‹ Lessing et le gout français en AllemagneChapitre 29 sur 32 · THÉÂTRE DE LESSING · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE LESSING

Mous avons fait conoailre i histoire des ouvrages dramatiques de Lessing, et les principes qui présidèrent à leur coinposilion : il nous reste h les ap- ()récicr en eu&^mêraes. G'esi trop tôt fait de dire que rtuteur A manqué d u gôni e poéti que et que ses pièces de Ihcàtre sont le fruil de la critiijue et de l'imitation. U croit lui-même avoir atteint à quelque chose qui touche de près au génie, et il ne se fait pas entièrement illusion. C'est ce que nous essaierons de montrer, sans dissimuler ses inégalités. Le propre dtt talent qui foit effort pour s'élever au-dessus de lui-même , est de retomber quelquefois au-des* sous.

Nous nous attacherons moins, dans cette revue du

théâtre de Lessiug, à Tordre chronologique, qu'aux analogies que ses ouvrages présentent outre eux. On en peut Cprmer plusieurs classes. D'abord se pré* sentent ses comédies de jeunesse ; puis ses tentatives de genres divers, imitations de (podèles étrangers^ gageures, pièces nées de quelque rivalité ; ensuite

viennent les ouvrages qui renferment quelque dessein étranger au but mAme de la poésie dramatique ;

enfin, les œuvres purement théâtrales, où sont appliqués ses principes détinitiCs. Tel est le plan que nous suivrons.

§ 1. — GOMÉIMIS m JIOIIBSSB.

Si Ton pouvait avoir à la fois présents à Tesprit

tous les auteurs comiques, il est probable qu'on n'en trouverait guère qui ne dussent beaucoup à leurs prëdéeesseurs. Molière ne faisait pas mystère de ses emprunts: il appelait cela reprendre son bien. Il ne faut donc pas se moutrer sévère à l'égard d'un jeune homme, et presque d'un enfant, qui débote sur le théâtre comique. L'exemple des maîtres semble lui enseigner que, dans ce domaine, tout est commun. Seulement il faut savoir se servir de ce qu'on prend.

Une comparaison attentive des premières comédies de Lessing avec d'autres ouvrages contemporains ou antérieurs, révèle une grande quantité d'emprunis , d imitations et de réminiscences. M. Danzel s'est donné la peine de fiûre quelques rapprochements qui ne manquent pas d'intérêt (i). Il serait facile d'en augmenter le nombre, et Ton serait encore convaincu qu'on en a laissé beaucoup échapper. Ici Ton retrouverait un souvenir du poêle danois Holberg, li une rencontre avec une farce ita-

lienne; ailleurs un irait emprunté à Marivaux, à la Gbaugfiée, à Destouebes. Tmiùl c'eut une analogie de caractère, tantôt un bon mol, tantôt un expédient de mise en scène, ou une intrigue, ou un moyen de dénoâment. Et cependant Lesaing n'jest pas un plagiaire : il n'imite rien sans le modifier. Il sait déjà» ce qu'il a fait presque toute sa vie, s'enri* diir dei idées d'antrui en leur donnant sa roaniue, et transformer Téclectisme en invention, #

Son secret est &cile à saisir. Il conçoit un sujet par lui-même^ et il emprunte le cadre et les dè* veloppements en différents lieux. C'est ainsi que les inventions d*autrui lui servent à donner du corps à sa propre idée.

Dans Damon ou la Véritable amitié, il suppose deux amis rivaux en 4niours« Lequel des deux de<meurera le plus fidèle à Tamitié? C'est celui qui doute de lui-même. Léandre fait de magnifiques professions de sentiments en s'apprétant à trahir son ami. Damon craint d'être mis à Tépreuve, et cependant, trahi par Léandre, pardonne de telle aorte, que la veuve qui lui accorde sa main craint pour elle-même un rival.

Cette pièce est une thèse en action sur la vraie et la fausse vertu. Il n^est'pas besoin de dire que ce dessein philosophique, traité avec une grande inexpérience, rend l'ouvrage exirémenent froid. Et pour* tant dans les premières scènes, on croit entrevoir une intrigue piquante. Que va devenir Tamitié aux prises avec l'amour ? Une adroite soubrette inventa un stratagème pour rompre l'accord des deux amis :

l'un d'eux tombe tout d'abord dans le piège \ on penw qM l'autre fera de mème^ et que Fiii^ieux auteur va se jouer malicieusement des illusions du cœur humain. Mais ncn^ il est plus candide qu'il ne feiille paraître, il ne connaît encore la nature qu*en fliéorie, il (ourne vite au lieu commun, et trompe les espérances qu'il a fait naître.

An début on aent rimHation de MariTanx dans les aveux qu'une jeune veuve fait à sa confidente sur rétat de son cœur. C'est là ce qui donne de l'espoir. On croit que la suite sera traitée dans cette même manière fine et neuve, si aisée qu'elle paraît naturelle. On se promet le plaisir de voir Lessing jouter avec Marivaux. Mais le jeune écrivain ^ après avoir emprunté son stratagème à Holberg, pour développer le reste de l'action, s'abandonne à sou propre génie. Alors les intrigues conftises, les longues conversations, les monologues saccadés succèdent à la netteté des premières scènes. L'écrivain en redevenant original^ devient lourd et affecté. Plus son dessein parait, plus ses personnages s'effacent.

La Vieille fille est un ouvrage plus allemand, et qui atteste plus d'observation ; mais là aussi le dessein est trop simple, en ce sens que l'idée abstraite ne prend pas corps dans une réalité complexe.

Le personnage principal est une demoiselle d'un demi-sièclei qui veut à toute force se marier, et sa marie en dépit de tout. L'auteor n'a pas su rendre comique cette opiniâtreté intrépide mais il a multiplié les moyens aocewoires pour (aire rire. U

fameux jQaQswurst» sous la figure d'un marchand de gftteauic. On ne peut méominattre dans cette pièce

* un certain comique trivial qui paraît bien être de source germanique. Avec plus de goût et de maturité, Lessing aurait pu tirer dn sujet et des personnages une bonne comédie d'intrigue. Ce n'est pas la matière qui manque, c'est l'art. Leasing sait mieux coneeToir un plan que Texécuter.

Le Jeune Erudit^ qui frappa si fort la Neuber, comme Tannonce d'un grand génie dramatique, nom. parait dHine jn?ention moins intéressante que la Vieille fille. Damis, le jeune érudit, est si pédant, si plat, si absurde, qu'il dépasse l'intention de Fauteur. Lessing a touIu peindre un personnage in*supportable dans la société : il l'a rendu insupportable sur la scène. Le père de Damis, un marchand qui ne parle jamais sans citation latine, n*est pasmoins insipide. Les autres caractères ne sont guère que des ombres fugitives, à l'exception des deux intrigants de la pièce, une Lisette, personnage commun à ces (rois comédies, et un valet qui est un au-* tre Hanswurst. Le vide de l'action est égal à l'insipidité des personnages. Cinq longs actes et d'intermi« .nables discours, pour mettre en lumière, à l'aide d'une intrigue banale, le caractère d'un pédant, c'est un édange abus de Tamplification. Mais à Leipzig il parait qu'on reconnaissait l'original du portrait, et Ton sait d'ailleurs que les Allemands sont patients. On trouvait dans la pièce tant de vérité, qu'où lui passîût d'en avoir trop* . Noos r«fOQa dit dana bt promière partie, 1»

Jeune Erudit, malgré ses défauts et sa faiblesse, parut ua prodige , parce quû im mœurs y élaiûoi allonandM. Cependant Lemng ne s'est pus enecMPe affranchi de rimitation française. Même sans tenir eaupte des emprunts de délai! (1 ), l'ensemble de sa eonpositHNi est calqoé sur les pièees de Marivaux et de ses contemporains. Il aspire à traiter des cara&p tèreSy et il ne peut se passer des moyens ordinaires de la eimédie d'intrigue. Une Usette, Seapin femelle, évidemment empruulée à Marivaux, invente pour cbaquè pièce qudque stratagème sans lequel

(1) <^ pourrait foire toir, par esemple^ que Yeùitéè en maliÈre elle Boids la fste Al /i«M MnM lort euipr a nlA diiMlois>ékê MuriéàÉ Destoucfaot. Ud fi M t wl de trsTail. aiQadet médHa* tkmt du héros, fermé avec un loin jaloux àtonl le monde et bottout an femmes, forcé par une audadeuse soubrette, et bleoUtl SMdii malgré le désespoir du mslire, est de part et d'autre le ttiéÉlre de ractfon. Ce sont là de petites remarques; maie as iea multipliant^ on rendrait sensible le procédé de compositien de Lessing. Une aulre comparaison, d'un genre tout diflérent, montrerait comment il combine ses cmpmnts, pom* n'être le copiste de personne, en se servant de tout. Dans celte même pièce, une des scènes les plus piquantes est celle où Dam'.s explique comment il peut injurier son père sans blei^ser la pitié filiale. 11 l'outrage, ditil, non en tant que [)ère, mais en tant (prignoiant. Là-dessus, son valet Antoine regrette de n'avoir pas été un érudit, dans le tenips où son père le battait. Car alors il Taurait roué de coups, non en tant que père, mais en tant qu'auteur des coups qu'il avait reçus. Vive l'érudition', s'écrie-t il {A. II, se. IV). La scène se prolonge encore lon^Momps avec des citations et des distinctions. Elle est lente et démesurée, mais on y reconnaît bien l'imitation des "Suées d* Aristophane, où le jeune i^bidippide prauve au vieux Sirepsiade par le raisonnement injuste, qu*un ûls fait bieo de battre son père. L'imUatioD est d'ailleurs ingénieuse et neuve. On regrette qu'ella M aoit|isssaMl ftveaMBi écrite qa'etts est Jmomhmomdi oaiifpw.

il n'y aurait pas d'aetion. Les personnages secondaires, jeunes veuves, dissipateurs, amoureux, valets, et leurs mœurs de convention, viennent de cette même source inépuisable, la comédie française issue des temps de la Régence, et enrichie elle-même des anciennes iables italiennes. C'est sur ce fond étran* ger que Lessing peinl ses portraits allemands. Aussi tout sou esprit ne peul-il sauver les disparates de ses tableaux.

Avec la lenteur du style, ce qu'un lecteur français a le plus de peine à supporter est la grossièreté de ^ la plaisanterie, el la trivialité des injures. Lessing est sur ce point intrépide : le temps n'y changera rien ; c'est une protestation nationale contre les bienséances françaises. On trouve sa profession de principes dans les écrits posthumes, sous le titre de Délieaêene (i). c On m'a reproché, dit-41, d'avohr » employé le mot Hure dans ma Minna. Le com^ » dien n'a jamais voulu se hasarder à le prononcer. » Soit 1 Je ne TeffiBHxrai pas, et je continuerai k m m*en servir paKout où je le croirai k sa place. »

On est surpris, malgré tant de défauts, de lire saiis peine ces (Rremièmcmnédies. C'est que l'auteur a de l'esprit et un tour de pensée original. Sa prose âpre et. mordante vaut souvent mieux que les vers monotones du commun de nos poètes dramatiques. Elle commande du moins l'attention ; et l'on s'attache aux idées de l'auteur, Um même qu'on s'intéresse médiocrement au sort de ses personnages.

(i) CBmei, ëd. de Millnlm> t. XI» %, p. SSi*

% II. *- ODTATlOm DIVKMBS, ETC.

Lessinga beaucoup imité dans la plupart de ses écrits. Mais nous youIoqs parler ici de quelques pièces de théàire qui ne sont avtre chose qae des le-

maiiiemeuts d ouvrages étrangers. C'est un genre de travail qui n'est pas méprisé par le goût cosmopolite de r Allemagne (1). Leesing s*y est beaucoup exercé, soit pour former son talent, soit pour enrichir le répertoire dramatique de soo pays. Mais il n'a mené à tenue qu'un petit nombre d'études de cette espèce, et nous n'eu voyons qu'une qui ait paru sur la scèoe*

Le Trmummuê de Piaute, remanié par lui, est

devenu le Trésor^ qui fut joué sur le théâtre de Hambourg»

« On a cherché, dit le dramaturge, à resserrer en » un seul acte toutes les scènes comi(|ues de l'au- » teur» On a supprimé le seul rôle de femme que

» renfermât la pièce, et (|ui aurait été froid. » Mais Jl ne conseille pas de suivre cet exemple : on est brop habitué au mélange des deux sexes sur le théâtre; Tabsence des femmes y laisse un graud .vide (2).

Tel est le désintéressement avec lequel Lesaing .parle d'ordinaire de ses ouvrages. 11 apprend lui-

(1 ) Au reste, au XVUl'' siècle, il se fait liesncoup d'échanges entris l'Angleterre, la France et V Allemagne.

(2) ùramat., A. £•

même au lecteur qoe cetlu même comédie de Piaule avait été déjà mise &ur la scène par Ceccbi au italien, et par Deslouches en français. Tous deux en avaient lait des pièces en cinq actes, dont il raconte le suc- I cès. La première inventioa, ajoute-t-il, n'est pas de I Plante, mais de Polémon, qui avait donné à sa pièce I le simple titre qui a été reproduit dans la pièce aile- ) mande.

1 La comédie de Plaute a gagné au remaniement

, que lui a fait subir Lessing. Plus rapide et mieux ( liée, elle conserve tout son comique, débarrassé des scènes é^sodiques, qui ralentissant presque toujours , l'action chez le poète latin Lessing a su en même I temps modifier les noms ei le costume, autant qu'il . le foUaît pour donner une couleur moderne i une I i'able antique. Son style, pressé par le dessein d'ac- I célérer le mouvement général de la pièce , s'est coi> rigé de ses longueurs. On croirait souvent lire des , scènes traduites de Molière. C'est que Lessing a su parfois dérober au grand comique, français son secret pour rajeunir Plaute. Il lui manque seulement un autre secret plus rare : celui de créer à nouveau ce qu'il emprunte, 11 ne sait que restaurer et abréger.

La pièce inachevée,, que Lessing a intitulée Les femmeMêoni toujours femmss^ est une refonte moins heureuse du Siicku» de Plaute» Peut-^tre v avait4l peu de chose à tirer de la pièce latine, en la transportant hors des mœurs romaines. La fabjc en est si mince, qu'on ne s'y intéresserait guère sans un peu de curiosité archéologique. Qu'on retire Télrange et

eyMMfue dhertiMement des etdi?et à la ftn de It

pièce (et il fallait bien le retrancher), il ne reste plus que la lutte de deux sœurs mariées, et depuis longtemps sans nooTeiles de leurs époux, contre un père qui veut les ramener d'autorité dans sa maison pour les remarier. Le même sujet» dans les mœurs modernes, est teOement invraisemblable, qu'on ne sait comment Lessing aurait pu le traiter, s'il n'avait pas eu la prudence de s'arrêter en chemin, n a grossi son action de deux personnages ridicules, un virtuose et un genlilhomme militaire, dont Tun du mcHUS est emprunté à Molière (I).

Le Misogyne ne doit à Ménaudre que son titre ; kt fable est un imbroglio où Ton retrouve des imitations de Mdière dans un canevas tiré deSaint-Foix(a). Le caractère qui donne son nom à la pièce se déclare dès le début d'une manière si affectée, que le comique en est vite épuisé. On ne comprend même pas comment un homme qui ne s'est convaincu de la scélératesse des femmes qu'après trois mariages, les t prises depuis en si grande horreur, qu'il ne peut supporter dans sa maison ni servante, ni fille , et prétend obliger son fils au célibat. On ne peut voir là qu^une boutade plaisante pour une scène, mais insuffisante pour soutenir toute uoe pièce.

Que dire encore de tant d'essais inachevés ou de simples plans T On en a déjà vu la liste dans la première partie, et l'examen en serait fastidieux. Us ne

(1) Le iDittie de imnk|ne Ai Jouf^soft gml il i ow i s i s . (8) U doMe dKgw'Miiifiif, éL Arkçprin on $éraa. Cf. Molière, L$ DépU sw ow r uM i » (WHs dT Amgne|«

nurwient «mir (fu'à montrer fmr quellês études

Lessing s'est préparé à des œuvres plus originales. Eu généraly ce sont des pièces d^inirigue, composées suiTsnt la manière francise ou italienne, avec quelques demi-caraclères de sots bourgeois, dont la bé« tite partit un peu trop forte et tout d'une pièce* i Homme d'improvisation et de lutte, Lessing a enf core écrit quelques ouvrages par gageure ou par I imulatim. Dans une société d'amis, il soutenait un \ soir qu'on peut tirer des moindres choses des su- I jets de comédies. On le défia d'en faire une sur le Cmip du êeir {der Sehlaftrunk). 11 se mit à l'œuvre, et présenta bientôt à ses amis une petite pièce sous i ce titre. Elle ne paratt guère intelligible que pour [ des Allemands. mceurs en sont évidemment nai tionales, comme la jurisprudence, qui forme le n<Bud 1 de l'action. Le comique n'y manque pas, mais ce

n'est pas du comique délicat, i La Matrone d'Ephèse, tirée du fameux coûte de Pétrone, doit le jour à la rivalité de Lessing avec î Weisze. Le même sujet avait été traité par Boudard de la Motte en français. Lessing y attachait beaucoup t de prix, puisqu'il a écrit sur la transformation de ce f conte en comédie tout un article, d'ailleurs spirituel et juste, et qu'il reste de lui jusqu'à trois esquisses de comédies sur ce fond frivole et licencieux. On ne peut nier qu'il n'ait dépensé beaucoup d'esprit et de réflexion dans la conduite de ce malheureux ouvrage. Tout ee travail n'aboutit qu'à gâter le conte de Pétrone. Voltaire Ta mieux compris, lorsqu'il en atiré» daDsZodijf, le chapitre du nm. You-

loir tramfoniier eo une peinture et une leçon de morale un trait d'imagination libmrtiue, ceet se

montrer trop sérieux ou trop simple.

Parmi les fragmente dramatiques de Lesaiog, il n'y en 'a pas de plus intéressants que ceux qui nous restent de son projet de tragédie sur le Docteur FausL Malheureusement ils son^ trop iueomplets pour pouvoir être apprédés avec sâreté. JTbésite à croire que Lessiug ait jamais écrit toute la pièce, malgré le témoignage suspect d'un ami^ qui |unHend que le manuscrit fut perdu avec d'autres papiers dans un voyage. Je doute même qu'avec toui son esprit, Tauteur fût profère à traiter un pareil sujet. Il y fallait ou la naïveté du moyen âge, ou ce don merveilleux que possédait Goethe, de rétléchir, sur un fond d'incrédulité parfaite, les croyances de tous les lemps.

L'idée fondamentale du sujet, exprimée dans les fragments, conformément à la tradition ( l ), est que l'avidité de savoir peut devenir un moyen de perdition pour riiabileié du tentateur.

Le prologue sent assez son moyen âge. Les mauvais esprits assemblés dans une vieille catlukliale, rendent compte à leur chef de leurs travaux. On pariede Faust, que personne n'a pu séduire. Un démon s'en charge, et se iail iort de le perdre à 1 .aide de sa curiosité.

Mais Lessing, s'il faut en croire le témoignage de deux de se.s amiâ^.Blankenburg et Engel, avait

(I) Félte Blmelul» 1.6 JPmK 49 CMM» p. n^as»

pris une sage précautiou pourrasburer son public sur le sort de Fami. Un aoge aouonçaitt à ta ûn dù Pro* loj^ue, que les démons triompheraient seulement d'un iautôme, que la ProvideDce leur abandonnaîU Quant. au iréritable Faust, endormi par Tange* U voyait en songe toute la pièce, et se réveillait au dénoument pour rendre ffè^e à Dieu de k leçon.

La pièce «n eUe-méme n'était donc qu*une vaine lantasmagorie, un spectacle que la Divinité donnait à un bommey en mystifiant le leotaleur. La leçon n'était pas moins vaine que le speetaeie, puisque nul être réel n'était puni, et qu'au contraire Dieu prenait le savant sous sa protection pour le sauver des pièges du démon. La eondusion morale qu'on en devait tireiv que Dieu veille sur rhomme trop avide de savoir, pendant que le di^e cherche à le surprendre : conckision contraire à la tradition et au dessein apparent de Tauteur.

Que Leasing n'ait pas voulu représenter Teifort vers la science comme désagréable i Dieu, qu'il en ait même tait un titre ù la faveur divine, contrairement à Topinion superstitieuse du moyen Age ; ce u est pas nous qui le lui reprocherons Mais pourqu<H donner le change sur son dt^sseiii i Pourquoi surtout détruire d'avance la terreur salutaire qu'il parait vouloir inspirer? Ce seraient là des fautes ineieu- ^bles chez un poète dramatique^ si 1 ouvrage eùi ete ^écuié suivant ce plan.

Il parait que Lessing conçut un nouveau Faust, tl'oii le surnaturel était banni. Le héros écliappait à la tentation par les seules forces de la nature bu-

maine. Ce second plan eût é(é plus philosophique et plus simple ; mais il n'en reste rien (1).

Les aiBÎs de Lcssing, à qui nom devons ces ren* seignements, ne parlent qu'avec enthousiasme du Fausl. Les fragments que nous en possédons mon- Irnit beaucoup d'esprit, trop d'esprit même pour un sujet qui voulait de la naïveté et de la grandeur. Ainsi, je goûte médiocrement la scène où Lessiog demande à sept démons quel est le plus rapide I d^entre eux. Chacun d'eux donne la mesure de sa , rapidité,' qui sémblo n'être qu'une métaphore usée. ' L*nn est rapide comme le vent , Tautre comme la I lumière, un autre comme les pensées de l'homuie. ftanat, qui se moque d'eux tous, répond à cdui-ci par une épigramme. « Les pensées des hommes ne sont pas toujours rapides. » Le dernier seul le satis- , fût» Il est prompt « comme le passage du bien au mal. » N'est-ce pas bien cherché? Tous les traits de ^ cette scène sont d'un homme qui pense beaucoup; mais dont les pensées sont raffiné», et paraissent froides à force d'être ingénieuses.

Comment d'ailleurs porter un jugement définitif ' rar on ouvrage dont il reste si peu de chose? Pour* ; quoi faut-il que nous soyons réduits à des conjectures sur des déturis U est probable que l'auteur aurait mis dans cet ouvrage foute sa personne et

(1) Dans les papiers réunis après sa mort^ on U^ouve des notes pour son second i'aii8^:E;Ue8 prouvent qu'il recueillait jusque dans rantiqpûté des idées sur ce sujet. Les Uiaumaturgcs de tous les temps y auraient apporté quelque chose. (GEm^res^ Maltiabn,

t. il, i,f. m.)

tootoft tes peMéet, eooHBe Godrtie s'est réftumé tout

entier dans ses deux Faust, Nous aurions eu le Faust de la critiquey comme iuhw avons celui de la sym* pathie univertdle. Mak à quoi boo s'attarder sur

des regrets inutiles?

§ in. — PIÈCES DB TEEVDANGB.

Lessing a souvent transformé le (héàlre en une chaire de philosophie. C'est un abus assez commua n vm* siècle. Voltaire n'est pas exempt de ee reproche, et son exemple a pu autoriser une erreur où les imitateurs le laissent loin derrière eux. Les ouyràg&ê dramatiquea composés pour soutenir une thèse ont un vice radical qu'il n'(;st pas besoin de laire sentir. Hais quand ils sont d'ailleurs médités awee soin, ils peufetit regagner à la lecture l'avan^ tage qu'ils perdent à la scène. De ce nombre sont les trois drames de Lessing, que nous réunissons sous le nom de pièces de tenÂmoe, le Ubre Pm^ jeur, les Juifs et Nallian le Sage.

Le LUnre Pemêur^ j^usieurs fÛs remanié par Leasing, fut longtemps pour lui un sujet de prédiieolion. Il contient une thèse et une comédie.

La thèse peut être résumée en ces tsnnes. Un esprit fort est un esprit fourvoyé. 11 voit la religion à travers ses passions. Son aversion pour elle n'est qu'une haine ^areugle pour les prêtres en général. Une fois hors de la vérité, il n'est plus en repos. Mécontent de lui-même, il voit tout d'un œil cba-

grin. L'aigreur et rentêtement le poussent à sa perte, g'il ne reneontre pour le redrefiser uoe maio amie, un eoeor patient et a«-de«Qê de me ontni^. Le bon

prêtre e^t le sauveur naturel et indispensable de son ennemi.

Cetle théorie édifiante, mais peu comique, entre assez bien dans un cadre de comédie. Adraste^ l'esprit fort, devenu tel à la suite de ses voyi^es en Angleterre et en France, est « un homme sans reli- » gion, mais plein de sentiments vertueux, » qûus dit an pian écrit de la main de LeiaiDg. Théophase^ son adversaire, jeune ecclésiastique, peut passer pour un abrégé de toutes les perfections. Les deux tiUes do bourgeois Lysidor leur sont deatinéea. Mais les inclinations des uns et des autres se trouvent contraires aux projets d'unions arrêtés par le père. De cet imbroglio de paaaioDS non satiafaitea^ naissent des scènes piquantes; et enfin les couples se déforment et se reforment eu raison des penchaots routiieb. Les valets d' Adraate et de Tbéophaiie. Jean et Martin, forment un contraste ingénieusement calculé Tous deux ont adopté les principes de leurs maîtres, qui de Tnn ont fiitt un coquin^ et de l'autre un benêt Le bonhomme Lysidor est toujours persuadé que ses ftiturs gendres smit à peu près d'aoeord, malgré ràprefé de lews disenssions. Il fiiot noter un mot de lui, qui ne manque pas de portée, quoique plaeé dans sa bourJie. U dit à Tbéophane : « ¥ous pçouYee la faiblesse de la raison par de forts arguments;» etàAdrasie: « Vous prouvez sa force » par de laibles raisons.- Donc mis êtes d'aentd :

» faiblesse et force, force et faiblesse, c'est tout un. »

Âdraste à la fin est converti moins par la foi de Théophane que par sa ebartlé. Les discnssîons, bien conduites, épuisent le sujet. La première scène où Le^ng, selon son usage, pose ses caractères principaux atec une intention trop marquée, paratt dîfflcîlc à supporter au théâtre (i). Mais la suite est . plus animée et plus originale. Nous sommes étonné de la hardiesse avec laquelle les objections des Nbres penseurs contre la religion sont développées sur la scène. Cette liberté peint l'Allemagne. -

La comédie des Juifê ne forme pas un contraire avec le lAbre Penseur, quoique l'une se termine à la {^ire du prêtre chrétien; et l'autre à Thonneiir du juif persécuté. Des dem parts c'est la charité qui remporte la victoire sur le préjugé.

U y a du comique dans les Juifa: mais Lessing ne sait jamais le faire sortir du caractère principal. C'est aux subalternes qu'appartient la fonction d'amuser le public. Lisette, l'étemelle Lisette de Sferivaux, la soubrette provoquante et friponne, joue son rôle comme dans toutes les précédentes comédies de Lessing. Mais déjà d'autres créations plus originales annoncent Minna de Bamhelm, C'est le valet grossier el dur à son maître j qui le soufTre ; c'est la jeune baronne ingénue, qui par bonté d'âme veut qu'on l'épouse. Caractères qui nous paraissent

(1) La pièce fut jouée à Hambourg sous le titre de V Esprit fort eonfonduy poui' la distinguer d'une pièce de même titre, dont l'autour dHiit de Uiawe.

peu vraisemblables j mais chaque peuple coiiiiaii ses mœurs.

Le caractère principal, cAm de TioeonDu, est

bien moins vraisemblable encore. Quand Lessing crée des personoages généreux, il n'y épargne rieo. Aiwi ne sont-ceplos des hommes. U a voulu rébabililer les juifs, et il eu a conçu un si pariait, quii fatigue. Chaque scène est le taUeeu d'une de aes vertus. Ce défaut n*a pas échappé aux critiques contemporains : les Annomts de Goetiingue en firent reproche i l'auteur, mais dans des termes tristement conformes aux préjugés du temps Le critique trouvait invraisemblable qu'un juif eût tant de vertus.

S'il y avait quelque chose do touchant dans la pièce, ce serait de voir un homme orné de tous les mérites, et néanmoios forcé de cacher ce qu'il est, même à rempressemenl de la reconnaissance. £n vain le baron, sauvé par lui, veut retenir son bienfaileur. L'infortuné fuit les témoignages de l'admiralion el de Tamour, et supporte les outrages d'uu valet sans pudeur. U est pdf^ c'est l'aveu terrible qu'il adresse comme adieu à ses nouveaux amis, et ce mot produit un coup de théâtre. Cependant on se remet :

« Oh ! que les juifs seraient estimables, s'ils vous » ressemblaient tous I n s'écrie le baron.

« Que les chrétiens seraient aimaUes, s'ib av»ent » tous vos qualités! » répond le juif.

U arrive souvent que le persécuté vaut mieux que | le persécuteur. Cependant il eût été préférable,

même dans Tintérêt desjuifs^ que le héros parût moins ptriait. L'emeigiieiiient aunii éié iilus par-

suasif et plus touchant, si par des peintures plus fidèles, Lessing avait fait sentir à ses contemporaios commenl les juifs demient être aigris et eorrompiis par Topinion qu'on avait d'eux, et comment les chrétiens, en les avilissant, se chargeaient de la re^ pcmsabilité de leurs vices* Au contraire, un héros accompli comme il le suppose^ avait trop Tair d'un imonnage de fantaisie, d'une création arbitraire, • qui ne lémoignait que de la bienietllance de Fauteur en faveur d'une race proscrite.

U est reiombé dans le même début, en créant ta personnage principal de Nathan le Sage. Nathan n'est pas unjuif, c'est un apôtre de l'humanité* Mais ici le dessein de réhabilitalion se combine avec une autre Ihèse que nous avons déjà fait connaître, et sur laquelle il est utile de revenir.

La pièce de NmAan le Saqe est connue en France. Traduite trois fois (t), iniilée par Joseph Chénier, appréciée par M""' de Staël (2) et par M. de Bièraote, elle n'offire plus guère d'aperçus nouveaux.

On convient généralement que l iniérèl dramatique y est sacrifié au dessein philosophique. Cependant M. de Barante, d'ailleurs justement sévère pour les défauts de cet ouvrage, semble approuver une remarque de M. Schlegel, qui dit que « Lesttog n'a

(1) En 1783, avec des coupures faites par la censure; en 1827, dans les Chefs-d'œucre des Théàtrca étrangers, avec une notice de M. de Barante; en 1863^ chez Dentu.

(2) De tAUmagne, l'« p., ch. XYL

9 jamais si bien réussi dans le drame, que lorsqu'il » n'a pas eu Tintention de chercher des effets drama- » tiques. » Cette observation nous parait plus piquante que juste, et en somme, assez peu flatteuse pour Lessiog.

Nathan n'a rien de dramatique, au moins par Texécution, sauf la reconnaissance qui forme le dénoiaement. Encore cette reconnaissance est-elle d'un genre bien romanesque et d'une faible vraisemblance. Lessing a youIù; si nous ne nous trompons, renchérir sttv celle de Zaïre.

L'action se passe à Jérusalem, au temps des croisades, sous le irègne dn sultan Saladin. Une jeune flilereewrillie jadis par un juif au milieu de scènes de carnage, et qu'il a élevée comme sa fille, quoiqu'il la crût née de parents chrétiens, est sauvée dans un incendie par un templier, prisonnier de Saïadin. Ce chevalier doit la vie à un altendrissemont inexplicable du sultaii, qui s'était fait une loi de trandier lui-même la tête aux templiers captifs. On devine bien que l'amour ne manque pas de frapper, comme un trait de foudre, les cœurs du moine chevalier et de la prétendue juive. Mais à la fin de la pièce, on découvre par une voie surprenante, que la pupille du juif et le noble Allemand sont frère et sœur, et tous

deux neveux du suif air Saladin.

Il n'est pas besoin d'indiquer les ressemblances et les différences de cette fable avec celle de Voltaire (i).

(1) On pourrait encore comparar NMoh h Sêge me Abkt, <( J'ai emyé, dk Vollaire {EpUm àW^à» CMtm, 4i feindre ce

L'emprunt est sensible, mais la vraisemblance a cKmintié autant que le romanesque s'est aecni. Peutêtre aussi, comme Lessing: met des intentions dans tout, cette rencontre bizarre n'eat-^lle pas étrangère m dessein de l'ouvrage. Il s'agit de foire rougir l'homme des haines que lui inspirent les diiïérences de religion. Or il se trouve, dans ce dtoouement, qu'un teinpli^ est le (Us dTun frère de Baladin et d'une baronne allemande, que sa sœur, née demimusulioane» deaii-*obrétiennet est devenue la pupille d'im juif et s'est crue juive elle-même. QuV a-t-il de plus propre à faire sentir que les croyances n'élèvent pas entre les hommfla d^auasi hautes barrièmi que Ton pense? Soit, mais il faudrait, pour produire la conviction, que cette combinaison parût vraieemUable, nécessaire même; autrement ce n'est toujours qu'une hypothèse philosophique.

w senliment généreux, cette humanité, cette grandeur d'àaie qui » fiiit le bien et qui pardonne le mal, ces sentimenls tant rccom- » mandés par les sabres de l'antiquité, et épurés dans notre reli- » gion; ces vraies lois de la nature, toujours si mal suivies.» C'est en grande partie le même dessein que celui de Lessing j «eulemenl Alzire se termine i la gloire de la religion chrétienne, qui, trop longtemps mal entendue par Gusman^ loi inspire à la fin ces belles parolas.

Bm dlsBx qtte «m asmiM MUMis kl âUHtmmi sta»

Dans Nathan, le meilleur chrétien se trouve être le juif; et la conclusion n'est favorable à la religion chrétienne qu'autant qu'on l'entend comme les philosophus. Lessing (L. à iMondolss., 28 nov. 1756) blâme la fm de Gusuian. il s'étonne de voir un barbare chrélien devenir si vite un homme. » C'est pourquoi il a fondu tous ses personn^gas, d'iiBe seiik j^èoe. Il ne croit pas qu'un caiactère digne de ce nom puisse changer. C'est miéconoaitre un fait prouvé par de ndnibreux exemples.

— Ait —

A eMttdéver TeiMeiiiblc de ia hUe, les mt ê c l km

et le» siiuaiioiis, on ne saurait imaginer une conoeptioD plus rîebe et plus «pie à recevoir des défe* loppemenfg poétiques et tragiques. Lessing est toujours plein d'idées; il en est même prodigue; si le génie dramatique, c'est-àrdîre celte ioiûginatioii qai yient du cœur et de l'expérience, était égal chez lai à la fécoodiié du cerveau, Nalhxin le Sage aurait pu devenir on des chefsnl'œuvre du théâtre.

Dans celte époque violente des croisades, où la hauteur des vertus chevaleresques tempère les euhralnraients de l'ardeur religieuse, oh dirétiens et musulmans rivalisent de générosité dans une guerre acharnée , et s accordent malheureusement aussi pnnrperséciiter les juifs; le poêle rassemUe à Jéni*

sabm, près du tombeau du Sauveur, un descendant du peuple qui crucifia le Christ, un des cbevalie» voués à la conquête du Temple, et le héros musulman qui, au scandale de la chrétienté, s'était emparé des Lieux-Saints. Les bienfaits el la reconnaissance interviennent entre les religiotts ennemies'. L'élévation d'ànie des trois personnages les mettait déjà naturellement au-dessus du fanatisme et de la superstition. L'amour y joint un de ses mirades : le chrétien aime la juive, et le chevalier consacré se sent tenté de fouler aux pieds ses vceux et sa foi, pour suivre le penchani de la nature. Il semMe que toutes Icd haines de race et de religion vont se foudre au pied même du Saiut-Sépulcre*

D'autre part, les gardiens fidèles et les exécuteurs aveugles de la loi d'intolérance troublent cet heu-

reux concert. Une servante chrélienne, chère à la fiUe adoptive de Nathan , cooibiée des bienfaits du juif, n'a d'autre souci que de dérober la jeune Recba à leur commun bienfaiteur pour la rendre aux chrétiens. Ëlle rallume chez le templier le zèle religieuxp qui se retrouve d'accord avec l'amour. Le patriarche de Jérusalem apprend par lui qu'un juif a recueilli une enfant chrétienne, et l'a élevée dans Tignorance de toute religion positive. Aussitôt le mot de bûcher est prononcé. Il faudra que le sultan prête le secours du bras musulman au prélat chrétien pour brûler le juif. Heureusement, tout s'arrange par la merveilleuse découverte dont nous avons parlé.

A ces combinaisons savantes, ajoutez des caractères accessoires propres à intéresser l'imagination : la sœur de Saladin, digue amie d'un tel frère, savante, sensible, généreuse; le derviche Al-Hafi, mendiant devenu ministre des aumônes du sultan, et qui fuit lorsque la caisse est vide: le moine« ins^ tmment mécanique des desseins du patriardie, malfaisant par devoir, et bienveillant par instinct; qui remplit sans hésiter les ordres odieux de son prélat, et se réjouit de son insuccès par honnêteté naturelle.

Ces personnages, d'une physionomie si originale, se meuvent sur un théâtre splendide, autour des

palmiers qui ombragent les abords du Saint-Sépulcre; dans la maison du juif, où sont étalées les plus riches marchandises de l'Orient; sous les arceaux

du palais de Saladin, ou daus les galeries d'un cloître

de Jérusalem. Le poêle ium& moati-e Saladia et &a sœur aux prises dans une partie d*éobecs, jeu faYori

des héros des croisades.

Tout semble donc calculé pour Irapper les seus par la nouveauté du spectacle, en même temps que l'esprit doit être ému d'une multitude de sentiments passionnés ei de pensées profondes* £i pourtant la pièce nous laisse froids. Pourquoi? C'est qu*oo voit trop les intentions, c est qu il j en a ti'op ; c'est que les passions ne sont pas parvenues à prendre la couleur de la vie. On voit bien que Tauteur a su quek sentiments chacun de ses personnages devait manifester en chaque lieu ; mais ils sont comme des gens qui emploient tout leur esprit à^feindre par bienséance un sentiment qu ils n'ont pas. Le plan, ici encore^ vaut mibux que la pièce.

Les caractères mêmes nous paraissent dessinés d^une manière un peu vague, et les principaux se ressemblent trop. Saladin est un philosophe dont le caractère se compose de deux traits : mépris du fanatisme, et prodigaUté insensée. Nathan, autre philosophe, non moins libéral, Test du moins avec sagesse. Le templier, troisième philosophe, maïs inconséquent, grâce à son éducation et à sa jeunesse, est partagé entre ses habitudes d*esprit et ses nouvelles idées. Il est ombrageux, sauvage, impétueux, et gouverné par des ressorts assez obscurs. C'est un caractère d'ailleurs oii l'on reconnaît la marque germanique, et surtout celle de Lessing. De la susceptibilité bizarre du templier, et de la libérahté aveugle

de SaladîD, iM ooiD|iose le cicietàfe du meiiar de

Tellheim, dans Minna ; et c'est évidemment la création favorite et la plus originale de l'auteur.

Mous ne parlerons pas des penoonages en qui le zèle chrétien n'a pas élé eiilamé. Ce sont des types satiriques composés avec esprit; mais on y sent trop la passioo qui agitait l'auteur quand il éerivait iV»than.

On a signalé avec raison une certaine grâce dans le caractère de Recha, la fille adoptive de Nathan. ' Mais le meilleur caractère est certainement celui qui donne son nom à la pièce. «L'on s'étonne, dit M*"* de nSlaely de rattendrisaement qu'il cause, quoiqu'il ne wsoil agité ni par des passions vives, ni par des cir- » constances Ibrtes. » C'est l'attendrissement qu'iusp pire une bonté angélique jointe à la clairvoyance el à la sagesse, et qui paraît héroïque chez un membre d'une race persécutée. L'illustre écrivain que nous venons de citer n'a pas manqué de rappeler le plus bel endroit de la pièce, celui où Nathan raconte commeal la jeune Recha fut remise entre ses mains. U y a du sutdime dans la simplicité de ce récit. Le moine qui l'entend, s'écrie : a Nathan, Nathan, vous êtes «chrétien! Jamais on ne vit meilleur chrétien 1 »

C'est dans ce mot qu'est le véritable dessein de la pièce. Selon Lessing, les œuvres, el non la croyance, souL la marque sûre du chrétien. Le conte des Trois anneaux, raconté et commenté par Nathan à Saladîni prépare cette conclusion.

Le poème dramatique de Nathan le Sage est une œuvre mixte. La première partie, qui se compose

d^entretiem pbiloflophirjues, peut plake à on auditoire que les pensées intéressent plus que raclion. La seconde est faite pour ceux qui dans le drame n'apprécient que le drame lui-même. C'est assorément à la première que Nathan le Sage doit sa grande et légitime réputation en Âilemagne, où l'on considère la pensée comtne le {dus haut genre d'action (I ). La seconde ne suffirait pas pour saufer la pièce sur une scène française.

Lesiing, qui dans ses autres ouvrages dramatiques, n'a fait usage que de la prose, s'est servi ici du vers iambique. Les critiques allemands reconnaissent que l'ouvrage est mal veretfié. Il n'en est pas plus poétiquement écrit. Le goût du naturel fait descendre Tauleur jusqu'à une simplicité un peu ailectée. Ou est fatigué des réticences, des répétions de mots, des interrogations brusques, des constructions lou rdes et violeniesy que Lessing prend trop volontiera pour le style de h nature. Il abuse des expreasions énig* * matiques, des épigrammes, des railleries ambiguës. On sent toujours trop l'auteur dans ses personnages. C'est ce qu'il reprochait à nos poêles français : l'esprit de l'écrivain a beau être diiïérenl, le défaut demeure le même.

Ifnrium ne nous parait pas le meilleur ouvrage dramatique de Lessing; mais c'est son œuvre dramatique la {dus durable^ par des raisons étrais^èrea an théâtre.

îl) Il faut dire pourtant que lorsque I^athan le Sage fut joué à Berlin parFleck, en 1783, à la troisième représeûtalioB^ la salifi était vide (Devhcnt^ 1. 111, p. 72).

§ lY. — MUINA DB BABNHBUI. — PHlLOTAs/

LessÎDg n'a écrit qu'uue seule pièce sans aucune préoccupation de controverse, d'imitation ou de système. C'est Minna de Barnhelm, On peut ne pas goûter les caractères et le comique de cette pièce, si Ton a Fesprit trop français pour approuver chez les étrangers la peinture exacte de leurs mœurs; mais l'auteur dxÀi paraître irréprochable aux yeux de ses juges naturels, qui sont ses compatriotes.

Le major de Tellheira est un modèle accompli de fierté ombrageuse et de désintéressement chevaleresque. Officier volontaire, molilé dans la guerre de Sept ans, il a reçu pour remercîment un congé humitiant. Venu à Berlin pour obtenir justice, mais ruiné par une libéralité prodigue, sa pauvreté l'expose aux outrages même de l'aubergiste qui le loge. Victime àe son imprévoyante générosité, il se dépouille encore, pour ne pas laisser dans l'embarras la veuve d'un ancien olâcier. Mais il se forme autour i de lui comme une conspiration de dévouement. On veut l'obliger malgré lui. Ne pouvant se résigner à descendre de son rôle accoutumé de bienfaiteur, il repousse même les restitutions. Une jeune baronne, sa fiancée, veut l'arracher par le mariage à un sort indigne de ses vertus. U ne peut plus accepter une alliance où il n'entrerait pas la tête haute. Une lutte opiniâtre s'engage entre sa fierté exaspérée et le lèle de ceux qui prétendent le remettre en son rang.

Ce personnage nous paraît bien allemand, jus(]ue dans ses eiiipoiiemenls, et dans ks querelles bizarres * par lesquelles il déguise Tabsence de bonnes raisons. Lessing s*est peut-être peint dans son héros. Cette prodigalilé, celte imprévoyance, celte susceptibilité sauirage (vertus ou défauts à ses yeux, je ne sai^, comptent parmi les traits de son caractère. S*il edt embrassé la vie militaire, il l'aurait fait probablement comme Tellheim. Gelui-ei est une espèce de chevalier philosophe. Soldat volontaire, sans goAt pour cet état, m pour les grands, ni même pour la cause qu'il servait, faisant la guerre pour ae donner les vertus guerrières, il a l'air d'un Sénèque ou d'un Lessing au service du roi de Prusse. Mais f rédéric n'était-il pas lui-même un Mare-Aurèle moderne t Le caractère n'est donc pas invraisemblable ; peutêtre même était-il une copie d'originaux réels.

Minna est une généreuse et aimable Saxonne, très* confiante, très-amoureuse et nullement susceptible ; aussi propre que possible à dompter cet orgueilleux prussien. ËUe gagne f}e vitesse le fiancé qui la fuit; elle le ressaisit, et elle T épouse. Tellheim retrouve le bonheur malgré lui.

Franziska, la soubrette allemande, a pris enfin la place trop longtemps usurpée par la Lisette française. Ëile a de l'esprit, elle est sémillante, et toutetois si unie et si franche, qu'il faut bien qu'on se rende, quand elle demande qu'on l'épouse.

Aussi le brave sergent Paul Werner n'y fait-il pas grande difficulté. Lessing a peint en lui un vrai soldat, tout à soo major, qu'il voudrait obhger sans

savoir comment s'y prendre. Il place de Targent entre ses mains» croyant que le major comprendra et remploiera comme sien. Il ne soupçonne pas que les bonnes inlentions ne suffisent pas pour sauver une offre d'argent faite à une pauvreté fière. Son carac-tère pourrait nous paraître d'un bon et honnête lourdaud. En Allemagne, il a paru tout à lail national.

Le domestique Just est une sorte de sacripant,

qui possède pour toute vertu la fidélité de caniche proverbiale du peuple allemand. L'aubergiste^ type asseï comique, se retrouve dans Miiz Sara. Le personnage sacrifié est le français liiccaut, chevalier d'industriey qui ne craint pas de se vanter devant une jeune baronne de savoir faire sauter k coupe. Son jargon demi-français, demi-allemand, nous parait d'un comique un peu vulgaire*

En général, les caractères sont naturds et bien soutenus. On ne peut leur reprocher qu'un peu de monotonie : générosité» dévouement et brusquerie, c*est une joûte de vertus mêlées de rudesse. Ccpen* dant Weisze trouvait qu'il n'y avait pas assez de générosité dans la pièce* et faisait des prt^ts pour y en mettre davantage. Ainsi certains critiques de ï Alexandre de Racine, disaient :

Ce n*e8t qa^tm glorieux» qui ne dit rien de tendre.

Rochon de Cliabannes a presque fait la critique de kl pièce, en l'arrangeant pour la scène française, sous ce titre : Les Amants qénéreax (1).

(I) « La pièce, ïkiBL jouée duos Je tempt par PréfiUe et Moié^

Goethe, d'autre part, nous apprend que les caractères de bourrus bienfaisants étaient tirés du fond des moeurs nationales.

« Le théâtre allemand, dit-ii, n'en est si prodigue, que » parce qu'on les rencontre souvent dans la vie réelle. Il est » dans la nature des AUemaiids de faire le bien sans iMruit » et sans ostentation^ ce qui leur &i| oublier qu'il perd » une partie de son mérite, quand il est dfert sans grâce et » sans amabilité. Poussés par un esprit de contradiction ins- » tinclif, on les voit gâter leurs plus belles vertus par une » brusquerie de manièresqui ofùre uu contraste frappant avec » leurs actions (1). »

On peut conjecturer, diaprés ces observations de Goethe, que le caractère de ïellbeim est plutôt national qu'individuel. Néanmoins le personnage possède réellement la vie, et Lessing a su former le nœud de sa pièce sans artifice étranger, à l'aide de la seule opiniâtreté du major. Il a donc fait une yéritable comédie de caractère, bien qu elle ne puisse pas prendre rang parmi les cbeis-d'cBUvre du genre, Caute d'un dessein assez précis, et d'un style asseï élevé ou assez durable.

On ne cherche guère des analogies entre une comédie el une tragédie. Cependant Pkihtas doit être

obtint assez de succès; mais depuis, elle a disparu du répertoire, où probablement elle ne reparaîtra jamais. » Ainsi s'exprime M. Merville, dans une notice qui précède la nouvelle traduction de Minna de Bamkelm [Chefs-d'œuvre de$ Théâtres étrangers). La traduction écont tde de Rociioii de Ghabannes revint en AUemagne et fut jouée à Berlin^ en présence du frère de Leaaing^ avec cette auBOOce : «XiM Amants ginérmm, de M. Lessing. » (Stahr, 1. 1, p.

(i) WUh. Mêink, I'* p., e. VU. Tkad. de CMmiis.

conaidéié oomnit le mi pendant de Mmna dê

Barnhelm. Les mêmes circonstances l'ont inspiré. C'est le sacrifice irolontaire pour la patrie, opposé à la disgrâce du soldat après la guerre. LMntérét dans PhilotaSy plus encore que dans Mitma, se trouve conœntré sur une senle lôie d'une indomptable opiniftlrcté.

I^sing a voulu s'essayer dans Philotas à imiter la simplicité du Pkilocièie de Soptiocle, mais il n'a pu faire sortir de son plan qu'une tragédie en un acte et en prose. Encore paraii-elle trop longue^ parce qu'elle ne renferme ni comlMits ni péripéties, - et qu on ne peut se sentir ému du sort d'un jeune homme qui se donne la mort par grandeur d'âme sans aucune nécessité. Le style d'ailleurs n'est pas à la hauteur d'un sujet qui n'a tl aulrc ressort que l'admiration. Lessing aurait bien fait d'étudier Cor* neiUe, au lieu de l'insulter»

§ V. — mSZ SAMk SAMISON. — UULU GALOXTU

Dans la tragédie, le génie de Lessing n'a pu s'^ever au^essiis de la tragédie bourgeoise. Mais du

moins il a donné dans ce genre inférieur deux modèles qtt*il semble difficile de surpasser.

Jtfm Sara Sampm^ doit en partie son cadre au

Marchand de Londres ^ et ses développements au roman de Richardson, Clarisse Harlope.

Nous avons déjà signalé le parallélisme des caractères entre la tragédie de Lillo et celle de Lessing*

— 4ft —

Deux pères de famille, d*oiie bonté toaehante, plus baule cliez l'un, plus tendre chez 1 autre, sont offemiés et pardonnent. Deux filles» Tune vertueuse, rautre coupable; mais tontes deni (onehanles de

dévouement et de grâce, deviennent victimes de leur amour pour un homme qui s*en rend indigne. Deux jeunes hommes, Tun plus égaré, l'autre plus vicieux, sont entraînés par leurs passions à leur perte, après avoir descendu inégalement l'écbelle du crime. Enfin les principaux auteurs des trap:iques événements des deux pièces, sont d'infernales créatures dont Tune s'appelle MeUwood et l'autre Marwood.

Au delà de ce parallèle, toute ressemblance cesse; mais alors Kidiardson intervient : c'est lui qui suggère à Leasing son caractère do jeune homme. Me^ lefont (nom empi unlé au Double Deo/cr de Congrève) n'est autre chose i]ue Lovelace déjà embarrassé de sa conquête. Miss Sara est Clarisse Harlove perdue (1).

Le style même a la lenteur du roman : longues analyses oh le romancier peut se mettre à Taise, mais que l'auteur dramatique devrait abréger; réflexions subtiles sur les devoirs; pathétique plus BOutenu que pressé.

Après avoir fait la part de 1 imitation, il reste à exLposer el à ji^r la tragédie en eUeHDème. Le dessein, il faut bien le dire encore, est emprunté à fiichardson. L'c^uteur se propose de montrer dans

(1) Ces rapprochements n*ont pas échappé à M. Daniel, Le$ting, !• If p* SOB^ Bf«

qnels malheurs les parents peuvent précipiter leurs enfants eo les violentaot daos leurs iaclmations. Sir Sampson n'a pas à se reprocher, comme les parents de Clarisse, d'avoir voulu contraindre su fille à recevoir un époux odieux. C'est une moditicalion île k fable qui ne compte pas à Tavantege de Lessing. Car Clarisse ne tombe dans les pièges de Lovelace que par l'indiscret acbarnernent de sa famille à lui &ire accepter M. Solmes. Sir Sampson s'est borné à repousser riionime qui plaisait à sa fille, et il l'a fait sur de justes motifs : la suite ne prouve que trop qu'il avait bien jugé Mellefont. Lors donc qu'il vient s'accuser devant sa fille ravie, et ouviir ses bras au ravisseur, il ne manifeste sa tendresse paternelle qu'aux dépens de sa dignité*

Quoi qu il en soit, Sara s'est enfuie avec son amant. Elle le presse oU vain d'accomplir la réparation promise. Mellefont, comibe Ix>irelace, éprouve une grande aversion pour le mariage. Mais il n'a pas le courage des grandes trahisons. 11 ne peut se séparer de Famante qu'il a séduite, ni satisfaire à ses légitimes réclamations. La misère , fruit du désordre, augmente ses perplexités.

Soudain une ancienne maftresse, plusieurs fois abandonnée et reprise par lui, découvre sa retraite, et s'efforce de ressaisir sa p* oie. C'est Marwood, la copie du démon féminin de Lillo. Furieuse d'avoir épuisé eu vain toutes ses coquetteries, elle jure de se venger, et trouve moyen d'empoisonner l'innocente Sara. Sir Sampson ne revoit sa fille que dans les

convulsions de Tagonie (1). Mellefont setuesursoû corps, après avoir été ^o^rassé par le malheorau père.

Dans ce drame émouvant et terrible, en dépit de ses longueurs, les scènes ^ks plus vigoureusemeni traitées sont celles où Marwood remplit le principal rôle, soit qu'elle épuise en vain ses manèges contre la faiblesse de Mellefont ; soit qu'elle épouvante, en se démasquant, la trop craintive Sara. Lessing s'entend bien à peindre une furie qui ML la^coquette.

Le caractère de la jeune femme trompée est touchant et aimable. On aime à voir sa confusion quand elle apprend que son père lui pardonne ; mais elle pousse cette louable honte jusqu'au paradoKe^ en refusant opiiiiàlremenl d'ouvrir la lettre de son père, parce qu'on lui{dii qu'eUe ne renferme que de douces paroles. Si son père Tavait injuriée ou maudite, elle l'aurait lue volontiers ; mais puisqu'il ne lui adresse aucun reproche, elle lui revoie sa lettre. Est-ce là Texcès du repentir, ou n'est-ce pas une invention sophistique et glaciale , et d'autant plus que cette fantaisie dure longtemps ? U est difficile à Lessing de ne «pas dépasser les bornes de la nature dans la délicatesse.

Il a introduit aussi dans sa pièce une jeune efr- £int, fille naturelle de Mellefont, dont le babillage sentimental s'éloigne d'autant plus du naturel, qu'il

(1) Cette peinture de rempoisonnement est empruntée au /ovar d'Edward Moore.

TalMe dnfantage. Quant à rbonnéto teniteiir de

shr Sampson, il appartient à la classe de ces domestiques du théâtre allemand^ dont les vertus ei le style nous semblent également étrangers à leur condition. Honneur à T Allemagne ^ si dans leur pays ce sont des portraits I

Si Lessing n'avait fait que Min San^a Sampson, <m aurait eu le droit de douter qu'il pût atteindre au pathétique sans le secours des auteurs angiaia* Mais Emilia Gahtti répond à ce doute (1). C'est un ouvrage original (2), et nous croyons que c'est le meilleur que Lessing ait composé pour le théâtre.

« Emilia Galolti, dit M"* de Staël, n'est que le sujet de Ftr- » ginie transporté dans une circonstance moderne et parli- » eulière; ce sont des sentiments trop forts pour le cadre; 1 c'est une action trop énergique pour qu'on puisserattribuer

> à un nom inconnu. > -

Qu'il nous soit permis d'opposer à l'autorité de M-* de Staël celle d'Âristote.

cf Dans la tragédie, dit l'auteur de la Poétique, on s'attache x> aux noms connus. La raison en est que le croyable^ c'est le B possible. Les choses qui ne sont pas arrivées, nous ne

> SMumes pas encore sàrs qn'ellcs soient pénibles. Et ném^ » inoInayiBèaieparndlflstngédieSfilyenaoù VantfouTeuB » ou deux noms connus, et le nsli inventé; dans quakfaes- » unes, pas un : comme dans là Fleur d'Agallion. Dans cette

(1) La pièce a été traduite dans les Théâtres étrangers.

(2) Cependant Lessing a puisé la première idée de ce sujet dans un auteur espagnol, dom Aug. de Montiano y Luyando. {V. JiibL thédtr.,i,\, 4754; Fréron, Année littéraire, iuïn 1754). Montiano avait traité sa Virginie d'après Tite-Live, et cependant on reconnaissait dans les personnages un air tout à £EÛt bourgms.

» pièce, les faits et let noms sont également inventés^ et «Qb » n'en plaît pas moins. »

« Il est évident, dit encore le mcme maître, que Tœuvre du A poêtfi n'est pas de dire ee qui est arrivé, mais ce qui est tel » aunit pu arriver, et en un mot, les choses possibles, > Mimit la ?raiseiiiUanee et le nécessaire (1). >

Ce sont là les principes d'après lesquels Lessing a travaillé. Il faut donc examiner si, en composant sa fiible, il a su n'inventer que des évéuemeTits possibles, et leur communiquer, par rencliaiaement des circonstances, un caractère de vraisemblance et de nécessité. S'il l'a foit, comme nous le croyons, son dessein peut sembler téméraire, à le considérer d'une manière abstraite; mais le spectateur ou le lecte^ir dont l'esprit se sentira entraîné par la logique des faits, ne contestera pas la légitimité d'un dénoûment rendu inévitable. Ët sAcm qu'importe pour le théâtre que les noms soient connus ou inconnus ? Voyons donc celle lable.

Un jeune prince de Guastalla, le plus léger des petits despotes, s'est épris violemment de la fille d'un de ses officiers. Les obstacles, qui lui sont peu Jkmiliers, exaspèrent sa passion. Son faible esiNriC en est bouleversé. Au moment où il va sortir pour essayer d'apercevoir Emiiia, un de ses conseillers lui présente un arrêt de mort à signer : « Très-volontiers, dit le prince, mais hâtez-vous. » Le hasard lui apprend qu'Emilia, qu'à peine a-t-il pu encore aborder, part le jour même avec un ïiciAe fiancé, le comte Appiani, qui Temmeue pourjamais dans ses

(i) C. IX.

tme8, hors de l'état de Guastaila. Son désespoir édaie; mais il trouve près de lui un de ces funestes amis de$ princes absolus, qui aspirent à leur fit? eor par d'infâmes services. Marinelli invente un stratagème. On peut charger le comte Appiani d'une mi»* non d'honneur à remplir sans délai. S'il la refuse, la voiture qui doit emporter les deux fiancés passe forcément devant ui^e villa du prince. On peut amener un accident en oe lieu. Apinani reiîise la mission, et, insulté par Marinelli, le provoque. Cependant il part avec sa fiancée* Devant la villa, la ToiCnre est attaquée : le comte erttué. Bmilia, enletée au milieu du tumulte par de prétendus défenseurs, est transportée dans les appartements du prince, qui se trouve là pour la receveur. Sa mère, qu'on a éga-rée à dessein, la rejoint enfin, et ne comprend que trop ce qui se passe. Sa conscience Taccuse. C'est elle qui, flattée secrètement des attentions du prince, n'a pas su garder sa fille, et décourager le redoutable séducteur, en lui cachant Tobjet de son amour. Mais en vain se déw^t-elle ; elle se sent précipitée dans un abîme.

Enfin, son «MIcnseur naturel et celui d'Emilia sur* vient. C'est Tinflevible Odoardo Galotti, qiie le prince croyait à son poste de Sabionetta. Il s'est absenté secrètement pour assister aux fiançailles de sa fillOf et la trouve dans la maison de son souverain, et près de lui. Tout lui est révélé par une ancienne maîtresse du prince, Orsina, qu'un malentendu amène au même moment dans cette funeste d»* meure. Elle anime le malheureux pèrea la vengeance,

et lui prête un poignard donl elle voulait elle-même paieer le sein de l'iofidèle Goniaga. Udoardo réclame sa fille. MarinelH loi répond^ au nôro da priuce, qu'un crime a été commis, qu'on va l'examiner ; qu'en aUendanl la famille Galoiti sera séparée, et qu'Emilia, par une fareur du sou^eraÎD, sera tenue en garde honorable chez le chancelier. Plus de doute pour Odoardo, ear la ipaiioo du chancdier est le théâtre des plaisirs du prince. Cependant il feint de se soumettre à tout, et demande seulement à voir un moment sa fiUe. U vent s'amurer des sentiments d'Émilia, avant de se déterminer : peut-être le cœur de la jeune femme e&t-il complice du prince. Il trouve en elle une âme vaillante, mais qui sent sa fiiiblesse. Elle craint de succomber à la longue , et se plaint qu'il n'y ait plus de père comme cet ancien, qui pour sauver sa fille de la honte, lui plongea dana le oorar la première arme qu'il trouva. « Eh bien, soit, ma » fille, s'écrie Odoardo, soiil » Ët il la frappe du poignard d'Onina. Le prince accourt : c Qu'y a-MI, » Ëmilia ne se trouve pas bien ?» — « Très- bien, » très-bien, » répond le père, et il jette le poignard auK pieds du prince. «Qu'en me mène en prison, )» dit il. Je vous attends pour juge, et ensuite, je vous » attends devant noire juge commun ! »

Pèutrètre le ren^i de Marindlî , prononoé par le prince désolé, ne parait-il pas une solution satisfaisante dans une si étrange situation* Mais que Caire 7 Un prince ne s^humilîe pas, et le mal est irréparable.

Nous sommes iHen trompé, si réfénement n'a pai

été habilement préparé, et rendu nécessaire. Les caractères^ profondément médités » amènent d'uae manière misemblable chaque progrès de l'aetion. Le prince, sans énergie, mais plein de désirs et habitué à satisfaire tous ses caprices, n'ordonne pas le erime, mais le souffre et en jouit ; toujours prêt à en rejeter l'odieux sur un confident, dont il accuse tantôt l!indifférence et tantôt l'excès de zèle, sans avoir le courage ni de TapprouYer, ni de se passer de lut.

Marinelli paraît à M"' de Staël « presque trop vil »pour la vraisemblance. » C'est un Narcisse de bas étage ; peut-on marquer la limite de rab jection dam un pareil caractère? 11 est fait pour son rôle; et tel maitre tel valet. D'ailleurs il ne manque pas d'un certain esprit : il a une aisance de roué, qui ne lui messied point.

Odoardo est le rude soldat qui pouvait seul wiok cet affreux courage. 11 n'était que sévère et vigilant, avant de se voir réduit à cette extrémité. Il aimait trop sa fille pour la souffrir déshonorée: cependant il ne l'aurait pas frappée, s'il l'eût trouvée coupable, seulemeui de consentement. C'est elle-même qui arme son bras. Rien chez lui de déclamatoire, rien d'un fanatique d'honneur. Couvert du sang de sa lille^ il n'inspire que la compassion : tant l'auteur a su ménager ce difficile caractère I

La mère d'Emilia n'est qu'une mère comme les autres, vaine de ia beauté de sa fille, imprévoyante, et accablée en présence des suites de sa légèreté. Elle est ce qu'elle devait être dans la pièce.

Ëmilia n'est que l'esquisse de ce qu'elle aurait

dû être. On voit bien rintention de 1 auteur; mais oaoesesent pas satisfait. Il était difficile de peindre une jeune fille à la fou timide et capable d'héroiuie, un cœur de Lucrèce daas une fiancée italienne. Du moins» il tallait éviter de lui prêter ua langage aussi choquant et auiti négligé que oi4ui*-€i: «J'ai du «sang, mon père, un sang aussi jeune, aussi chaud » qu'une autre. Me» tena aussi «ont dea sens Jenerè* » ponds de rien. » C'est la même personne qui, frappée du coup mortel, quand son pères écrie : « Dieu! qu'aide fait t » réplique trop poétiquement ; « Brisé une rose avant que l'orsge reffiMiillIf I »

Le style est la partie faible de ce savant ouvrage. On ; retrouve les défauts que nous avons sigm^ dans Nathan. Les ters et la prose de Lessing se ressemblent : souvent énergiques, pleins de sens, mais trop communément con^lsifs, gfttte par une trivia-lité Tolontaire, et sans un seul développement ample et suivi, qui donne carrière à l'éloquence de la passion, et soulage Tequrit d'une tension couttnuelle.

C'est pousser trop loin la réaction contre le style pompeux de la tragédie française. Quant aux autres libertés que Lessing a prises contre les régies de notre tragédie, elles paraissent aujourd'hui assez innocentes. Le lieu de Faction change deux fois ; mais la pièce s'enferme dans une durée de moins de douze heures, line ou deux scènes, qui ne sont pas liées, ne constituent qu'une faible dérogation à la règle de la liaison des scènes,

Lessing est plus hardi en paroles qu'en fait contre des principes dont il sent au fond la solidité, quoi-

qu'il en blâme Texagéralion. Il \eut seulement être libre de se soumettre aux règles par goût, et nou par nécessité. Les règles n'en demandent pas^plus. Car si elles sont la véritable expression du bon sens, tout écrivain sensé les observera par goût. Si elles deviennent trop minutieuses el trop gênantes, le bon goût même les rejettera. Si elles s'appellent françaises, l'Allemand se révoltera contre elles.

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