CHAPITRE IL
ibaluipeAM et la liberté Au ^énic
L'Allemagne qui, dans la seconde moitié du xviii* siècle» sembla par Tardeur de son enthousiasme pour Shakspeare, le revendiquer comme son homme ou comme sa découverte, ne Ta guère connu avant la France. Un satirique^ mort en 1723, Barthold Feind, d'ailleurs grand admirateur de Corneille et de Racine, lit, Tun des premiers, mention du fameux tragique anglais Shakspeare (i). Mais un mot prononcé en passant ne laisse guère de traces dans une littérature. L'attention du public allemand ne fut sérieusement appelée sur ce génie extraordinaire que vers le milieu du siècle. C'est Nicolai qui le premier, dans ses recueils littéraii'es (1753-1756), s'efforça de populariser le nom du grand tragique anglais et de l'opposer aux noms vénérés de Corneille et de Racine (2).
Mais il y avait déjà près de vingt ans que Voltaire dans les Lettres anglaises, avait appris à la France, comme par une sorte de révélation, que T Angleterre
(l) Gervinus, t. lU, p. 511-512.
(â) JDaoïel^ léming, 1. 1» p. iéS» mût.
possédait un poète . dramatique d'un grand génie, nommé Shakspeare. Presque aussitèl, il avait domié
une tragédie de h Mort de César (1735), imitation du Jules César anglais.
N'«Û8ie«t*il aucmi lien entre la réTélation faite par Voltaire en France, et la renaissance de la réputation de Shakspeare en Allemagne î II est dificile de Tadmettre. Tout ce qui venait de la plume de Voltaire était évidemment lu par les Âileiuands; et la littérature française régnait d'une fiiçon si absolue, notamment en Saxe et en Prusse, qu'il n'est guère probable qu'un génie étranger ait pu s'y faire connaître à cette époque autrement que 'sous un patronage français.
Les bisloheus littéraires allemands ne nient pas qu'Addison n'ait dû aux tioges de Yoltairo le crédit dont il jouit auprès de l'école de Gottsched. Mais AddisoD, pour sa docilité à l'égard des règles fran«çaises, tomba sous la censure de Lessing et de ses amis. On n'avait donc pas de raison pour contester à Voltaire Thonneur d'avoir fait amnaltre ce poëte. Il en coûtait davantage d'avouer que le poëte qu'on opposait aux modèles français, eût été mis en lumière par le même écrivain. Et pourtant, c'est dans la même lettre (De la tragédie anglaise)^ que Voltaire faisait un éloge très^limité de Sbakspeare et un ébgiê sans réserve d'Addison. Il était d'ailleurs impossible de lire les préfaces des tragédies de VoUaici (que Lessing connaissait si bien), sans y retrouver en tout lieu des mentions plus ou moins bienveillantes du grand tragique anglais. Une seule
aurait suffi, celle de la tragédie de BrutuSj où le nom de Sbakspeare ae trouve eocore càie à oô4e avee celui d'AddiMm ; et cette tragédie ne fut pas seuleiueiil lue, elle l'ut représeuléc sur le lliéàlre de la Neuber, à l'époque de sa grande réforme draoïatique.
Ce n'est donc pas, ce nous semble, par une coïucideocc forluile, qu'un peu moins de quinze ans a|Nrès que Voltaire eut doaoé son imitatioD de /«(et César, de Shakspeare, la pièce anglaise fut traduite en aUemaïul par M. de Borck, ancien envoyé de Prusse en Angleterre (1). Le silence des eriliqnea allemands uc saurait nous empêcher d'être frappés de ce «pprochemeut.
La traduction de Jules César ^ que Lessing put lire en 1749» à Berlin, fut, selon les conjectures de ses biographes, le premier spécin^n qui lui permit d'apprécier le génie de Shakspeare. Au resle, ce n'est qu'après son retour de Witlenberg, que, de concert avec Nicolai et Mendekobn, il s'appliqua i lire les poètes anglais. C'était aussi le moment oii Voltaire venait de quitter la cour de Potsdam, où l'on ne peut guère douter qu'il n'ait, selon sa manière, à la fois vanté et rabaissé Shakspeare. Or, eu cette même année 1753, Nicolai donne une biogra* pliie du grand Iragique avec une lisle raisonnée de ses pièces dramatiques, d'après l'édition de Pope. Trois ans après, rappelant cette première tentative pour faire connaître Thomme et ses œuvres, il publie une traduction de fingments de Richard ill. Ce
(â) statu:, Lemng^ U l, p. i3S.
n'est enfin qu'en 1759, que Lessiug entra solennellement dans la lice, et rompit mie lance en Thonueur de Shakspeare et des Anglais en général, (|u'il proclamait supérieurs a Corneille et aux Français.
Depuis quelques années, les traduclions d'auteurs anglais se multipliaient; traductions détestables, comme te montre Lessing dans ses Lsl/r6< sur la /tl» iértamre. Celte faiUesse et cet engouement concourent à prouver que le crédit nouveau dont jouissait la littérature ong^se en Allemagne n'était pas l'effet d'un jugement raisonné de la part des érudits allemands, mais bien d'une mode apportée d'ailleurs. Si l'on ajoute que les poètes préférés étaient Pope, Addison, et les autres représentants du genre classique, c'est-à-dire, ceux que préférait Voltaire, il paraîtra bien vraisemblable que nul autre que lui n'initia le premier les Allemands à la poésie anglaise.
Et dans qnels termes Nicolai présentait-il Shaks* peare à ses compatriotes T Gomme « un homme sans » connaissance des règles, sans goût, sans ordre... » U doutait qu'une traduction d'une pièce complète pût plaire au goût dos Allemands; il l'introduisait par fragments, précisément comme avait fait Voltaire dans les Letireê anglaige$ (1). Il est vrai que l'éloge venait aussitôt après le blâme, de façon à l'effacer, et que les Allemands étaient vertement repris par Nioolal pour la limidifé de leur goût. On n'en sent que mieux sous quelles réserves et par quelle
(i) a C*cst dans des morceaux détachés^ queles tragique(i^ anglais oui jusqu'ici exc^. » Volt.
influence Shakspeare commençait alors à s'acclimater en AUemugoe*
Shakspeare passait donc pour un homme &m rare gciiie, à qui avait manqué la connaissance des règles» lorsque Niciriai Lessiog, voulant réformer la critique, commencèrent par attaquer ce jugement. Micolaï proclama, avec plus d'emphase que de boa sens, « que Shakspeare était trop graud pour s'abaisser à subir la servitude des règles. » De quelles règles parlait-ii ? La poésie draoïatique en a d'essentielles, qui ne peuilent être une servitude, et auxqueUeslesplusgrandsgéniesdoivent se soumettre, ou leur grandeur n'a rien de solide* Quant aux règles fausses, elles sont encore plus funestes aux esprits médiocres qu'aux plus vastes génies.
Lessing, à la fois plus sage et plus hardi que son ami, déclara, ce qui dut paraître alors un étrange paradoxe, que Shakspeare, sans connaiire les règles d'Aristote, ni le théâtre antique, avait mieux obs»^ les unes, et se tenait plus près de l'autre que Corneille et Baeine^ qui s'étaient piqués d'être ies disciples d'Aristote et les imitateurs des anciens.
C'était un coup de maître* Car si la Poétique possède celte vérité absolue que Lessing lui prête, les vrais chefs-d'œuvre doivent par la nature même des choses, se trouver conformes à ses préceptes; et si les tragédies de Shakqieare offrent oette conformité, le génie tout seul conduit au\ mêmes conclusions que l'enseignement d'Aristote. Ainsi le poète anglais et le philosophe grec se servent mutuellement de mesure : l'un est aussi grand que l'autre est vrai ;
les règles se trouvent établies sur une expérience décisÎTe, et TexceUeiice de ShaLspeare est démon-
trée par une autorité irréfragable.
D'autre part, û le génie de lui-même atteint à la iréritable fin de la poésie dramatiqae sane la connaissance des règles, pourquoi 1 asservir à des règles tirées du dehors? U trouve en lui-même celles qui sont essentielles; ses créations deviennent pour les autres hommes les véritables règles. Ainsi la liberté qu'il sait prendre, et que nul n'est fondé à lui contester, ne porte aucun prt^udice à l'autorité. Ces deux principes se concilient en ^a personne»
Aussi voyons-nous en maint endroit Lessing, après avoir rappelé durement les règles à quelque poète français qui les a négligées ou esquivées^ foire mne rései'vc en faveur du génie; et quoique Shakspeare ne soit pas toujours nommé, c'est presque toiyours lui qui se trouve indiqué. En effet, le critique s'aper* toit souvent que les coups destinés au Français vont atteindre derrière lui le tragique anglais. Aussitôt il revendique pour ce dernier le bénéfice du génie.
Accordons à Shakspeare ce privilège, de pouvoir tout oser impunément , et même avec hcmneur/ pourvu qu'on nous prouve qu'il observe en etîel les règles essentielles. Quelles belles pages Lessing n'avaitfil pas oocasion d'écrire sur ce sujet? Montrer par où Shakspeare se rapproche plus des anciens que Corneille; comment les créations de son génie s'accordent avec les observations d' Aristote ; en quoi les libertés qu'il prend sont une nouvelle manière d'atteiadreau véritable but de Tari; c'était là une matière neuve» ri«
che, où pouvait se déployer la hardiesse du goût ëe
Lc'ssing, et l'étendue de son esprit. Malheurenseraent il D'en a rien fait^ ni daosla Dramaiurgiej ni danssa BiHUahique tkiAirale, où il coDsaerait des vdumes entiers à Sénèque le tragique et aux farces italiennes.
Et pourtaut ces propositions, malgré leur nouveauté, n'étaient pas aussi paradoxales qu'elles pouvaient le paraître à première vue. Si Shakspeare n'a pas la majestueuse simplicité et la mesure exquise de Sophocle ; il a du moins le tragique terrible d'Eschyle et le pathétique inépuisable d'Ëuripide» U y joint cette heureuse variété de tons que nos Français ont trop méconnue dans la tragédie grecque, et cette audacieuse poésie que les anciens réservaient aux chœursj et qu'il a transportée principalement dans les monologues. Ce sont deux avantages incompâh rables sur notre tragédie, qui lui sont communs avec les Grecs.!
Quant à la ân même du poème dramatique, si elle est d'émouvoir les passions,- qui sait mieux que
Shakspeare se rendre raaitre du cœur et de Tiaiagination du spectateurT G*est par là quHl est plus près que Corneille du sens d'Aristote. Notre grand tragique a conçu le théâtre d'une manière plus élevée, je le crois, que l'auteur de la Poéiique; mais en s'élevant, il s'éloigne de la nature, où les passions l'emportent d'ordinaire sur la raison. Aristote voit la nature humaine telle qu'elle est ; il la décrit sans . illusion comme sans dénigrement. Ainsi la peint Shakspeare. C'est à peine si l'on aperçoit cl^ lui le chrétien, qui domine chez Corneille. Au moins ne
peut-on pas dire que chez lui le christianisme paraisse avoir régéoéré la oalure. Elle est aussi violente, aussi foible, que Ta pu ooncetoir l'antiquité; par conséquent, aussi tragique.
Quant aux libertés que Shakspeare a pu prendre, pour en discuter la légitimité ou le succès, il faudrait d'abord tixer le nombre et l'étendue des règles. Le code de la tragédie française ne peut ici servir de mesure; quanl à la Poétique d'Aristole, le champ qu'elle laisse à la liberté est infini. Aux yeux de Les- •sing, nous le savons, tout est sauf, pourvu que les caractères soient soutenus et que Faction présente un dessein. On ne saurait contester ce double mérite à Tauteur de Macbeth^ de BamUt, A' Othello (1). lie reste est du domaine de la liberté : tout ce qu'on peut exiger du poète est que ses conceptions soient heureuses.
Nous ne pouvons entrer dans une critique de détail où nous ne sommes pas conduit par notre auteur. M. Villemain, dans deux de ces leçons qui demeurent comme des monuments (2), a mis en évidence par des comparaisons décisives la supériorité du goût de Shakspeare sur celui de Voltaire et de Diids ; il n'a pas craint de regretter que notre grand Corneille n'eût pas connu le grand tragique anglais. Cependant il n'a pas fardé les défauts de Shakspeare, mais il lui a tenu compte des influences de son . temps et de son pays.. C'est ainsi que nous voudrions
(\) Y. Shaktipeaite, tes (Emsm et h$ OtUiqmi par M. A. Mé-
fières.
(â) JCFilf fîM.LIX.XIV.
qu'eût fait Lessiug. Puisqu'il u'aime pas les théories générales, il aurait au moins dû multii^r les eiem-
ples et ne pas se coFitentor (le cette iiifrénieuse discussion sur le faulôme d Uamlet comparé à celui de Ninrn^.
A défaut donc d'une discussion concluante, soit sur Tensemble, soit sur le détail, nous signalerons seulement quelques observations qui peuvent serrir à caractériser la réaction entreprise à l'aide du nom de Shakspeare contre le goût français.
Premièrement, dans leS sujets historiques, «il est permis au génie de ne pas savoir mille choses que sait le moindre écolier... 11 bronche donc tantét par excès de sécurité, tantôt par orgueil, tantôt à dessein, tantôt sans dessein, si souvent, si grossièrement, que nous antres bonnes gens, nous ne pouvons assez nous en étonner, etc. » Ainsi se trouve justifié le caprice à l'égard de l'histoire.
Secondement, les caractères dramatique» « peu- )» vent ne pas appartenir à ce monde réel où nous » sommés, pourvu qu'ils puissent appartenir à un r autre monde ; à un monde oîi les événements » soient liés dans un autre ordre que dans celui-ci; » pourvu qu'ils y soient liés aussi étroitement...»
Ceci est la théorie du drame raiilasti«(ue.
Troisièmement, le comique peut être mêlé au tragique dans la même piè^e ; concession sans laquelle il est impossible d'admettre le théâtre de Shakspeare (i).
(i) V. les excdleuteâ uliservatious de M. Méûères (ouvr. cité),
Cependant, sur ce dernier pôint, Lessirig fait ses réserves; et nous allons le voir déjà se séparer de ses eontemporaÎDs. Le mélange des deux genres ne saurait être approuvé, dit-il, que dans le cas où l' action comique se trouve si intimement liée à Taotioa tragique, que Tone soit la suite nécessaire de l'autre. Je suppose qu'il prendrait volontiers pour exemple U tragédie de Bamlei*
Hors de là « il est nécessaire de limiter le spec« tacleà un seul genre d'impressions. » La raison que Lessîng en donne est très-philoflophiqae. « Dans la » nature, tout est mêlé ; mais ce mélange n'est un » spectacle intéressant que pour un esprit infini. » llPour nous, esprits finis, l'excessive variété des » sentiments étoufîe la sensibilité. Il faut que la re- » présentation de la nature par la voie de l'art se n rapporte, non à la nature des phàM)mènes, mais à » la nature de nos sensations et de nos facultés. »
Pourquoi Lessing remonte-t-il avec tant de solennité aux principes de Tart? C'est que la restau*, ration de la barbarie menaçait. Wieland, traducteur récent de Shakspeare, apportaii Texemple du grand tragique anglais comme une autorité aux apologistes du genre populaire, qu'on appelait drame mixie (Jâisçhspiel)* Encore un peu, et Sbakspeare allait servir à régénérer les arleqninades. Au moins n'étaiton pas loin de revenir aux Spectacles de tuerie. Il fant avouer que la tragédie de Unumlei^ entre autres,
sur ce ntengs éoi wakfm st do tragique dam le IMÉIre de ShakBpeare.
était assez bien faite pour réveiller ce goût, s il se trouvait dans le cceur du boa peuple allemand. Quant aux libertés que se donne Shakspeare k Tégard de la vérité historique, il est facile de calculer où elles conduisaient (ks imitatema sans génie. Enfin la théorie du drame fantastique, sur laquelle Lessing élayait son projet de traiter la légende de Faust j ne pouwt chez ses compatriotes qu'augmenter la confusion de toutes les idées.
Leasing fut bieutdt dégoûté des imitations de Shakspeare qui se multipliaieiit. Le naturel profond, qui soutient T intérêt dans les étranges disparafes que présentent ses tragédies, on dans rénonnité des passions et des caractères quMl met en jeu, était justement ce qui échappait à ses inhabiles copistes. 11 leur restait pour partage la barbarie. C'est le mot dont se servent Lessing et les critiques allemands (^). Le Richard III de Veisze mettait en scène un monstre qu'on ne trouYait pas assez puni à la fin de la pièce. Ce spectacle, selon Lessing, choquait et fusait murmurer contre la Providence. L'Ugolim de Gerstenberg était une représentation insoutenable de la douleur physique. L'eagouemeot pour Shakspeare transformait le théâtre, selon une expression de Voltaire, en spectacles dignes de cannibales.
Voltaire, dans sa vieillesse, se reprochait presque d'avoir fait connaître Shakspeare aux Français, tant il était indigné de Texcès de la faveur ou était monté
(1) De?rient, t. III, p. 35. Lessing, (Mmjm, éd. de MaUsalm/t. VI> p. 205; t. XU, p. 211, 227.
celui que y dans sa mauvaise humeur comique, il aillait Gille. Leasing ne s'emporta jamais contre Shakspeare; il se contenta de fironie la plus mépri* santé à 1 égard de ses imitateurs.
Mais aussi ne s'applique-t-il pas assez à former le discernement public à l'égard d'un poëte si môlé. Ces! que sa prédilection Tentrainaii d'un autre côté. Avec son goût élevé en matière de tragédie, il préférait pourtant un autre genre. I) savait admirer Shakspeare, mais son incUnation personnelle était pour Diderot. Laissant donc passer auprès de lui le courant de son siècle, il se jeta dans une autre voie, ou il ne fut guère suivi.
CUAPITRË m.
Lessiog n'a pas craint d'avouer qu'Q deyait beaucoup à Diderot. Dans la critique négative» c'est à lui qu'il emprunte ces opinions si tranchantes sur le théâtre français. Diderot, pour établir son système, voulait faire table rase. Lessing, non moins radical, n'eut qu'à répéter des jugements qui lui paraissaient décisi&y venant d'un Français.
Ainsi que leurs moyens de critique, leurs desseins de réforme étaient les mêmes dans leurs traits principaux. La tragédie, selon Diderot, est arrivée à sa perl'ection. On ne pcul atteindre dans cette voie Corneille, Racine, Voltaire, Crébilloo (1). Il ne fait pas toujoura tant d'honneur à nos poètes tragiques, mais sa conclusion est toujours la même, à savoir qu'il faut chercher une voie nouvelle.
Lessing ne bannit pas absolument la tragédie du théâtre ; il lui échappe pourtant de dire, à propos d'une tragédie de Klopstock, la BataiUe d'Her^ numn : « Cest un excellent ouvrage, si une tragédie
pouvait ïéUe (1). « Admirateur de Sbakspeare, il ne peut croire ee genre perdu mm reieeurce ; maie
à la manière dont les Âlleuiaiids imitent le tragique angiaifty il doute que la tragédie toit destinée à re* fleurir dans sa patrie. Il désespère au moment où Goethe et Schiller voat paraître. Ses. raisonnements d'ailleurs le portent vers un genre nouveau»
Diderot ne semble guère occupé du profit qu'on peut tirer de Sliakspeare pour renouveler la tragédie héroïque, dont il ne désire pas (a conservation» Dans sa classiiication des genres dramatiques, il ne mentionne guère celui-là que pour mémoire.
Deux choses pourtant le frappent dans les tragé-» dies de Shakspeare. La première, c'est qu'elles sont écrites moitié en vers, moitié en prose. Par conséquent la tragédie peut se passer de Fomement des vers ; elle y gagnera même, puisqu'elle se rapprochera de la vérité. La seconde, c'est que tragédie, poésiè et horreur y sont termes synonymes, ce qu*il généralise de la façon suivante : « La poésie veut » quelque chose d'énorme, de barbare et de sau- » vage (2). »0n voit que par poésie il entend particulièremeut la tragédie poétique. Celle-ci se trouve donc hors de saison dans un siècle doux et civiUsé. « il y a sans doute encore des barbares, et quand » n'y en aura-t-il plus ? Mais les temps de barbarie » sont passés ; le siècle s'est éclairé, la raison s'eat » épurée. Ses préceptes remplissent les ouvrages de
{{) T. XII, p. 217, éd. de Maltzahn. "
(2) De lapoésie dromatiqite, à la suite du Père de famille. ,
» la nation. Ceux où l'on inspire aux hommes la » bieaveiUaoce générale sont presque les seuls qui » soient lus. Voilà les leçons dont dos théâtres re-
» tentissent et dont ils ne peuvent retentir trop sou- » ¥eDt(l). »
Loin donc du siède présent la représentation des
forfaits d'un autre âge. Mais si les grands crimes ne sont plus de notre tenips^ les grands malheurs sont de tous les temps. Il y a donc place encore pour un certain genre de tragédie. L'ancienne s'attachait à représenter les catastrophes publiques et les matheurs des grands* Mais combien ne serionMious pas plus touchés de la peinture de nos malheurs domestiques 1 Plus les personnages de la tragédie se rapprocheront de nous et seront Téiitablemcnt nos semblables ; plus il sera facile à Fauteur d'exciler notre compaasiim et noire crainte. La vraie tragédie est donc la tragédie bourgeoise ou domestique.
Rien ne convient mieux à la fois aux opinions littéraires et aux sentimmts plébéiens de Lessing. Aussi reproche-t il amèrement aux Français leur prédilection pour la peinture éès mœui*s et des actions des grands. Ce qui les empêche, selon lui, de goûter les principes de Diderot, c'est leur vanité : ils n'estiment que les titres (2). Au contraire, la reporésentation de la vie bourgeoise nous offrirait un intérêt bien plus vif, puisque nous verrions sur le théâtre nos semblait. Et pourquoi la vie dome»-
(0 Le Fils wOnra, A. IV, ac Uk.
tique ne reniérinerait-eUe pas des drames aussi tragiques que la ne des personnages publicsT
Ainsi Lessing et Diderot arrivent à la même conclusion : que le genre à créer dans cette partie du siècle est la tragédie bourgeoise ou domestique. Âvaut d'aller plus loin, et de mesurer la conformité de leurs vues, il faut résoudre entre eux la question de priorilé. Lequel des deux est le disciple de Taotre, ou bien sont-ils parvenus par des chemins divers au même but f C'est ce que nous allons édaircir en suivant les détours de la question.
A la fin de Tannée 1754^ Lessing annonçait, dans le Jaymal de Berlin^ le premier volume de sa jB^ bliothèque théâtrale, qui contenait une discussion sur la comédie dite larmoyante : c'étaient deux véritables plaidoiries résumées par Lessing lui-même. Les parties opposées sont un Français, adversaire de la comédie larmoyante, et le professeur Gellert, qui, en 4751, ouvrit ses leçons à Leipzig par une apologie en latin de la comédie tottohante.
Les exemples cités par les deux adversaires prouvent que ni l'un ni l'autre ne cherchait hors de France la source de cette nouvelle espèce de comédie, que ses partisans appelaient touchanêe^ et ses ennemis larmoyante. Gellert énumère, comme modèles du genre, le Philosophe marié de Deslouches, fat Mékmide de la Chaussée, la Pupille de Fagan, et le Sidney de Gresset. On y ajoute Nanine de Voltaire. Le genre parait donc bien français. Telle est aussi l'opinion de Lessing. Et comme on a générale^ ment atUibué à la Chaussée ThonBeur ou le tort
d'avoir in venté celte espèce de comédie, qu'on 1 approuve ou qu'où la blàoie, on la déclare ^ibsoiumeol
Cependant elle nous fut en principe apportée d'outre-Maucbe par Deatouches et par Voltaire. Son caractère essentiel est de viser à émouToir les passions plutôt (ju'à exciter lagaîté. En Angleterre, elle ne dédaiguait pas d'unir au pathétique la plaisanterie, même grossière (1), mais elle prit en France une teinte de décence et une noblesse sérieuse de style qui ajoutèrent la monotonie du langage et des mœurs à la physionomie mausMidedes sujets. C'est à ce prix malheureusement qu'elle est devenue française*
Destouches est chez nous le véritable père de ce genre de comédie. Dans \ Envieux, ou la Critique du Philotophe mort^. (pièce imitée de la Crûtes dê ï Ecole des femmes)^ Tanteur prét^d que son Philosophe marié a beaucoup fait rire; mais il ne se félicite pas moins d'avoir fait beaucoup pleurer. C'était là l'innovation dans la comédie. Destouches se vantait, je crois, en atiribuant tant de comique à son ouvrage; mais du moins, il ne bannissait pas à dessein de la comédie ce qui en ftiit Fessence* Bientôt on alla plus loin. L'impuissance à faire naître Je comique fut tournée en mérite, et la Chaussée est le premier qui se soit fait gloire d'avoircréé un genre en énervant la comédie.
Lessing, dBm^àBibliotbè^ théâirale, en i754«
(i) Vallaii%L«MrM migl., Sur la «médm.
se montre assez sévère pour la comédie puremeot touchante, dont Gellert avait présenté la défense. D
approuve le mélange du pathétique e( du plaisant daus la comédie, mais non ratiendrissemeut contiott* Aussi a4-il smn de séparer la cause de Deslouches et de Gellert (1) de celle de la Chaussée. Louant les deux premiers, il blâme résolùment le dernier.
Dans la Dramaturgie, quatorze ans plus tard, le jugement se trouve modifié au profit de la Chaussée. Le seul reproche que Lessing adresse à Mékmide est de n'être pas uu chef-d'œuvre du genre louchant, c'est-à-dire, de ne pas laire verser des flots de lar^ mes. Mais la pièce est intéressante, et on la voit avec plaisir (2). Des ouvrages tout aussi peu divertissants obliennâQit les plus grands éloges. Le Sidney de Gresset setrouvetoutà fait du goût des Allemands (3). Génie, de M** de Graffigny, est uu excellent ouvrage (4); bien mieui^ c'est une ceuvrede génie (6).
Que s est-il passe entre la publication de la Jîihliothèque théâtrale est celle de la Dramaturgie ? Dans la première époque, Lessing était encore de l'avis de Voltaire. Celui-ci, disait, à propos de nine^ qu'une comédie écrite tout entière sur le ton grave n'est pas une comédie ; mais il trouvait naturel
(f) Autcar de plnsieiincoiliéfies du genre toachant» louées dans le Journal étranger ei dans la Bftmuawrffie.