements naturels. »
Voici donc Voltaire accusé, non sans raison, de se montrer mauvais philosophe dans le dessein moral de son ouvrage, après s'être montré trop bon philosophe dans ses conceptions poétiques. C'est la conclusion qu'on peut tirer pour Lessing de cet examen de Sémirami». Voltaire, m un mot, n'a pas su manier le surnaturel : mauvais imitateur deShakspeare, dont il croit égaler les hardies conceptions, quand il en fausse le caractère. v . L!examen de 2aïre n'est pas moins sévère : il a pour objet de montrer que Voltaire ne sait pas peindre l'amour.
Lessing s'cmparant d/e quelques mots de l'avertissement que Voltaire a pkîeé en avant de la pièce,
déclare que Zaïre a été écrite pour les dames, et le prouve par une aoatyso malicieuse et piquante du sujet de la pièce. C'est une habile préface au jugement qui suit :
a L'amour lui-même a dicté Zaire à Voltaire, dit » un critique assez joliment. Il eût mieux fait de dire » la galanterie. H ne connais qu'une tragédie à la> • quelle Tamour lui «-même ait travaillé; et c'eit » Roméo et Julielle de Sbakspeare. Il est \Tàu Vol- » taire fait parler sa Zaire éprise d'amour en dee » termes très-délicats cl très-décents; mais qu'est-ce » que cette expressiou , en comparaison de cette » peinture vivante que fait l'auteur anglais de tout » les petits artifices secrets, à Taide desquels l'amour » s'inainue dans notre àme... jusqu'à ce qu'il de«> » vienne Tunique tyran de nos désirs et de nos av^ » siens ? Voltaire entend, si je puis parler ainsi, le » style de chanoellerie de l'amour... Mais le meit* » leur secrétaire de chancellerie n'est pas toujours le i> plus instruit des secrets de gouvernement. »
N'est-ce pas là un arrêt bien sévère ! J'en appelle à tous ceux qui ont lu Zaïre ou qui l'ont vu représenter. Sans doute; la manière dont lamour y est peint ne soutient pas la comparaison avec celle dont Shakspearc Iraile cette passion La touche légère et rapide de Voltaire parait laibte auprès des traits vi?» goureux et de Tardent coloris que prodigue le poète anglais. Mais quoi? Si Ion ne parvient à égaler Shakspeare, on ne connaît pas Tamour ^ Soyez plus indulgent, ou vous ne laisserez subsister dans Tuni* vers que trois ou quatre cbets-d'œuvre, après
qiieb il ne sera plus permis de parier du reste* Tous
les peintres devront être des Michel-Ange, tous les sculpteurs des Phidias , tous les musiciens des Mozart.
Sommes-nous d'ailleurs obligés d^LCcepter le parallèle entre Zaïre et Juliette 7 Le dessein des deux poêles est-il le même? Shakspeare* a voulu montrer la puissance de Tamour^ que rien n'arrête, ni les haines de famille, ni le sang répandu, ni rhorreur du sépulcre. L'amour frappe comme la foudre, et brûle comme die. Dès l'heure oii Juhette a vu Roméo, elle ne s*appartient plus, elle est à lui on aa tombeau : elle marche comme enivrée. Qu'y a-t-il de commun entre cette conception et celle de Voltaire ^ Zaïre aime un infidèle, mais sans pouvoir oublier qu'elle est née chrétienne. Quand elle retrouve sou père et son frère, elle ne saurait se refuser à faire profession de la foi de sa famille. Dès lors, partagée entre sa religion et son amour, elle s'efforce tantôt d'immoler Tun k l'autre, tantôt de les concilier. Elle lutte avec elle-même; Juliette ne lutte pas. Chez Tune, la passion est fatale ; chez l'autre, elle est aux prises avec la volonté. Ceux qui croient à la fetalité des passions trouveront toujours Juliette plus naturelle ; ceux qui croient à la liberté humaine, s'intéresseront à la lutte qui déchire le cœur de Zaïre.
L'esprit français n'a jamais accepté en général le joug de la fatalité : il a toujours cru à la possibilité du combat, et souvent de la victoire. Depuis que lo grand Corneille a conçu le drame comme un duel intérieur entre la passion et la volonté, l'esprit de
notre nation s'est reconnu en lui.Voltaire, dansZaïre, À suiiii, san« y songer peut-être, cette grande tradi* fion française. Ce philosophe, si sceptique dans d'aiH très écrits à Tégard de la puissance de la vertu, a' hésite pas dans la tragédie^ à la faire combattre à armes égales avec la passion. Cette manière d'entendre le drame est, j'ose le dire, l'essence même de la tragédie francise. Est-Nce un vice? Voilà ce qu'il fallait démontrer, si Ton voulait miner véritablement notre système tragique
Les héros de Shakspeare, au conhnire, ne luttent pas, ou ne luttent guère. La passion chez eux, qu'elle s^appeUe amour, ambition, jalousie, soif de ven<*> geance, entraîne l'homme d'un seul côté : il peut hésiter dans l'action, mais presque jamais il ne se révolto contre sa passion. Que le drame ainsi soit plus tragique, Je n'en doute pas. La passion n'étant point ' contenue, s'emporte dans l'action, se donne carrière dans le langage, avec une énergie et une variété qui font la grande poésie et le pathétique suprême.
Hais notre théfttre, qudque moins tragique, ofke un genre de beautés qui n'appartient qu'à lui : c'est la beauté de l'àme humaine manifestée dans toute sa
I grandeur; c'est-à-dire, dans sa liberté. C'est le
spectacle de la modération à laquelle la passion se trouve astreinte par la surveUlance incessante de la volonté ; c'est la dignité morale conservée jusque dans les tortures intérieures ; en un mot, c'est l'ascendant de la culture de l'àme sur les instincts impétueux de la nature. Aussi tout est-il forcément tempéré dans ee drame : le langage comme les actes ; la violence
miniet'yfert, pomrtiiiiii dire, d'armes eonHoiie». De
même que la mort arrive aussi bien à la pointe d'une tpée que sont le traochant de la hache, la force de la passion est aussi bien sentie par les habiles sous le voile d'une expression réservée, que saisie par le fidgaire dans la saunage liberté de stjfle d'une nature
sans frein.
Cette réserve, que la fine culture de la société française imposait à nos poêles tragiques, est reprochée à Voltaire, par Lessing, sous la spirituelle dé^ nomination de style de chancellerie de Tamoiir, comme si les discours de Zaïre n'étaient qu une safanle diplomatie où le cœur serait étranger. Lessing nous parait injuste ; il férme les yeux sur les embarras de la situation de Zaïre, que tantôt la pudeur, tantôt les ménagements qu'il lui faut garder entre les chrétiens et lé Soudan, réduisent à dissimuler la meilleure part de ses sentiments. C'est la giftce de son caractère, comme la heauté de son rôle.
Mais nous croyons pouvoir avouer que Texécution ne vaut pas toujours la conception de la pièce. Le travail de Voltaire, surtout dans la tragédie, a quelque chose de superficiel : il voit ce qu'il convient de dire ; il l'esquisse, et passe à d'autres travaux. La furie de production qui l'emporte ne lui laisse pss le temps de descendre au fond du cœur humain , pour y trouver ce langage qui va droit au cœur : et aussi «son œuvre reste bien au-dessous de kiiméme.» Ce dernier jugement est de Lessing, et il nous parait la vérité méme« Ajoutons, pour excuser Voltaire, que son siècle n'a guère aimé les œuvres de
longue méditation ét de forte volonté : siècle pins Tif
que passionné, et trop spirituel pour âimer beaucoup le vrai tragique.
Voltaire n'était donc pas un modèle convenable k Tesprit de la nation germanique : à ce titre, il méritait peut-être les fièvérités à& Leseing ; mais nous ne pouvons accepter ses railleries pour une appréciation définitive de Zaïre.
Comme Sémiramis et Zaïre ont servi de texte à Lessing pour vanter Shakspeare aux dépens de Voltaire, Mérope lui donne occasion de louer Euripide au détriment du tragique français (1).
Euripide avait écrit une tragédie de Cresphonte qui est perdue. Le sujet était celui de la Mérope de YoUaire. Mais comment trouver matière à comparaison entre deux ouvrages dont l'un n'existe plus? Une ingénieuse hypothtee donne lieu à ce rappro* cbemeot.
Dans les Fables d'Hygin, Ton trouve un récit sueeinct des aventures de Mérope et de son fils. Le mar^ quis Scipion Matîei, auteur d'une Mérope italienne, qui fut le modèle de la Irançaise, avait remarqué
que la plupart des fables de ce compilateur ne sont autre chose que des arguments de tragédies anti^ qnes. Lessing s'empare de cette observation, et rap* plique au récit des aventures de Mérope : il y reconnaît la simplicité de la fable d'une tragédie antique, et ne doute plus guère que ce ne soif rargument même du Cresphonie d'Euripide»