LES ARTS LIBÉRAUX
« cation, vous ne faites de vos enfants que de véritables « manœuvres. Voués à une seule occupation, même en « cette spécialité, ils restent inférieurs à bien d'autres « (IMd). » — En tout cela l'essentiel est de garder la mesure. Ainsi on évitera de fatiguer à la fois le corps et l'esprit. La mesure dépassée, on obtient les effets contraires : « Les travaux du corps nuisent à l'esprit ; les travaux de l'esprit sont funestes au corps (IMd). »
En tout cela, sans doute, on doit faire la part de ce qui est grec et doit rester grec. La cité parfaite que conçoit Aristote, pas plus que celle de Platon, ne peut être l'idéal d'une société moderne. Toutefois, ce qu'il y a de plus général, dans ces maximes, comme base de Yéducaiion libérale, au point de vue esthétique n'a pas vieilli. La dernière, surtout, quoique la pratique en soit devenue plus que jamais difficile, pourrait, ce semble, servir de devise à tout système d'éducation destiné, comme le veut le philosophe qui fut le précepteur d'Alexandre, et à beaucoup d'égards, celui du genre humain, à former des hommes libres.
PLACE D'aRISTOTE DANS L'ESTHÊTIQUE ANCIENNE.
L'examen qui précède des points principaux de la doctrine d'A^ristote, sur le beau et l'art, sur la poésie et les autres arts, nous permet de porter un jugement général sur l'ensemble de cette doctrine, et de marquer ainsi la place d'Aristote, dans l'Esthétique ancienne, et par là même dans l'histoire de l'Esthétique en général.
L — En ce qui concerne la métaphysique du beau, il ne nous a pas semblé qu'il y eût à constater, chez Aristote, un progrès bien considérable. Sa manière de définir le beau soit objectivement, soit subjectivement, ne diâère pas en réalité de celle de Platon, qui reste le fondateur de cette science. Que Platon ait placé l'idée du beau dans une région purement idéale, trop séparée du réel, que ce soit ou non le tort de sa dialectique, qu'il ait développé sa pensée sous une forme poétique et allégorique, qui souvent la rend difficile à bien saisir, cela n'ôte pas sa valeur intrinsèque au principe qui sert de base à sa doctrine. Il n'a pas moins proclamé l'idée le premier, le principal élément du beau. Ce fondement n'a pas été ébranlé (1). Transcendante ou immanente, l'Idée est restée la base de la définition. De
(1) Y. Hegel: Gesch cler Philos., 1 Theil, p. 296 « Platon là-dessus a compris la seule vraie pensée à savoir que l'essence du beau est intellectuelle, l'idée de la raison, die Idée der Vemunf. »
plus, il a donné au beau, comme détermination concrète de cette idée, sa manifestation dans le monde réel, l'ordre, la symétrie, etc.
Aristote n'a eu qu'à recueillir sur ce point la pensée de son maître. Ce qu'il y a de vraiment original dans son esthétique, comme dans toute sa philosophie, c'est que son principe du beau, n'est plus quelque chose d'abstrait et d'immobile, comme l'Idée de Platon. C'est une réalité vivante et concrète, l'acte, l'énergie, le mouvement final (èins'kéyjix). Sous ce rapport, c'est un progrès réel. Seulement, ce principe soulève une autre difficulté. En lui communiquant la vie, Aristote supprime son caractère idéal. La théorie d'Aristote n'a plus cette lumière supérieure qui éclaire toute l'esthétique ancienne et moderne, depuis Platon. Le beau n'apparaît plus comme la splendeur du bien et du vrai. Comment se manifeste-t-il ? C'est ce qu'Aristote n'explique point; son embarras, pour le définir, est tel qu'il en revient à la doctrine de Platon. Il ne trouve pas d'autre moyen que de l'opposer au bien, en en faisant un principe d'immobilité, tandis que le bien est principe de mouvement. C'est pour cela qu'il cherche le vrai type de la beauté dans les mathématiques, lui attribuant, comme Platon, pour caractère propre, l'ordre produit par la proportion et la symétrie.
Le caractère subjectif de la définition esthétique^ le désirable ou le louable en soi, plus tard ressuscité par Kant, s'applique, chez Aristote, plutôt au bien qu'au beau. Dans son langage sur ce sujet, on ne trouve rien de l'inspiration platonicienne, rien qui rappelle le Phèdre et le Banquet. L'amour, l'enthousiasme, font à peu près défaut. Cette inspiration reste la propriété exclusive et incontestable de Platon, dont les immortelles analyses, même sous la forme symbolique et allégorique, ont conservé toute leur vérité, malgré le progrès des temps. On les retrouve au fond de toutes les théories anciennes et modernes, émises sur ces
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sujets d'une nature si délicate et si profonde, parles auteurs des différentes écoles.
Sur les formes et les espèces du beau, sur leur classiflcation et leur gradation ne se décèle aucune théorie véritable dans les quelques mots que leur consacre Aristote. On est même à se demander s'il admet une idée commune qui leur serve de lien. Ce qu'on a tenté d'édifier sur cette base est, pour le fond comme pour la forme, emprunté à de récentes théories.
II. — Ce n"est pas sur la métaphysique proprement dite du beau que se révèle roriginalité d'Aristote. Sur l'art en général, sur la poésie en particulier, la doctrine d'Aristote a une toute autre importance. C'est elle qui marque sa place dans l'Esthétique ancienne et moderne ; elle explique son rôle considérable, et l'influence qu'il a exercée sur toutes les théories artistiques et littéraires à toutes les époques. C'est ici qu"il est permis de le regarder avec raison, comme le vrai fondateur de la science. Aucun de ses prédécesseurs ne saurait y prétendre, Platon, comme métaphysicien a son thème fait d'avance, qui lui fait méconnaître la vraie nature de l'art et de la poésie. Le point de vue moral et politique, qui inspire et dicte ses jugements, Tempêche d'en apprécier les œuvres, de diriger sur ce sujet un regard libre et assuré. Socrate avait à peine abordé ce sujet dans ses entretiens. Les Sophistes Tavaieut traité en rhéteurs superficiels. Ailleurs, chez les poètes et les artistes, on ne trouve que des vues et des aperçus mêlés aux jugements d'une critique superficielle qu'éclaire le simple bon sens.
Aristote est le premier qui, doué d'un esprit positif et libre de tout préjugé, ait entrepris de faire de l'art et de ses œuvres une étude sérieuse et vraiment scientifique, en y appliquant sa méthode. Ce qu'il a fait pour les œuvres de la nature et de l'esprit, il l'a fait aussi pour les œuvres de l'art, particulièrement pour l'art tragique. S'il n'y a pas
réussi aussi parfaitement, il n'eu a pas moins laissé une science nouvelle, qui commence avec lui.
Mais, précisément parce que cette science est à son début, qu'elle fait ses premiers pas, il importe de ne pas lui attribuer ce qu'elle n'a pas fait et ne pouvait faire, malgré le génie de celui qui la représente à ce moment, et de ne pas anticiper sur ce qui est le fruit du travail des siècles.
Sous ce rapport, tout en reconnaissant les hauts mérites du philosophe comme esthéticien, on a du signaler les défauts et les imperfections de sa théorie, selon nous, travestie par ses nouveaux interprètes.
Un défaut capital, a-t-on dit, et qui trahit l'enfance de cette science, c'est que, chez Aristote, la théorie du beau et celle de l'art sont tout à fait distinctes. L'une n'est nullement la conséquence de l'autre. L'art n'est pas donné comme la représentation idéale du beau. Tout au plus, le beau, comme le bien, comme le vrai, le vraisemblable et le convenable, lui fournit la règle habituelle qui sert à juger ou apprécier les œuvres de l'art ou de la poésie ; mais ce n'est pas la fin réelle et véritable de l'art. C'est l'erreur, commune à presque tous les critiques modernes, d'avoir méconnu cette distinction, et d'avoir admis ou supposé dans Aristote ce qui n'y est pas, ce qui est étranger à sa pensée. Une étude plus attentive et plus approfondie a forcé depuis à le reconnaître.
Tous les arguments produits en faveur de la thèse contraire sont faibles et ont été surabondamment réfutés (1). Ce qui ressort de cet examen, c'est que l'objet de l'art, pour Aristote, sa fin véritable, c'est le plaisir, à5ov>j, un plaisir pur, noble, libéral, le plaisir des hommes libres «âovu rwv éh-jBspo)'j ; mais ce n'est pas moins le plaisir. Ce plaisir, à son tour, est un moyen pour un but supérieur, celui de la vie humaine, le bonheur, motif premier et déterminant des
(1) Voy. Dôring : Kunstlehre von Aristoteles, ch. il, § 3 et suiv.
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actes humains, dans une conduite raisonnable et bien réglée; ce qui est conforme à toute la doctrine aristotélique. V vjy^0Li.ùi7. est le pendant de Vh-px^i^ (V. RJiéi., 1), La théorie rentre tout à fait dans celle de TEudémonisme ; l'esthétique vient ainsi se fondre dans la morale. Les arts d'agrément ou d'imitation n'ont pas, sous ce rapport, d'autre fin que les arts utiles. La satisfactiou d'un besoin supérieur est la seule différence.
Bref, c'est toujours la fin hédonique combinée avec la fin eudémonique qui est l'objet véritable de l'art. Si d'autres fins s'y ajoutent, l'instruction, le repos, le délassement, c'est que le plaisir lui-même est moyen pour le but moral, pour la vertu (V. Polit., viii). belle sans doute, et belle par elle-même (IMd.), mais identique au bonheur, dans le sens le plus noble du mot (Y. Polit., viii; Rhét., i; Et/i. Nie. x).
Ceci est capital. Le but de l'art pour Aristote, le plaisir, n'est qu'un moyen pour une fin supérieure, le bonheur, lequel est lui-même identique à la vertu. Si Ton veut .mettre en formule ce caractère essentiel et général de toute l'esthétique aristotélique, ou peut dire, selon une expression empruntée à la Scolastique, ars ancilla morum.
Pour être juste, il faut reconnaître qu'Aristote a tiré de son principe tout le parti possible. Sa manière originale de traiter les questions se révèle partout. Ici, comme, ailleurs, il a montré un haut bon sens, une sagacité profonde, une parfaite solidité, vrai dans toute la mesure de vérité que comporte sa théorie. 11 en est ainsi de tout ce qu'il a dit de l'art imitatif en général, surtout de la musique et de la poésie, particulièrement de la tragédie qui lui semblait la poésie par excellence. Tout ce qu'il a dit de la fable dramatique, des caractères, des passions que l'an a pour tâche de purifier, est resté dans le code de la législation esthétique. On a pu y ajouter. On en a fort peu retranché. Les règles qu'il pose à ce sujet sont excellentes. Les devoirs qu'il assigne au poète et à l'artiste sont conçus dans le même
sens. On en peut dire autant du peu de mots accordés aux arts du dessin, à la manière de juger les peintres, etc., à la comédie et à d'autres arts. Tout ce qui concerne cette partie de la doctrine fst à prendre en grande considération. Mais il n'est pas allé au delà; il n'a pas franchi ce degré. On n'a pas le droit de le lui faire dépasser.
Est-ce bien là la fin véritable de l'art? Les esprits qui ne sont pas au courant des progrès de cette science seuls peuvent l'afïîrmer et le croire. Mais pour quiconque possède aujourd'hui la vraie notion de l'art, Aristote est resté dans cette région moyenne où l'esthétique, n'ayant pas atteint son véritable but, en est encore à mettre l'art au service d'une puissance supérieure avec laquelle il doit s'accorder. Il concourt à un but très élevé, sans doute, mais qui n'est pas le sien ; il n'est pas libre. Dès lors, il ne lui est pas donné, à ce degré, de remplir, comme il convient, la mission qui lui est propre, et par là de prendre rang parmi les formes les plus hautes de la pensée humaine.
III. — Le principe, en effet, qui donne naissance à l'art, selon Aristote, c'est l'imitation. Il est, avons-nous dit, le père de cette théorie de Yimiiaiion qui a joué un si grand rôle dans l'esthétique ancienne et moderne et qui compte encore des partisans. Pour Platon aussi l'art était une imitation de la réalité. Mais comme cette réalité elle-même, il ne pouvait être qu'un mensonge, une ombre vaine de la vraie beauté, laquelle réside tout entière dans l'idée.
Il n'en est plus de même chez Aristote. L'art, chez lui, imite le réel; mais c'est le réel pénétré de l'idée, la forme qui le constitue étant l'essence réalisée. C'est un très grand pas fait par la science en général. L'art en participe et se trouve ainsi réhabilité. Aristote n'eût point chassé les poètes et les artistes de sa République même en les couronnant de fleurs.
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Ce qui est donné partout, par Aristote, comme l'objet véritable de l'art, de la poésie en particulier, ce qu'elle doit surtout imiter ou représenter, ce sont les actions et les passions, les caractères, tout ce qui fait le fond de la nature morale ou spirituelle, en un mot, la réalité noble de la vie humaine. Voilà ce que l'on ne peut contester. On démontre également, par des raisons évidentes, que la miraésis d'Aristote n'est nullement cette imitation grossière d'une réalité qui n'est que la face extérieure et mobile des choses comme l'ont entendue ses partisans du dernier siècle (Batteux, Dubos et autres). Dans la pensée d'Aristote, c'est l'essence des choses que l'imitation doit atteindre plutôt que les choses elles-mêmes qui la récèlent en la voilant. Avec cette interprétation^ l'on ne serait pas loin d'une certaine théorie de l'idéal, qu'il ne faudrait pas pourtant confondre avec la théorie de Platon. N'oublions pas que, pour notre philosophe, l'objet de l'art est le général, non le particulier. Aristote, dont la philosophie entière proteste contre la théorie platonicienne des idées, admet le merveilleux dans l'art. C'est donc qu'il n'a point le culte servile de la réalité.
La critique moderne a rendu un vrai service à l'histoire de l'esthétique ancienne, en restituant son véritable sens à la théorie aristotélique de l'imitation. Reste à savoir si, sur ce point capital, on n'a pas dépassé la mesure, si un pareil zèle de réhabilitation n'a pas égaré les apologistes de manière à prêter à Aristote une théorie beaucoup trop avancée, qui n'est pas la sienne, qui ne pouvait éclore qu'à la suite des progrès que la science a faits depuis en notre siècle dans la philosophie de l'art.
Sous ce rapport, nous avons essayé nous-mêmes de rétablir la vérité historique. La thèse que nous avons soutenue est celle-ci : Le principe d'imitation posé par Aristote, quel que soit le sens attaché à ce mot, n'est pas moins l'imitation proprement dite. Ce qui le prouve, c'est qu'il assigne
l'instinct d'imitation pour origine à lart. Or, on ne peut admettre que cet instinct d'une nature inférieure en soit la vraie origine. Tout au plus en serait-il l'antécédent et la condition au sens restreint du mot. Il n'est pas plus le principe de l'art que le plaisir, rtSorn, n'en est la fin, pas plus que la vertu elle-même n'en est la fin dernière. Là-dessus, Aristote s'est radicalement trompé, et il devait naturellement se tromper. N'ayant pas vu que le beau, une beauté supérieure ou idéale, est le vrai but de l'art, il devait rester en deçà de la vraie conception esthétique.
Quand nous disons que l'instinct d'imitation ne peut être donné comme origine de l'art, nous n'entendons pas que l'art ne puisse avoir son origine dans un instinct. La double nature de l'homme, instinct et intelligence, sentiment et idée, se révèle dans toutes ses œuvres, particulièrement dans les œuvres d'art. Seulement ici l'instinct est d'un ordre supérieur. Il est propre à l'homme qui ne le partage avec aucun autre animal. Émané de sa nature spirituelle, il appartient à l'homme comme esprit ; il est la prérogative de l'être raisonnable et libre. C'est un besoin analogue au besoin scientifique, moral, religieux, philosophique. Vulgairement, on le nomme la soif de l'idéal.
Et ce n'est pas d'un idéal abstrait qu'il s'agit, tel que la science le poursuit, ni de l'idéal moral dont nous rapproche de plus en plus la pratique constante de la sagesse, ni de l'idéal religieux qui initie les saints à la vie divine ; c'est d'un idéal de beauté réalisée sous des formes sensibles.
Voilà la vraie origine de l'art. Aristote ne l'a pas vu et ne pouvait le voir. Il faut sortir de sa philosophie pour en avoir la conception claire et distincte. Aussitôt que l'homme a satisfait aux besoins de sa nature animale et de sa condition réelle, il en éprouve un d'une tout autre espèce qui n'a rien de commun avec l'instinct ou le besoin d'imitation. Non content de ce qu'il voit autour de lui, du spectacle des objets qui s'ofïrent à la vue, soit dans le monde physique.
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soit dans le monde moral, il aspire à sortir du réel en ridêalisant. 11 ne lui suffît pas d'en changer les proportions, d'en rectifier les traits, comme peut le faire une imitation habile. 11 veut en pénétrer le sens, en saisir le principe qui l'anime, l'idée qu'elle représente, dans des images plus transparentes et plus vraies que celles qui lui apparaissent dans le monde de la réalité. Son imitation de la nature est alors une vraie création. Tout art digne de ce nom est un symbole. Le véritable artiste, et lors même qu'il n'est pas libre dans sa création, comme le peintre en portraits, ne copie point servilement la réalité, traits par traits. 11 se fait une idée de l'ensemble et commence par saisir l'expression. C'est ce qu'un peintre célèbre appelait l'idée de la figure; tant qu'il ne l'avait pas dans l'imagination, il ne prenait pas son pinceau.
La pensée d'Aristote n'a point été jusque là. Ce qu'il a si bien vu et formulé comme étant l'objet de la science, à savoir l'essence (oj^ta) est aussi l'objet de l'art; mais l'un et l'autre se révèlent difl'éremment. La curiosité propre à l'un et à l'autre, Aristote ne la distingue pas. L'instruction, le désir d'apprendre qui s'ajoutent à son principe d'imitation ne suffisent pas. Il en est de même du perfectionnement moral. Aristote n'est pas allé au delà, et il ne le pouvait. Du pur instinct imitatif à l'activité créatrice de l'art, telle que nous l'entendons, il y a un abîme à franchir. La transformation de l'inférieur en supérieur est impossible. L'œuvre d'art, à tous ces points de vue, n'est toujours qu'une copie agrandie, embellie, choisie, d'un modèle abstrait, d'une généralité morale ou métaphysique; ce n'est pas le vrai idéal de l'art où l'idée ne fait qu'un avec la forme, où la forme représente et manifeste l'idée.
L'art, pour Aristote, n'est donc qu'une seconde édition, revue et corrigée du livre de la nature. Ce qui n'est point son véritable objet. Ainsi entendu, il reste au-dessous de sa vraie destination. On ne saurait trop le redire, l'art n'est
pas une simple imitation. C'est une création, dans le sens propre du mot. Il fait apparaître un monde nouveau de formes supérieures à celles du monde réel, plus intelligibles et plus expressives. En ce sens, il est, comme l'a dit Schelling, une révélation. Dans son œuvre d'imitation, l'homme ne se montre point un singe perfectionné. Libre création d'un esprit qui a conscience de sa haute origine, l'art proteste contre une pareille hérédité. C'est faire injure aux favoris des muses, poètes, [artistes, savants et philosophes, que de la leur attribuer.
On s'est efforcé (Miïller, Doring, Schasler, Teichmùller, Chaignet, etc.) de transformer l'instinct aristotélique d'imitation en un principe d'ordre supérieur, de traduire l'imitation en une véritable représentation de l'idée immanente des choses, pour parler la langue de Hegel. C'est d'abord forcer le sens des mots. C'est ensuite refaire la doctrine ancienne avec des éléments nouveaux et, par un accouchement laborieux, extraire de la théorie d'Aristote ce qui n'y est pas même à l'état d'embryon.
Nous ne nions pas que la doctrine d'Aristote sur l'art ne soit un progrès réel. La nature, comme il l'entend, est ellemême une chose vivante puisqu'elle est une force créatrice agissant en vue d'une fin. En ce sens, elle aussi est artiste. Il le dit très bien : « l'art imite la nature et la nature imite l'art ». C'est là une vue profonde. Mais le problème de l'art n'en reste pas moins à résoudre, et ce n'est pas la définition d'Aristote qui peut y aider. Il est même mal posé, car nulle distinction n'y est faite entre l'art imitatif ou d'agrément et les arts utiles qui, eux aussi, imitent la nature, l'achèvent ou la perfectionnent. Il y a toujours là deux termes : la nature et l'art, dont le rapport est à saisir. Quel est-il pour l'art imitatif? Selon Aristote l'art achève la nature, sTrtre/st, en s'y ajoutant; mais cela est commun à tous les arts. Aristote ne dit pas comment l'art imitatif est une catégorie des arts dont la fin est toute autre que celle des arts utiles,
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ce qu'il fait â son tour, pourquoi et comment il le fait, quelle est sa vraie fin ou mission qui n'est pas d'engendrer seulement le plaisir et par le plaisir de contribuer à la vertu. Il ne dit pas quel besoin sollicite l'homme à sortir du réel, à se créer des images d'une réalité invisible, à se donner le spectacle d'une nature nouvelle, vraiment idéale, qui l'intéresse autrement que la réalité et d'une façon supérieure. Il ne dit pas comment doit s'y prendre l'esprit humain, quelle faculté il doit mettre en jeu pour réaliser ses oeuvres, etc.
Si de tout cela Aristoie ne dit rien, c'est que sa notion de l'art ne le comporte pas. Avant que la réponse à ces questions puisse se faire, il faut d'abord qu'elles soient scientifiquement et philosophiquement posées, ce qui se fera longtemps attendre. Il faut que le principe d'imitation diversement interprété, retourné en tout sens, soit reconnu faux ou insuffisant, qu'un autre prenne sa place et le remette à la sienne. Mais tant que régnera la théorie de l'imitation, on aura beau répéter et traduire au sens large les textes d'Aristote, chacun apportant sa glose pour appuyer sa théorie; cela no suffisant pas, on aura beau interroger la doctrine entière du grand philosophe, refaire sa théorie à l'aide des quatre principes (Doring), rapprocher, grouper les quelques mots ou les passages de la Poétique, de la Politique, de la Rhétorique ou des Problèines, la lumière ne se fera pas. L'oracle sera muet. La construction, péniblement construite, sera facile à renverser.
Disons-le hautement : une conception nouvelle de l'art était nécessaire pour trouver la réponse à ces questions. Elle doit sortir d'un tout autre principe que celui de l'imitation. Cette conception nouvelle est celle que nous avons dite. Elle place l'art au niveau des formes les plus élevées de la pensée humaine. Ainsi devait débuter la science. Ce n'est pas d'un bond que l'esprit humain arrive au terme de son développement, dans la science de l'art.
comme dans toutes les autres. Qui pourrait songer à en faire un sujet de critique, au créateur,sur ce point de l'esthétique?
IV. — Une théorie des arts particuliers n'existe pas chez Aristote. Vouloir en tracer l'esquisse, d'après sa doctrine, pour chaque art en particulier, n'aboutit qu'à une construction systématique dont il est aisé de démontrer le caractère artificiel et arbitraire. Aristote, l'auteur de la Poétique, n'est pour nous que le théoricien de la poésie. Et encore ne l'est-il que pour le genre particulier dont il a étudié la nature et posé les règles, fart dramatique dans sa forme principale, la tragédie.
Œuvre à la fois empirique et spéculative, conçue et composée d'après le modèle du théâtre grec et de ses chefsd'œuvre, la Poétique d'Aristote contient, avons-nous dit, des règles et des préceptes d'une valeur absolue, et d'autres qui ne valent que pour la tragédie grecque. C'est à ce double point de vue qu'il faut l'examiner et la juger. Nous croyons lui avoir rendu toute justice et reconnu ses véritables mérites.
Ce n'est que l'ébauche d'une théorie partielle. On a pu voir ce qu'il y a en elle d'indestructible dans les limites où son auteur a cru devoir lui-même se renfermer. Le traité, tel qu'il nous est parvenu, n'est pas à comparer aux grandes œuvres du philosophe, à sa logique, à sa métaphysique, à sa physique, à son histoire naturelle, a sa morale et même à sa rhétorique. Il n'en fait pas moins honneur à celui dont le génie, avec son sens à la fois positif et élevé, s'y fait partout reconnaître et admirer. Dans les limites du genre oii l'auteur s'est renfermé, il restera un monument impérissable.
Mais en admettant les mérites supérieurs de ce traité, il a bien fallu montrer ce qui lui manque comme théorie de l'art dramatique et de la tragédie, telle que le progrès de la science esthétique nous la fait aujourd'hui concevoir. Le
tragique n'est défini, dans la Poétique, que par ses effets sur l'âme humaine. La définition célèbre d'Aristote, tant de fois répétée et commentée, ne porte en réalité que sur l'impression produite par le spectacle tragique, la terreur et la pitié. Il y a bien un mot final qui les distingue de la terreur et de la pitié réelle, la purgation ou la purification des passions, mais ce mot, si profond qu'il soit, ne sufllt point à remplacer la définition de principe. De là d'interminables disputes sur ce mot devenu le champ de bataille des interprètes, commentateurs, philologues, critiques, érudits, théoriciens de l'art de toutes les écoles.
Mais d'où vient le débat et pourquoi n'est-il jamais épuisé ? La cause est toujours la même ; la notion inexacte ou imparfaite de l'art qui doit servir de base à la théorie. L'art n'étant pas ou étant mal défini, il devient impossible de déterminer exactement la nature et le caractère de ses effets pour un art quelconque, pour l'art tragique comme pour tout autre, la musique, la comédie, etc.
Aussi, après avoir assisté à cette bataille de textes, où l'exégèse la plus subtile fait assaut avec une érudition savante, on sent le besoin de sortir de cette arène étroite où les combattants eux-mêmes ne voient pas bien clair, de s'élever au-dessus de cette atmosphère poudreuse où pénètrent difficilement les rayons du soleil, d'aller respirer un air plus libre dans une région plus haute et plus sereine. On a demandé aux philosophes ce qu'ils pensaient à leur tour, comment ils comprenaient le philosophe. Interrogés sur un point aussi grave qui est aussi de leur compétence, les chefs les plus illustres des écoles contemporaines ont répondu chacun dans le sens de leur système. Certes, leur réponse méritait bien d'être enregistrée à côté de celle des purs esthéticiens, lexicographes, philologues, érudits et autres théoriciens de l'art. Mais pour nous, cette glose nouvelle, quoique supérieure, a eu le défaut de n'être pas authentique. Il nous a fallu revenir à Âristote lui-même.
Tout en ayant confiance dansj cette ^méthode d'analyse, qui n'ajoute ni ne retranche rien à la pensée d'A.ristote, nous n'avons pas la prétention d'avoir clos un débat que les obscurités du langage d'Aristoie laisseront toujours ouvert à la critique. Tout au plus pouvons-nous espérer d'avoir mis un frein aux libertés de la méthode d'interprétation.
Tout ce qui touche, dans la Poétique d'Aristote, aux parties du drame et à sa composition, offrait moins d'intérêt, et aussi moins de difficultés. Nous avons cru devoir insister seulement sur Vaction et les caractères. Nous avons dû encore distinguer ce qui est absolu et ce qui est relatif à ce sujet dans les règles d'Aristote. Les trois unités n'ont pas la même importance, pour nous autres modernes, que pour Aristote. Mais il faut reconnaitre que cette triuité est dans sa pensée, qu'elle est aussi dans les traditions de la tragédie grecque. Pour cette raison, la règle élargie des trois unités a sa vérité. Il ne faut point oublier que la méthode d'Aristote prend toujours la réalité pour point de départ de ses théories. Son but est d'expliquer les choses, non de les convertir en idées, comme le fait Platon.
Quant aux mœurs et aux caractères, il n'y a qu'à admirer, chez Aristote, la force et la finesse de ses analyses, tout en faisant remarquer que, fidèle à l'esprit grec, il confond perpétuellement l'esthétique avec la morale, dans ses observations sur le but de l'art tragique. C'est encore un point dont la critique moderne aurait tort de lui faire un grief personnel. D'autre part, Aristote n'a pas vu que l'action ellemême est fatalement déterminée par le caractère des personnages dans le drame tragique. Cela semble résulter de la méthode qui a tracé les règles de l'art dramatique.
Tout en reconnaissant le caractère absolu des règles qu' Aristote a posées au sujet de l'art dramatique, il fallait aussi montrer ce qu'elles ont de relatif. Il est clair que l'idéal classique du drame, tel qu'Aristote en a tracé le plan
l54 •:,:] ; . l'esthétique^d'aristote.
et étudié l'organisme, d'après lesj œuvres dUj théâtre (grec, n'est pas tout à fait l'idéal qui appartient à une autre époque de l'art et de l'humanité. Ce sont, au moins des formes difiérentes. Un art nouveau, l'art moderne, qui, lui aussi, s'est immortalisé par ses œuvres, a dépassé le moule trop étroit de l'art et du théâtre grec. Si donc, il est des règles communes a ces deux formes de l'idéal, il est aussi des conditions qui leur sont propres. Celles-là mêmes qui subsistent comme lois éternelles de l'art, doivent s'élargir pour s'adapter à ces conditions nouvelles.
Limperiectiun de la science à ce degré, la position de l'esprit grec ne permettaient pas à Arisioie de l'apercevoir. De la, le côté périssable de sou œuvre qui laisse subsister ce qu'elle a de durable et d'impérissable. I)e là, la manière étroite, malgré ce qu'elle a de vrai, dont il a compris les autres genres de poésie, l'épopée, la comédie. De là, sou omission à peu près complète de la poésie lyrique.
Pour ce qui est des autres arts dont Aristote n a nullement essayé de donner la théorie, nous n'avons pas cru devoir y suppléer. Il nous a suffi de montrer en quoi sa manière toute pratique d'envisager la musique s'accorde avec ce qu'il dit de l'art en général, et de marquer la place qu'il lui fait parmi les autres arts. Quant aux arts du dessin, la sculpture et la peinture, Aristote en fait à peine mention. Son silence absolu sur l'architecture prouve qu'il ne la regarde point comme un art imitatif. Il ne semble pas avoir compris que la sculpture et larchitecture sont les arts par excellence de la Grèce, que lart moderne n'a point égalés au jugement même de l'esthétique moderne.