‹ Lessing et le gout français en AllemagneChapitre 27 sur 32 · A. VIII · texte numérisé non relu

A. VIII

(3) A. XVII. {i) A. XX.

le mélange du sérieux et du comique, image de la irie, oii le rire et les larmefi se mêlent de la façon la plus burlesque. Ibintenant, Lessing défend la comédie sérieuse et prétend que si Voltaire ne l'a pas approuvée» c'est qu'il u'en eiistait pas alors de modèles. «11 y a bien des choses que nous ne croyons possi- »bles, que quand le génie leur a donné la réalité. » Ce possible qui a pris enfin Tèlre par la touie^uissance du génie, c*est Cénie, c'est le Père defor mille. Laissons l'œuvre oubliée de M"" de Gratfigny (i), et Yoyons ce qu'atait fait Diderot

Vers le ndUeu du siècle, les romans de Richardson , Paméla , Clarisse Harlove , Grandisson (174 i, 1748, 4753), révélèrent quelle source d'émotion se cadiait dans les sentinmits de famille et dans l'exercice des devoirs communs. Eu un moment, le roman de Camille devint un genre ; la sentimentalité fit des prosélytes ; on s'enthousiasma pour les veiius de la classe moyenne. Lessing, bien préparé par son éducation à goéter cette espèce de vertus, mais peu porté par son naturel à Tattendrissementy ne peiit se contenir après la lecture d'un roman anglais conçu suivant la manière de Richardson.

« L& nature^ 8^écrie4-il, ne connaît pes les creuses dis- » tincticms que les honunss ont étaUiss entre eux. Elle par- » tageles qualités du coeur, sans préférence pour le noUe et

(I) Jomnurf de GoUé (juio i7Sl). GoUé est un ennemi du genre lanDoyaot; pour kqud U a une ayersion très-bien raisonoée. M cite une lettre forttpiritndle da roi de Prune dans le même mm (iidUet i7St).

» pour le riche; el il semble même que les sentiments na a turels sont pins forts chez les gens du commun que chez D les autres. Bonne nature, avec quelle libéralité ne les in- 1» denmiseft-Ui pas du néant des faux biens^ que tu offroB » comme un appât aux fils de la fortune I Un cœur Bensabte, » quel Men inestiaiable ! Il fait notre bonheur, même quand » il Mt notre malheur I (1)

Né croirait-on pas lire quelque fragment de Diderot? C'est ainsi que le fougueux Français s'enthousiasmait pour les romans de Richardson. Lui qui jusqu'alors n'avait emprunté aux écrivains anglais que leur scepticisme, s'embrase tout d'un coup d'un beau feu pour la sensibilité, la vertu, le devoir. Prescjue - aussitôt il conçoit un système dramatique iuspiré par ses nouveaux sentiments.

« Les devoirs des hommes sont un fonds aussi riche potur

» le poète dramatique, que leurs ridicules et leurs vices; » et les pièces honnêtes et sérieuses réussiront partout, mais » plus 6ùrea;eiit encore chez un peuple corrompu qu'ail- » leurs. »

« Quelquefois j'ai pensé qu'on diseulttnil an théàlfe les » points de morale les phis importants, et cela sans nuire à • la mardie violente et rapide de Faction dramatique. »

Un genre dramatique exclusivement xosxA^ oii le

pathétique sera tiré de la discussion véhémente des règles des devoirs, c'est-à-4ire, le roman à la manière de Richardson, transporté sur la scène, voilà ce que Diderot appelle la comccUe sérieuse.

Il en propose, pour exemples, le Fils naiU' rel (1757), et le Père de famUle (1758). Ces deux

(i Âm. d.w>.Tk.d. aohr., W" B.

oumges porteoi le ooiii de o méim » La poétkpie

de Fauteur y est joiiilc.

lie genre n'était pas absolument nou?eau en France ; on pouvait le considérer comme une nouvelle forme de la comédie touchante ou larmoyante (i). Maig Diderot en fit un genre [Uàr la solennelle exposition de principes qui accompagnait SCS deux comédies.

Le Fils naturel fut refusé par les comédiens (2), mais quand il parut en volume, il produisit, . dit Grimm (3), un prodigieux etfet. Oa y sentit toute une révolution.

a Quelque étranger que soit le genre de la eomédle du

• ffit naturel ou des Èpnwm de la vertu, quelque neoye

» que suit la poétique répandue dans les trois entretiens doi)t » celle pièce est accompagnée, renlhousiasme des premiers » jours a été général. »

En dépit de ce témoignage de l'ami de Diderot, le

Vcre dcfamille^ qui parut l'année suivante, n'obtint *quun succès médiocre au théâtre. Ce n'est pas^ eomme le prAtend Lessing, parce que la f anilé des Frauçîiis n'estime que le$ titres; c'est parce que le naturel manquait à ces deux ouvrages ; défaut d'aulaai pli» impardonnable, que l'auteur prétendait avoir l'ait une révolution en faveur de la nature.

Ce que ia France rejetait fut accueilli avec empraMenoent par rAllemagnc. « Rarement, dit Le»-

(1) C'est ce que Fréroa (ait parfaitement remarquer^ 4am son Année littéraire {M^i), en citant pour exemples^ Mélanidê et Cénie.

• (2) Journal de Collé, mars 1757.

(3) Cmresp,, i'' mars 1757.

» snig , jouissoos-ooui d'oDe méprisable imitation

» de certains modèles français, avant que les Fran- » çais eux-mêmes commeucetU à s'en dégoûter.

» Mais quelquefois aussi le contraire arrive* » Den ans ai)rès Tapparilion du Père de famillej Lessiug tradttisaii'les deux pièces de Diderot^ où les commis .

, seurs, suivant lui, ne manqueraient pas de reconnaître du génie et du goût. Et vingt ans plus tard,

I en donnant une nouvelle édition de sa traduction « il saisissail roccasion de témoigner sa reconnais-

î sance envers un homme o qui avait eu une si grande Il part i la formation de son goût. »

Nous avons suivi sans interruption Thisloire de la comédie sérieuse ; mais ce genre tient à un autre,

I dont il ne diffère que par une nuance : c*eat la tragé* die bourgeoise. « Une pièce, selon Diderot, ne se ren» » ferme jamais à la rigueur dans un genre. C'est IV 9 vantafle du genre sérieux, que placé entre lesdeux » uutres, il a des ressources, soit qu!iU'élève, soit qu'il » descende. « Ces deui autres, d'après sa elassiftcation^ sont le genre comique et le genre tragique! Le genre sérieux, tel qu2 Ta conçu Diderot, représente les malheurs qui peuvent arriver dans la vie domestique par l'oubli des devoirs. Il ne diffère donc de. la tragédie domestique, où la source des malheurs est la même, que par Tissue, qui est tn^ giquo dans l'une, et ne Test pas dans l'autre.

On peut s'en convaincre par la lecture des deux tragédies bourgeoises qu'a données Lessing. Dans ilm Sara Sampson, comme dans Emilia Galotti, les catastrophes tragiques sont omins TefiEet du

crime que les suites de l'oubli des devoirs. La faute commise eolraioe le châtiment, par Taccomplissement d'une loi morale trèMÎmple, qui irent, non pas que le mal relombe immédiatement sur son auteur, mais que Timprudence des parents expose leurs enfimls à de terribles dangers, et que les coupables soient punis dans ce qui leur est le plus cher.

Par quelle voie Leasing fut-il conduit à oonceYolr ridée de ce drame domesliqnc? On voit bien que dès ses débuts, il cherche des sujets au four de lui, et jusque dans la famille paternelle. Mais il n*en tire (juc des comédies, comme la Vieille fille. Son bon sens Tavertii en effiel qu'il faut avoir vu pour peindre ; mais il n'a pas Tambition de réformer le théfttre par 1 inlroduclion d'un genre nouveau; encore moins pense-t-il à élever les scènes de famille à la hauteur du tragique.

Tout à coup, en 17â5, il met au jour Misz Sara Sampmmy qu'il appelle résolûment une irùqéik bourgeoise, Diderot n'avait encore publié ni ses comédies sérieuses, ni sa Poétique. Mais en 1 748, nn certain Clément aiait traduit en français la tragédie | anglaise de Barneweli ; Collé, qui la désigne ainsi, nous apprend qu'il a beaucoup pleuré à la lecture de cette pièce (i). Il s'agit du drame plus conno sous le titre du Marchand de Londres (ou Georges Bamwell), tragédie par George Lillo (1 721).

Or, si Ton compare ce remarquable ouvrage avec JUiszSara^ on est frappé d'une ressemblance de na*

(I) UmmÊikktùrique, nov. 1748.

ture siiigiilièra. Dans les sujets des deux pièces, rien

de commun. Mais dans les personnages, on reconnaît un parallélisme qui ne peut être l'effet du hasard. De part et d'autre, quatre rôks priiidpamy dans des relations et des silualions diverses, sont fondés sur des caractères analogues. Cette étonnante symétrie, jointe à Tideotité du genre, à l'empkM commun de la prose dans la tragédie, aux noms anglais, et à d'autres traits encore plus significalifs, ne permet pas de douter que le Marchand de Umdreê n*ait été l'original de Misz Sara.

Mais LessiQg aUa*t-il d^ lui<-même à ce modèle; ou bien y fut-il conduit par la traduction française qui Favait devancé ? Celle seconde hypothèse paraît la plus plausible, si Ton songe que nulle part il n'a fait mention de George Lillo. S'il avait lui'-méme découvert cet auteur, il est probable qu'il en aurait fait les honneurs à la nation germanique, au lieu de s'en servir sans le dire.

L'occasion d'en parler s'était présentée à lui lorsque, dans sa Bibliothèque théâtrale (1754), il avait pris la défense de la comédie touchante. Dans la préface du même article, il dit un mot de la tragédie bourgeoise, dont il allribue avec raison Tinvention aux Anglais. Mais d oix vient qu'il ne cite pas le

(I) U faut ajouter que le sujet de la pièce est Uré pour la pluf grande partie du rouiaii de Richardson, C/a/v.sjse Har /oue, qui avait été dëjà traduit par labbé Prévost. Un grand nombre d'observations de détail prouvent que Lessing n'apprend guère à connaître les originaux anglais que lor^<]u'ils ont été traduits en français. (Y. hvérou. Année littéraire, passim).

Marchand de LondreSy de la préface duquel il extrait, à trè»-peu près, les coosidérations qu'ail fait valoir en faveur de ce genre? <» L'Anglais, dit-il, est » un être qui veut loujoui^ faire descendre jusqu^à » lui tout ce qui est' grand... Il lui était deuloureut » de laisser les têtes couronnées loin en avant de >i lui ; il a cru sentir eu lui*mènie que les passions » énergiques et les pensées élevées ne sont pas plus n pour e!ix que pour un lioninie de sa condi- » tion (1). »

A peine Lossing avait-il écrit ees mots, qu'il se

mit à composer sa Misz Sara. Deux ans après que « celle-ci eut paru, Diderot déclarait que la tragédie dameâtiqvê ou bourgeoise était à créer en France (2) . « Les Anglais, disait-il, ont le Marchand de Londres » ^ le Joueur (3), Iragédies eu prose. » L'imitation de la pièce de Lillo est sensible en main endroit du Fils naturel^ quoique le genre soit différent; et Téloge que Diderot fait de cet ouvrage, dans son Discours de la Poésie dramatique (4) montre dai-

(<) « Si k» princeBy dit Lillo, étaient seuls exposés à des mal* » beurs issus des vices oa de la làibtesse^ en ettz-inêiiies ou dans v les autres, U y aurait une bonne raison pour borner les carae- » tëres de la tragédie aux personnes d*un rang supéiienr; mais p puisque le oontnifre est évident^ rien ne peut être plus raison- » nable que de proportionner le remède au mal. » Cette prëfisce de Lillo est Torigine de toutes les théories sur la tragédie bourgeoise. On n*a guère fitit que bi copier ou la développer.

^ Lb FtlB naturel, lùtlntiens, etc.

(S) D*fidward Moore» i7S3. U fût Imité et traduit par Saurin et joué en mai iies, sons leUtre de Béverley. {Journal de CoUé à cette dote).

(4) A la suite dnFérede famate (i78S).

remeDt qu'il a puisé sesidtes de réforme dramatique à kl même source que Lessing. Mats il ne dit mot

de MiszSara, et rien ne periuet de croire qu il l'ait connue a^vani d'airoîr exposé ses opinions* Cependant, en niars l75T, le Jmtmal iirûnger annonçait

celle tragédie ; mais sans aucun détail {\).

C'est seulement en décembre 1761, après que Lessing eut traduit le Théâtre de Diderot, que le Journal étranger (sous la direction de l'abbé Arnaud) publia un article très-laudatif sur- la pièce de Lessing, avec une sorte d'introduction sur la tragédie bourgeoise, et des extraits traduits de l'original. Dans la Dramoiurgiê (2), cet article est cité avee l'empressemenl que met un auteur à transcrire son propre éloge ; puis Lessing déplore qu'en France, les Diderot et les Marmontel soient seuls à penser ainsi. Je ne sais sur quelles indications il attribue rarticleàTun de ces deux critiques; les opinions soot bien celles de Diderot ; mais le style me paratt trop calme pour y reconnaiire le sien. Je croirais plutôt ce morceau de Marmontel, s'il est d'un de ces deux éeriTains(3).

Jusque-là, Mlsz Sam n'avait pénétré en France que par extraits. Eutin en 1764, traduite en français par M« Tradaine de Montigny, intendant des finances, elle courut en manuscrit et fut jouée à Saint-

(0 V. p. ioi.

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