‹ Lesthétique dAristoteChapitre 20 sur 35 · L'ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L'ARCHITECTURE

parfait des arts. Si le beau, comme il le définit {supra) consiste dans l'ordre uni à la grandeur, quel art mieux que celui-ci est capable de le rendre visible aux regards ou de le réaliser? D'autre part, si le beau se disiingue du bien en ce qu'il est aussi dans les choses immobiles, h ùxi-^n-zoïç {Ibid) et s'il appartient surtout aux mathématiques de le déterminer {IMd), n'était-ce pas une raison décisive de ranger parmi les arts du beau celui dont l'immobilité caractérise les œuvres, qui façonne la matière et dispose ses masses pesantes, fixées au sol, avec la régularité géométrique ? Comment Aristote, en outre, qui fait de la musique un si grand éloge, n'a-t-il pas vu la similitude frappante des deux arts ? Tous deux obéissent aux lois du nombre. Tous deux produisent par ce moyen leurs plus grands effets bien qu'ils s'adressent à des sens différents. De pareilles analogies n'ont pas dû échapper au philosophe qui fait de l'harmonie {supra) la source première du plaisir que l'art nous procure {supra).

Or ce qui est positif, c'est qu'Aristote, la où il s'agit des" arts d'imitation ou d'agrément, ne fait pas mention une seule fois de l'architecture. Il n'en parle qu'au point de vue du nécessaire ou de l'utile (P/??/^., II, II, 12, 14, 19; Métaph., I, vu; Polit., VII (iv) 10, II) (I).

L'art de construire, de bâtir a pour but de protéger l'homme contre les intempéries de l'air, le vent, la pluie, les rayons du soleil hzv.x -oy v.pu-rjtv, à-ra y.'A cw^îiv {Phys. II, 9), de pourvoir à la sûreté ou à la défense Trpi,- ùi<oiiliiv.-j îoar.zootxetaç (Cf. Polit.. VII, 10, II), et aussi à l'ornement -/a? -/.oWv. {Ibid.) Plus tard, est-il dit ailleurs {Métaph., L vu, 7),

(1) Polit., VIL IV. Là où il est question des édifices qui doivent défendre la cité, des remparts et des temples, des édifices religieux destinés au culte, aux repas des magistrats. Uornement zoa-ixo? doit s'y ajouti.T, mais c'est tout. Il faut, tout en faisant un ornement, le rendre capable de résister à tous les systèmes d'attaque.

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on éleva des édifices, des temples, des palais {Polit., viii, i, xi), mais rien n'est ajouté qui assigne à l'art de bâtir une destination distincte de la première. Nous n'avons pas le droit de faire penser autrement le philosophe.

Pour résoudre une telle diflîculté, il n'a fallu rien moins que la sagacité des nouveaux interprètes aidée d'une connaissance approfondie du système. Nous avons à examiner leurs raisons.

Aristote, nous dit-on, ne s'est occupé que des arts de l'esprit. S'il ne mentionne pas l'architecture ou s'il semble l'exclure des arts d'imitation, ce n'est pas en réalité parxîe qu'elle n'imite pas ; mais c'est que, pour lui, l'imitation c'est plutôt la représentation idéale des choses de la vie spirituelle ou morale. Or c'est ce que l'architecture, en effet, ne représente pas et ne saurait représenter ou imiter.

Voilà pourquoi Aristote n'a traité que de la poésie et aussi en moraliste, de la musique. Ce qui l'intéresse, ce qu'il prend pour objet d'étude, ce sont les arts du mouvement, ceux qui imitent ou représentent non pas extérieurement et sj'mboliquement, mais immédiatement l'action, la passion, les caractères, comme il est dit au début de la Poétique, les hommes agissant Tipâ-rovra? {Poétiq., ii). Aristote ne considère l'art que par le côté subjectif. Les arts qui imitent le côté objectif, qui ne représentent ni le mouvement ni l'action, il ne s'en occupe pas. Ce n'est pas qu'il n'admette et ne reconnaisse les deux séries, l'une subjective, l'autre objective ; sa division les comprend toutes deux. (IMcl.) Quant à l'architecture, si elle est exclue, ce n'est pas parce qu'elle n'est pas imitatrice, c'est qu'elle n'imite ni les actions, ni les passions, ni les sentiments, c'est qu'elle est placée en dehors de la sphère subjective (Millier, Doring).

L'explication peut être ingénieuse quoique un peu subtile, seulement elle ne répond pas à l'objection principale, celle qui est tirée du beau, de la manière dont Aristote lui-

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même le cançoit et le définit. Il faut alors au moins reconnaître que sa théorie du beau ne cadre pas avec celle de l'art ; qu'elles suivent deux lignes parallèles sans se joindre ni se superposer; mais cela prouve aussi qu'Aristote a très bien vu qu'admettre l'architecture parmi les arts d'imitation, que ce soit au point de vue objectif ou subjectif, était contredire le principe même de sa théorie des arts d'agrément ou d'imitation.

On a cru s'en tirer (Teichmtiller) en disant que l'architecture elle-même pouvait être regardée comme un art d'imitation, la structure de l'univers ayant été son modèle primitif, « le germe de cet art et comme son type embryon- « naire (Neuen Studien) ».

S'il ne s'agissait que de l'architecture orientale, en Perse, en Egypte ou dans l'Inde, il y aurait quelque vraisemblance.

Mais, c'est de l'architecture grecque, de l'art grec qu'il s'agit. Or, qui ne sait que le caractère de l'art grec est précisément de rompre avec le symbolisme de l'Orient, de n'obéir qu'aux lois du beau ? En particulier pour cet art, la beauté consiste dans la savante eurhythmie de ses lignes, elle-même fort peu symbolique. Ici c'est non la nature mais l'homme, le corps humain, qui fournit la mesure des proportions. Là, est sinon l'embryon, le modèle (V. Vitruve).

V. — A défaut de preuves directes, il ne restait qu'à recourir aux analogies et à invoquer le système d'Aristote dans son ensemble. Quelques mots tirés de la Physique (Liv. Il) ont paru sufBre. « Si l'architecture, dit-on, n'imite pas la nature dans ses œuvres, le procédé architectural est analogue ou similaire. Aristote assimile les lois techniques d'une maison, d'un édifice, aux lois organiques de la nature. Seulement l'art humain va plus loin. Il en est comme de l'art de se vêtir, etc. »

« Entre les mains de l'homme, l'art s'élève de la simple

nécessité à la satisfaction d'un besoin supérieur, celui d'orner, d'embellir. Exemple : les édifices publics, les maisons privées. Dès lors, le monde humain s'oppose au monde animal. Le simple utile est élevé à Vieoç. Le nexus de la causalité interne est rompu. Partout chez Aristote se trouve le principe de formation (Gestaltung, Formprincip), le penchant artistique (Kunstrieb). Ainsi dans le travail de bâtir, de construire, ce même mouvement organique se révèle dans une suite d'essais. On est parti également du mouvement immanent de l'œuvre d'art, etc. » (Schasler, IMd.).

On avouera que, si c'est bien la pensée d'Aristote, il est regretter qu'il ne l'ait pas expliquée lui-même, et dans sa langue. Celle-ci est par trop allemande. C'est Kant qui parle, non le stagirite. En tout cas l'objection principale est éludée, elle reste intacte et n'est pas même abordée.

Dans le système d'interprétation que nous rejetons, il n'est pas, on le voit, aisé de répondre. L'explication, en somme, laisse inexpliqué le point principal. Dans le nôtre, rien de plus aisé et de plus clair.

V. — Si l'on admet, en effet, avec nous que le principe d'Aristote est bien celui de l'imitation au sens ordinaire, on conçoit très bien le motif déterminant de l'exclusion à l'égard de l'architecture. L'omission ici est toute naturelle. Si, d'autre part, comme il a été prouvé, sa théorie du beau ne cadre pas avec sa théorie de l'art, il n'y avait pas à ranger parmi les arts du beau un art qui réalise, sans doute, le beau, mais qui n'imite pas. Cet art a pour fin principale l'utile et le nécessaire, ce qui est tout à fait conforme à la doctrine aristotélique sur l'art en général. Cela, je l'avoue, n'est pas bien profond, mais est très clair et ne manque pas de vraisemblance. Il ne faut pas creuser bien avant pour trouver la solution du problème.

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Nous y voyons la conformation de notre thèse et la justification de notre méthode.

Est-ce à dire que le beau soit exclu de cet art, que l'architecture n'ait pas à le réaliser dans ses œuvres? Loin de là, et nous n'avons qu'à rappeler ce qui a été dit plus haut à ce sujet (p. 29) (1).

Pour un grec (et Aristote quoique philosophe est grec), le beau est et doit être partout ; c'est l'atmosphère générale de la vie grecque. L'architecture, l'art de bâtir et de construire, quoique sa fin soit l'utile, ne doit pas moins tendre à la plus haute beauté ; elle doit l'ofrir aux regards dans l'harmonie de ses formes et de ses lignes. L'utile lui-même s'offrira donc en tout et partout, sous la forme du beau. Le beau s'y ajoute même souvent à son préjudice et cela rien que pour plaire à ce peuple d'artistes. L'art de bâtir, de construire, ne perd pas pour cela sa destination première pour satisfaire à un besoin supérieur.

Il se revêt tout naturellement des formes les plus belles, les plus gracieuses et les plus majestueuses. L'Acropole est la forteresse bâtie au haut d'un rocher pour défendre la cité et garder le trésor public. Le Parthénon est la maison qui abrite la statue de Minerve, etc. Le beau s'ajoute ainsi de lui-même à l'utile. Il en est d'un édifice comme d'un vase, d'un ustensile, d'un meuble, de l'habillement. Le beau, chez les Grecs, pousse de toutes les tiges de la vie publique et privée. Est-il étonnant qu'il fleurisse, même avec l'utile,sur toutes les branches de l'art les plus diverses ?

Selon nous, cette explication la plus simple est encore la meilleure. Aristote n'a pas mis l'architecture parmi les arts d'imitation comme la peinture et la sculpture, comme la poésie même et comme la musique. La raison véritable est qu'elle n'imite pas. L'architecture a pour fin principale

(1) Aristote ne l'oublie pas, il ajoute l'ornement y.'od^o-j. Polit., VII, 9, II.

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l'utile; le beau lui fournit sa règle comme à tout art, mais il n'en est ni la fin, ni l'objet (1).

VI. — Un mot sur les arts libéraux, en opposition aux arts serviles et la manière de les enseigner doit terminer cet examen. Ce qu'en dit Aristote, tout à fait selon l'esprit antique, ne l'est pas moins dans celui de la doctrine entière du philosophe chez lequel, selon nous, le beau et le bien, au fond identiques, doivent servir de base à la culture à la fois esthétique et morale. La beauté j sera, si l'on veut, le point culminant, mais elle-même inséparable du bien moral qui fournit la mesure. Et l'on ne doit pas oublier que la vertu elle-même pour Aristote est le bonheur; l'Eudémonisme est le terme final. De plus, la vertu pour lui, c'est la vertu du citoj'en, celle des hommes libres. La morale elle-même cède le pas à la politique. Chez le philosophe, d'ailleurs, voué au culte de la pensée, le bonheur réside surtout dans la vie contemplative. Les vertus morales ne viennent qu'après les vertus intellectuelles.

(1) Cette idée est parfaitement exprimée par Cicéron dans le passage suivant où il s'agit de cet accord de Vutile et du beau dans les arts utiles : la navigation, V architecture, Vart oratoire.

Linqnamns naturam artes que videamus. Quid tam in navigio necessarium, quam latera, quam cavernse, quam prora, quam puppis, quam antennte, quam vêla, quam mali, qase tamen hanc habent in specie venustaiem ut non solum salutis sed etiam voluptatis causa inventa esse videantur? Columnae et templa et porticus sustinent. Tamen habent non plus utilitatis quam dignitatis. Capitolii fastigium illud et coeterarum sedium non venusias sed nécessitas ipsa fabricata est. Nam quum esset habita ratio quemadmodum ex utraque tecti parte aqua dilabcrctur, utilitatem templi dignitas consecuta est : ut, etiamsi in cœlo CapitoJium statueretur, ubi imber esse non posset, nullam sine fastigio dignitatem habiturum fuisse videatur. Hoc in omnibus item partibus orationis evenit ut utilitatem ac prope necessitatem suavitas qua3dam ac lepos consequatur (De orat., III, c. XLViu).

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