PLUTARQUE, CICERON
L'éclectisme : sa place dans l'esthétique ancienne ; sa valeur historique et philosophique. — Cicéron et Plutarque. — I. Cicéron. Caractères de son esthétique. — 1° Du Beau. Ses définitions du beau empruntées à Platon, à Aristote. — Du beau et du bien. Du beau et de l'utile. Leur accord, etc.
2'^ Des formes du Beau. Du décorum et de ses espèces. — Les mérites
de Cicéron comme moraliste esthéticien. — Du Laid et du Ridicule. — De la Plaisanterie. — 3" De l'Art et des Arts. — L'art et la division des arts. — Manière dont Cicéron conçoit l'idéal et le procédé de création artistique. — 4° Généralités sur l'art. Sa dignité; sa supériorité. La jouissance artistique, l'unité des arts, le goût, l'inspiration, etc. — 4° Les arts particuliers : la Poésie et l'Éloquence, la Mimique, la Musique et les arts du Dessin. — II. Plutarque comme moraliste et comme esthéticien. 1° Ses vues sur le beau et les arts en général. Sa théorie de l'imitation ; — 2° Son explication de la poésie et de la manière de lire les poètes. — La Musique, etc. — Conclusion.
Une place ne peut être refusée, dans l'esthétique ancienne, à ces hommes qui, sans avoir été de profonds penseurs, ni rien laissé d'original sur les matières relatives au beau et à l'art, n"ont pas moins, par leurs écrits, contribué, pour une part très grande, à l'éducation esthétique et morale de l'esprit humain dans les âges suivants. N'appartenant à aucune école, ne se déclarant exclusivement pour aucun système, ils se bornent, disent-ils, à faire un choix dans toutes les doctrines, de ce qui leur paraît vrai ou probable, retenant ce qu'ils jugent être le meilleur, rejetant ce qui, à leurs yeux, est faux, ou exagéré, sans trop se demander si les éléments qu'ils empruntent à des sys-
tèmes différents ou opposés s'accordent entre eux et se concilient. Ce sont les éclectiques; Cicéron et Pluiarquc, parmi les anciens, sont les plus illustres. Quoique placés à une assez grande distance, leur rôle ayant été à peu près semblable, nous les réunissons. Les autres, plutôt stoïciens mitigés : Boethus, Possidonius, Panéiius, etc., n'ayant rien à nous offrir, peuvent être négligés.
Borné au rôle modeste que lui-même ici s'attribue, l'éclectisme est loin de mériter les dédains de ceux qui traitent avec légèreté cette manière de philosopher. On ne peut nier d'abord qu'à l'époque où nous sommes, il n'ait rendude grands services, ne fût-ce que de conserver des doctrines qui, sans lui, seraient perdues et ignorées. Mais il a, par lui-même, d'autres mérites qu'il est bon en passant de rappeler :
1° Par la forme qu'il leur donne, il fait pénétrer dans tous les esprits les vérités fécondes et utiles que contiennent les vrais systèmes et qui en sont plus ou moins indépendantes. 2° Il est la seule méthode d'enseignement, vraiment libérale, qui convienne à la jeunesse. Sa devise est la maxime de Quintilien : eligere ex omnibus optima. 3° Lui-même peut y ajouter, soit en déduisant des principes les conséquences non aperçues des maîtres, soit en découvrant de nouvelles vérités, ce que tout esprit éclairé peut faire, bien qu'il soit hors d'état de les combiner et d'en former un ensemble. 4° Venu à la suite des grands systèmes, dont la critique a mis à nu les erreurs et les défauts, seul il peut remplir le vide que le scepticisme a fait dans les intelligences ; par là, préserver d'une stérilité complète le sol dévasté de la science sur lequel a passé le vent desséchant du doute. 5° Né de cette maxime elle-même vraie, qu'il y a de la vérité dans tous les systèmes, bien qu'aucun ne soit toute la vérité, il la met en pratique avec autant de sagesse qu'il peut. Peu affirmatif, il ne s'abstient pourtant pas déjuger; mais n'ayant de goût pour aucun excès, il se tient plutôt
258 l'esthétîquk après aristote.
dans la région moj^enne de la probabilité. C'est le droit du sens commun qui n'est pas, autant qu'on le dit, l'opposé de la raison spéculative. Mais il prend volontiers pour contrôle et pour guide la raison pratique. — Nous n'avons d'ailleurs à prendre sa défense que pour justifier la place qui lui est ici accordée.
De l'éclectisme il y a aussi à distinguer les degrés et les formes selon les époques et les esprits qui le professent. Lui-même partage les progrès de l'esprit humain et de la science. Celui dont il s'agit, de Cicéron, de Plutarque, de Sénèque, placé qu'il est au début est le plus faible. Il n'est pas, pour cela, sans valeur et mérite d'être, par nous, à son tour interrogé. Il 3' a d'autant plus d'intérêt qu'il s'agit d'une science qui en est, elle-même, à ses premiers essais et que les systèmes qui, incidemment, l'accueillent, manquant eux-mêmes, sous ce rapport, d'originalité, de profondeur et d'étendue, sont réduits à cet égard à des emprunts mal déguisés (1).
(1) Il est aujourd'hui de bon ton, chez nous et chez nos voisins, de mépriser ce qui s'appelle Véclectisme. Les épithètes les moins flatteuses sont données aux auteurs qui se rangent dans cette catégorie. « Ce sont des parasites de la philosophie. Leurs conceptions banales n'ont aucune valeur théorique ; ce qu'ils offrent, ce sont des lieux communs revêtus d'une forme oratoire ou Uttéraire. Tout au plus méritent-ils d'être classés parmi les rhéteurs. C'est de la Ehétorique philosophique, comme dirait Aristote : /5>3Toptx*3 où.oGO'foxxjOi, etc. » — Il est à remarquer que ceux qui le prennent de si haut sont eux-mêmes des esprits médiocres, dénués de toute originalité, et, en général, de fort mauvais écrivains, qui cachent le ^^de de leurs pensées sous de vagues et peu intelligibles formules. Mais, on l'a dit, il est plus facile de médire de l'éclectisme que d'y échapper. Le curieux, en effet, c'est qu'eux-mêmes sont des éclectiques. Autrement, on ne sait plus ce qu'ils sont : à moitié dogmatiques, à moitié sceptiques, idéalistes à la fois et réahstes, etc. Leur préférence s'attache à tel on tel philosophe qu'ils préconisent, sans adopter sa doctrine tout entière, ce qui ressemble bien un peu à la méthode qu'ils condamnent
I. — CicÉRON. — C'est d'abord comme moraliste que Cicéron est esthéticien. Le beau revient sans cesse à côté du bien et de l'honnête dans ses traités de morale. C'est aussi comme théoricien de l'art oratoire {de Orat. Orat. de Invent). Les préceptes sur l'éloquence doivent s'appuyer sur les principes de l'art en général qu'il invoque ou qu'il applique. Mais c'est aussi comme amateur et juge éclairé de ses œuvres. Ses discours et ses lettres sont semés de traits qui le font reconnaître comme tel, quoiqu'il affecte de rester ignorant de ces choses.
Dans cette partie de sa doctrine, Cicéron est ce qu'il est ailleurs, à la fois platonicien, stoïcien et péripatéticien, mais surtout platonicien ; rarement il est probabiliste ou nouvel académicien ; le sujet ne le comporte pas. La doctrine épicurienne est la seule qu"il rejette.
Nous nous bornerons à ce qui est le plus général.
L — Sur le Beau, il ne faut pas attendre de Cicéron des définitions bien exactes et bien précises. Un peu de phraséologie nuit toujours à la clarté distincte de sa pensée. Mais il est facile de dégager l'idée commune des diverses expressions qu'elle revêt. Cette idée est celle de l'ordre, ordo, laquelle réside dans la disposition au la convenance réciproque des parties. Selon la formule empruntée à Platon {Lois, 21), « l'homme est le seul animal qui comprenne l'ordre, ce qui convient, la mesure dans les actes et
chez les autres. Semi-platoniciens et aristotéliciens, semi-kantistes et semi-hégéliens, ou herbartistes, ils n'accordent leur admiration qu'aux auteurs de systèmes, mais sans donner, disent-ils, dans leurs écarts, et en faisant leurs réserves. Ils signalent les erreurs et les lacunes, marquent les desiderata, indiquent la nouvelle route à suivre, essaient à peine ou promettent d'y entrer. — Si ce n'est de l'éclectisme, c'est bien quelque chose qui y ressemble.
260 l'ESTHÉTIQVE, APRÈS ARISTOTE.
dans les paroles. Et c'est ce qui fait que dans les choses elles-mêmes qui frappent ses regards, il perçoit la beauté, la convenance des parties » (1).
A cette idée de Tordre se joint une autre qui. bien qu'accessoire, a son importance, celle d'une certaine forme ou apparence qualifiée elle-même de libérale : cum specie quadam Wberali. Du moins, c'est ce qui constitue le décorum et le caractérise, selon les stoïciens (2).
Une autre expression qui, elle aussi, revient sans cesse toutes les fois qu'il s'agit du beau, c'est l'éclat, la lumière, qui le rend visible. Les mots elucet, perhicei, expriment ce côté de la nature du beau, par où il se distingue et du bien et du vrai. Il en résulte que le beau, soit phj'-sique, soit moral, a la propriété d'être vu, contemplé, movet oculos, est in prompiu. C'est aussi d'être revêtu d'une certaine grâce, lepore, qui, elle-même, s'appelle la beauté, quœ dicitur pulchritudo (Ibid.).
Tout cela est stoïcien, sans doute, et même péripatéticien, mais avant tout platonicien. C'est l'idée platonicienne du Phèdre qui, plus tard, a fait définir le beau, la splendeur du bien ou du vrai. Cicéron, du reste, ne prend pas la peine de déguiser l'emprunt : Formam quidem ipsam Marce fili, et tanquam faciem Jionesti vides, que si oculis cernereiur miraMles amores, ut ait Plato, excitaret sapientiœ {Ibid., I. c. v).
Le côté subjectif lui-même ne fait pas défaut. Cicéron l'exprime à plusieurs reprises. Le beau, comme le bien, c'est ce qui plaît par soi-même, quod per se 7ioMs placet. Ce
(1) Unum hoc animal sentit quid sit ordo, quid sit quod deceat, in f actis, dictisque qui modus. Itaque eorum ipsorum quœ aspectu cernuntur, venuKtatem, convenientiam partium sentit. (Z)e Offic I, iv.)
(2) Eani sic deBniunt (Stoicii) ut décorum esse velint quod ita naturaî consentaueum sit, ut moderatio et temperantia appareat cum specie quadam liberali. {De 0/., I, 27.)
LES ECLECTIQUES, CICERON. 261
qui, par son seul aspect, nous émeut, sua specie commovct. C'est ce qui nous Ibrce à Taimer par sa nature même, à natiira ipsa diligcre cogimur. Cela est vrai, surtout de la beauté morale ou de la vertu, mais aussi de tout genre de beauté. Il suffit que nous apercevions cet harmonieux accord des parties d'un tout et la grâce qui y est répandue pour que sa vue nous réjouisse. Et delectat hoc ipso quod omnes paries cum quadam lepore consentiant ( de O/nc, I, 27, 32).
Entre le beau et le Men, toutefois, n'y a-t-il pas une différence? A l'exemple d'Aristote {Siipr a j T^. 19), Cicéron soulève la question, qu'il effleure sans la résoudre. Le point est délicat, il en voit la difficulté. Il est plus aisé, dit-il, de le comprendre que de l'expliquer, comprehendi quam explanari. L'identité d'abord est évidente. Tout ce qui est beau est honnête, tout ce qui est honnête e<t beau. Les stoïciens l'avaient dit : nam quod honestion est decet et quod decet honesium est (IMd.). Seulement, en quoi consiste la diûérence ? Qualis autem differentia sit honesti et decori ? C'est là le problème. Ne sachant trop que dire, en somme> il ue répond pas. Il voit bien qu'il y a quelque chose, quiddam, qui doit s'ajouter à la vertu pour que bonne elle soit aussi belle, et qui, répandu autour d'elle, est comme son auréole. Aussi, ce n'est pas par une raison cachée, recondita quadam ratione, qu'on l'aperçoit, mais elle se rend visible, sed sit inprojnptu. Ce quiddam^ dit-il encore, peut plutôt s'en séparer par la pensée que dans la réalité, cogitatione magis quam re separari queat. Or, pris à la lettre, cela veut dire qu'en soi la différence n'existe pas, puisqu'elle ne réside que dans la pensée du spectateur, non dans r 'bjet lui-même.
Et, en effet, dans l'esthétique ancienne, ainsi qu'il a été remarqué, toutes les fois que la question se présente, l'identité est affirmée; la différence s'efface ou elle se réduit à une simple nuance que notre esprit saisit, mais qui est
262 l'esthétique après aristote.
bien plus encore dans le sujet que dans l'objet. Ou la beauté, le decus, le décorum, n'est qu'un vêtement brillant répandu sur l'objet beau, ou sur la vertu et toutes les vertus; de même que la beauté du corps qui consiste dans la convenance réciproque, ou l'harmonie de ses parties ne peut se séparer de la santé, Ut vennstas et pulchritudo corporis non potest a valetudine ; sic hoc de quo loquimur décorum iotum illud quidan est in virilité confusum, sed mente et cogitatione distinguitur {Ibid.).
Évidemment, le problème reste à résoudre, mais il ne faut pas demander au moraliste romain quil nous fasse voir clairement ce que la sagacité profonde du génie d'Aristote et de Platon n'a pas su bien pénétrer et nous dévoiler.
La difiérence du heau et de l'utile est beaucoup plus aisée à saisir et à déterminer. L'école stoïcienne l'avait si nettement, si clairement marquée, que leur successeur ne pouvait y faillir à son tour. C'est ce qu'il fait en termesqui ne laissent pas d'équivoque. Le beau comme le bien est ce qui est louable en sou perse laudabile, ce qui doit être cberché et admiré pour sa seule nature ou excellence propre sans aucun égard à son utilité, qiiod detracta orani utilitate jure laudatur. L'utile n'est rien en soi ; il n'a de valeur que par le but auquel il se rapporte et dont il est le moyen, qu'il s'agisse d'un bien réel ou seulement relatif, delà jouissance ou du bien moral. Les deux termes sont donc essentiellement difîérents.
L'accord, néanmoins, subsiste, s'il s'agit de l'utilité véritable. Or, on sait comment il se fait dans la doctrine à la fois stoïcienne, platonicienne et péripatéticienne (V. Cic. de Offic, III). La formule est celle-ci : «^ Tout ce qui est bonnête est utile, et tout ce qui est vraiment utile est honnête {Ibid.). Seulement, le rapport des deux termes, la subordination de l'un à l'autre (Ibid.), doit être sévèrement maintenu.
Mais le rapport inverse existe-t-il ? En outre, ce qui est
vrai du bien moral ou de l'honnête par rapport à l'utile, l'est-il pour tous les genres de beauté, de façon que partout et toujours là où est la vraie utilité, là aussi soit la beauté, de même qu'elle suit le bien moral et en est toujours la conséquence ?
Le problème n'a pas la même clarté et la solution est moins absolue. Cicéron, toutefois, sans être aussi affirmatif, semble se déclarer pour cette opinion. Les exemples qu'il donne font croire que c'est bien sa conviction. L'accord lui apparaît au moins dans sa généralité. Ces exemples, il les choisit surtout dans le genre qu'il cultive et qui lui sont le plus familiers : Téloquence ou l'art oratoire. Le principe posé, il l'étend aux autres arts, même à la nature entière. C'est ainsi qu'à propos des ornements du discours, de Ornatu oraiionis et numéro verborwn (de Ot^at., III, c. Il), il dira :
« Pour la parole comme pour la plupart des choses, la nature, par un merveilleux effet de son industrie, a voulu que ce qui est le plus utile fut aussi ce qui offre le plus de grandeur et même le plus de beauté. » Sed ui in plerisque rehus, incredibiliter hoc natura est fahricata, ut ea quœ maximam utilitatem in se continerent, eadem h idereni plurimum vel dignitatis vel sœpe venicstatis {de Orat., III,
c. XLVl).
Ailleurs, à propos delà prononciation, Cicéron rappelle cet accord de l'utile et du beau: quod ut dixî paulo ante, plurimis in rébus, quod maxime utile, id nescio quopacto, etiam decef^e maxime (Ibid., 49).
Cet accord se manifeste dans la nature. Elle semble l'avoir en vue dans l'ensemble des êtres et dans la constitution de chaque être ; dans la forme ronde, la plus belle comme la plus utile, dans la structure des animaux, des plantes, dans la structure du corps humain (1).
(1) Incolumitatis ac salutis omnium causa videmus hanc statum ease
264 l'esthétique après aristote.
De cette alliance de l'utile et du beau résulte pour l'orateur que ce qu'il y a de plus utile, les armes les plus propres au combat sont aussi les plus belles : ut quidquid fit utiliter ad piignam,iderii ad aspectum etiam sit ad venustatem {Or ai., LVIII).
Ceci, dans l'esprit antique, serait peut-être moins vrai de l'orateur moderne, dont les armes les plus propres à lui assurer la victoire, ne brillent pas toujours d'un bien vif éclat. Mais il faut se contenter de la généralité du fait.
D'ailleurs, ceci ne contredit pas ce que disent les stoïciens eux-mêmes, qu'il y a des choses belles qui ne sont pas utiles, la nature ayant pour but de varier ses productions. Là, le pur ornement suflSt comme pour la queue du paon, le plumage varié et changeant de certains oiseaux.
On remarquera aussi qu'en tout cela il s'agit, comme dirait Kant, de « finalité interne » ou de l'appréciation des choses entre elles plutôt que de leur relation avec nos besoins. L'utilité rentre alors dans la convenance, attribut essentiel du beau chez tous ces philosophes.
II. Des formes du beau. — Cicéron n'a ici rien de remarquable à nous ofîrir, si ce n'est peut-être la manière dont il qualifie les deux genres de beauté, virile et féminine, celle de l'homme et de la femme. Ce sujet, que d'autres depuis ont traité avec plus d'ampleur et de spécialité, est par lui très bien indiqué. La grâce, la dignité, sont d'heureuses
totius mundi ac naturae, rotundum ut cœlum, etc. — Hœc tantam habeant virn ut paululum immutata cohœrere non possint, tantam pulchritudinem, ut species ne excogitari possit ornatior. — Keferte nunc animum ad hominum vel edam cœteroruni animantium formaui et figuram, nullam partem corporis sine aliqua necessitate effiectani, totum que quasi perfectam reperietis arte non casu. — Qiiid in arboribus in quibus non iruHCus, non rami, non folia nisi ad retinendam conservandum que naturam ? Nusquam tamen est ulla pars niai venusta.
LES ECLECTIQUES, CICÉRON. 265
expressions qui ont conduit à la distinction du beau et du sublime. (V. Schiller, A7imuih und Wûrde. Kant, Du sentiment du beau et du sublime) (1).
En ce qui est du beau, morale il n'y a guère à ajouter à ce qui a été dit à propos des stoïciens que Cicéron suit textuellement, quant au fond de la doctrine. Néanmoins, il faut lui savoir gré, comme on l'a dit, des applications qu'il a su faire de leurs principes aux devoirs de la vie, où il est à la fois moraliste et esthéticien.
L'esthétique, a-t-on dit, s'y confond avec la morale. Les deux sciences au moins se donnent la main ; leurs préceptes sont les mêmes. Seulement ce qu'aucun philosophe ancien n'a remarqué, c'est que le point de Yue est différent. Ce que l'une, en effet, ordonne ou commande, l'autre le conseille ; l'une parle au nom de la conscience, l'autre invoque le goût, facultés fort différentes. Les deux législations sont distinctes, bien que, le plus souvent, l'une soit conforme à l'autre. En vain chez les modernes cherche-t-on à les faire rentrer l'une dans l'autre, on n'y parviendra pas, sans ôter à la morale son caractère sacré d'autorité, ce qui la détruit.
L'accord néanmoins subsiste. Imbu comme ses devanciers de cette même idée, Cicéron, je le répète, fait l'application de la façon la plus heureuse de ce principe commun aux deux sciences, de Vhonnête et du beau. Il y aurait injustice à lui refuser ce mérite. Nulle part chez aucun moraliste ancien n'a été mieux mise en relief l'efficacité de la culture esthétique sur les mœurs que dans la partie du de Officiis, consacrée à cette classe de devoirs qui entrent dans la catégorie du décorum comme il l'appelle. Avec une complaisance très grande il énumère les formes ou les espèces : devoirs de convenance ou de bienséance, de politesse et
(1) Quœ autem pulchritudinis duo gênera sunt, quorum in altero venustas est, in altero dignitas, venustatem muliebrem ducere debemus, dignitatem virilem. (De Off., I, 26).
266 l'esthétique après aristote.
d'urbanité, de mesure à garder dans les actes, les sentiments, les paroles, l'extérieur du corps, et toutes les relations de la vie sociale. C'est un code achevé de politesse et de sociabilité dont tous les articles sont à maintenir aujourd'hui comme alors, qui ne peuvent être abrogés ni, sous peine de grave déchéance, tomber en désuétude.
L'auteur y part de ce principe à la fois platonicien, stoïcien, on doit ajouter aristotéticien, que la vertu en soi et par elle-même est belle (les stoïciens disaient seule). Elle l'est en général, m omni honestaie, elle ne l'est pas moins dans toutes ses parties. Ainsi toutes les vertus sont belles : 1° La sagesse est belle. Il est beau de connaître et honteux d'ignorer, de même d'errer, de se laisser tromper, errare, nescire, decipi est et malum et turpe (I. iv) ; 2° La justice est belle et toutes les choses justes sont belles, jusia omnia décora ; 3° Le courage est beau ; ce qui se fait virilement et part d'une grande âme parait beau, dignum décorum videtur. Et ainsi la beauté est répandue sur toutes les vertus. Elle en fait l'éclat, l'amabilité, la grâce. Mais s'il est une vertu dont elle soit comme l'attribut essentiel, c'est la tempérance, temperantia. Sa fonction spéciale n'est-elle pas en effet d'introduire partout à l'extérieur comme à l'intérieur de la conduite humaine la mesure, la modération, la décence, l'à-propos, en un mot la convenance. Le modus lui appartient, le ni trop ni trop peu, en toute chose si difficile à observer et à garder selon le proverbe antique.
Développant ce principe, Cicéron en poursuit l'application dans tous les détails de la vie, soit privée, soit sociale. Rien n'y est oublié. Si quelques préceptes peuvent paraître minutieux, on aurait tort de le blâmer. Les anciens, les Grecs surtout, y attachaient avec raison une extrême importance : selon la maxime : Ex mininiis magna deprehenduntur {Ibid). Lesstoïciens définissaient la vertu, le bien moral, un accord interne et harmonieux de toutes les formes de l'âme ou une symphonie, avuoo-Aa. Sans cesse, la morale
est comparée à i'art et à la musique. Et c'est ce que l'ait également Cicéron, leur disciple. Aussi, ne s'étonnera-t-on pas de voir ici le moraliste ériger en devoirs exacts et en prescriptions sérieuses tout ce que nous traitons d'accessoire souvent et à tort d'indifférent, c'est-à-dire tout ce qui concerne la bienséance -et les bonnes manières, la convenance dans le maintien, les gestes, la manière de s'asseoir, la démarche, le regard, les gestes, jusqu'au mouvement des mains, status, incessus, sessw, accubitus, vultus, manuum, motus, etc. Tout cela sans doute varie selon les personnes, les temps, les lieux, etc., mais ne doit pas moins être soumis à la même règle de convenance : ce que les acteurs et les histrions eux-mêmes, au théâtre, savent si bien observer. L'habitation elle-même doit-être en rapport avec celui qui l'habite. Ornanda est dignilas domo, non a domo tota quœrenda, etc. Naturellement, ce qui est de la parole et du discours n'est pas omis. Le ton lui-même doit en être modéré. Les socratiques ont fourni le modèle. Sic ergo hic sermo in qiio socratici maxime excelluni lenis minime que pertinao:. Il s'agit aussi de la pUiisanterie et du jeu de joco et ludo (Ibid.)
Tout ceci est delà morale, dira-t-on; sans doute, mais aussi de l'esihétique, de la science du beau comme de celle du bien, on ne peut le nier, surtout s'il s'agit de la science ancienne.
Ce qui a trait à la plaisanterie et au ridicule appelle spécialement notre attention.
IIL DU LAID ET DU RIDICULE. — 1° Le Laid. Sur la laideur proprement dite, soit physique soit morale, il n'y a rien à demander à Cicéron qui soit théorique. Plotin est le seul philosophe ancien, on le verra, qui ait abordé le sujet en métaphysicien.
Un point est à noter cependant en faveur du moraliste romain, comme ayant su du moins reconnaître et choisir le
268 l'esthétique après aristote.
vrai parmi toutes ces doctrines, dans ce qui avait été observé avant lui sans doute par l'une d'elles, en contradiction avec le cynisme. Il s'agit d'un genre de laideur auquel répond la pudeur {verecundia), comme ayant sa raison d'être en elle-même au point de vue naturel. Les raisons à l'appui sont loin d'être à dédaigner.
La pudeur était méconnue par les cyniques comme un préjugé.
Leur maxime est qu'on ne doit pas avoir honte de ce qui est naturel. A ce titre, ils traitent comme indifférentes les choses que le commun des hommes tiennent pour laides ou honteuses aussi bien qu'immorales.
Cicéron combat cette doctrine. La raison qu'il donne est tirée de la nature elle-même qui, dans la structure du corps humain, a voulu marquer cette différence. Le principe est la distinction des organes du corps humain, des fondions auxquelles ils sont affectés, les uns relatifs à la vie animale ou de pure nécessité, les autres à une vie supérieure, spirituelle ou humaine. Les hommes n'ont fait ici qu'imiter la nature elle-même et suivre son enseignement. D'où il suit qu'il ne faut pas écouter les cyniques ni, parmi les stoïciens, ceux qui sont de leur avis (1). La preuve est excellente, qu'elle soit stoïcienne, péripatéticienne ou autre. Peut-être le Timée de Platon l'a-t-il inspirée.
2° Le Ridicule. — Ce sujet que Cicéron, comme Aristote et Platon, fait rentrer dans la laideur, n'avait guère été étudié qu'au point de vue empirique et pratique surtout par
(1) Principio corporis nostri magnam natura ipsa vidatur habuisse rationem ; quœ formam nostram, reliquam que fîguram, in qua esset species honesta, eam posuit in promptu; quœ autem partes corpoiis ad necessitatem datœ, adspectum essent deformem liabitura, atque turpem, eas contexit atque abdidit. Hanc natura? tam diligentem fabricam imitata est hominum verecundia. (^De Off., 1, 35.)
LES ECLECTIQUES, CICERON. 269
les Rhéteurs, comme partie importante de l'art oratoire. Cicéron qui fait à peu près de même, n'est pas moins intéressant étant plus près ou sur la trace des vrais philosophes.
Le problème, on le sait, est très complexe, très varié, très délicat ("F, Suprà, p. 99.) Il offre unelacune considérable dans l'esthétique ancienne, Platon l'avait à peine indiqué (Philèbe.) Aristote, dans sa Poétique (ch. y), promet de l'analyser et se borne à le définir. Dans sa Rhétorique qui offre tant de précieuses analyses, il est à peu près oublié. Cicéron qui avait dit avant lui ce qu'avaient dit les Rhéteurs, entreprend de le traiter à son tour ex professo dans le de Oratore (liv. II, ch.Lviii). Le morceau, regardé commeune digression, n'est pas moins pour nous digne d'intérêt.
Procédant méthodiquement, il l'étudié sous cinq faces : de Risu quinque : 1° dans sa nature : ridiculum quid sii ; 2" dans sa cause : unde sit ; 3" s'il convient à l'orateur de l'employer : sit ne oroAoris risum movere? 4° jusqu'où il doit aller, quaienus; 5° quels sont les genres de ridicule, quœ sint gênera ridiculi ? 1° Sur le premier point (quid sit ipse risus), Cicéron ne se sent pas de force ni assez philosophe ; il se récuse. Ce que ni Démocrite ni d'autres n'ont pu faire, il ne le tentera pas ; 2° Quant à la cause du rire, qu'est-elle ? Aristote avait défini le ridicule un certain défaut inoffensif, à;j.ia-.ntjix rt«vw3jvov. Cicéron, qui avait sous les yeux la Poétique, est moins clair. Selon lui le ridicule est comprisdansune certaine laideur, iurpiiudineetdeformitate quadum continetur. Il ne dit pas laquelle. Il ajoute, croyant expliquer : hœc enim rideiiiur vel sola vel maxime quœ notant turpitudinem aliquam non turpiter. Ce non turpiter assez équivoque, s'applique-t-il à l'objet ou au sujet ? D'ailleurs le pourquoi n'est pas donné. Le problème reste à résoudre, si délicat qu'il défie la sagacité des Rhéteurs et de bien d'autres. On le verra pour Quiutilien. — Nous passons sur le troisième et le quatrième point où il no s'agit que de
270 l'esthétique après aristote.
l'orateur. Le cinquième (gênera) est anal3'sé avec beaucoup de soin^ de finesse et fournit matière à des observations d'une grande justesse, où la division des choses et des mots (in re indicio) est suivie comme dans Aristote pour les sophismes. Revenant sur le principe, Cicéron fait remarquer que ni un insigne malheur ni une insigne perversité ne sont risibles, ce qui avait été dit du tragique par Aristote, on s'en souvient au sujet des caractères f5i«2?>"^.^ Cela rentre toujours dans le milieu, mais ne nous dit pas ce qu'est en soi le ridicule, et pourquoi l'impression qu'il produit est telle.
Cicéron voit encore très bien qu'une certaine difformité corporelle et des défauts physiques prêtent à rire. Est enim difforrn.itas et corporis vitiorum satis bella materies ad jocandum, (de Orai. II. 59.) Il en est de même des défauts et des vices dans l'ordre moral. — C'est encore vrai, mais lesquels ? et pourquoi ? Cicéron répète : quand cela ne va pas jusqu'à un certain excès. Aristote avait dit, où xxrà râo-Kv aaxtav. Cicérou ajoute qu'il ne faut pas que le rire s'adresse aux personnes qui nous sont chères ou dans le malheur. Aussi les choses les plus aisément tournées en ridicule sont celles qui ne méritent ni haine ni une trop grande pitié (1).
Tout cela est bien observé, mais le problème philosophique n'a pas fait un pas (2).
Le principe n'est pas trouvé, qui doit être le lien de toutes ces parties du ridicule. Il faut savoir gré à Cicéron d'avoir soulevé la question et de l'avoir traitée à sa manière ainsi que de ses observations qui conservent leur valeur et leur intérêt.
En ce qui concerne les espèces du ridicule, la science s'est
(1) Quauiobrem muteries omnis ridiculoriira est in vitiis quœ eimtvita liominum neque carorum neque calamitosorum. {Ibid.) ,
(2) Itaque ea facillime luduntur quœ neque odio magno neque raisericordia maxima digna sunt. (Ibid.)
avec lui enrichie aussi d'observations de détail qui ont pu être plus tard utilisées par ceux qui ont essayé la théorie d'une des formes les plus difficiles à systématiser de la pensée humaine. (/. Paul. Zeising, etc.)
Il y aurait sur la plaisanterie et ses genres principaux à comparer Cicéron àAristote. Nous n'hésitons pas à attribuer avec la priorité la supériorité au philosophe. Le moraliste romain qui lui-même excellait dans la plaisanterie a du moins très bien et nettement formulé les deux genres principaux qui s'appliquent à la fois à la vie humaine et à sa représentation idéale dans l'art; surtout à la comédie, etc. : Duplex omnino est jocandi genus, illum illiberal e,pelulans, flagitiosum, obscœniim, allerum elegmis, urbanum, ingeniosum : Ce dernier genre pour lui est celui de Plaute et de l'ancienne comédie attique. Les livres des socratiques en sont remplis, Sed etiam socraticorum libri referti sunt. (de Off. I. 29.)
in. UArt et les Arts. — Cicéron n'est pas théoricien. Toute de sens commun, sa définition de l'art est d'abord celle-ci. Les arts sont compris dans la notion de faire et d'agir, infaciendo et agendo. ou encore d'élaborer quelque chosQ, aliquid moliendo (A cad. I, ii, 7). L'art diffère delà science, laquelle se borne à voir seulement les choses par l'esprit, tantum rem animi cernit. (IMd.) Cette définition très vague elle-même ne se maintient pas ; on voit la musique, par exemple, apparaître ici à côté de la géométrie. (Ibid. ll.j La définition aristotélique est autrement claire et distincte (Suprà,^^. 30.). Sur les pas des stoïciens, Cicéron en donne une plus savante dont la base est l'induction. « L'art se compose non d'une ou de deux perceptions, mais de plusieurs d'où sort une règle ; c'est ce qui sert à distinguer l'homme habile de l'ignorant : ars quœpotest esse nisi quœ non una aiU duabas sed multis animi percepiionibus
272 L'ESTHETIQUE APRES ARISTOTE.
constat ? Quœ si subsiraxeris , qui distindues ariificem àb inscio? {Acad. IL 9.)
Si l'on passe à la Division des arts, on retrouve moins complète celle qu'avait donnée Aristote {Met. 1.) et qu'accepte aussi le sens commun, celle des arts nécessaires à la vie, et des arts d'agrément : partem. ad usum vitœ, partem adohlectationem. {DeNat. deor. II. 59.jLes arts utiles ou de nécessité sont l'agriculture, l'art de bâtir, de tisser des étoffes, de fabriquer l'airain^ le fer, etc. Les arts d'agrément sont la peinture, la sculpture, la musique (1). (Ihid.) On ne voit pas apparaître la poésie, qui, sans doute, fait classe à part.
Une autre division est celle des arts libéraux et des professions sordides ou serviles qui libérales habendi qui sot^didi sunt{deoff. 1.42^. Ceux-ci, que sont-ils? Selon la pensée antique, tout ce qui se fait en vue du gain ou est mercenaire esttitre de servitude, auctoramentumservitutis. L'expression a même une singulière énergie pour désigner les artisans : opiflces que omnes in sordida arte versantiir, nec enim quid quam ingeniwn habere potest offîcina. (Ibid.)
Quant aux arts libéraux^ ce qui les caractérise c'est ou une sagesse supérieure ou une grande utilité : autprudentia majorant non mediocris utilitas . A ce titre, la médecine et l'architecture en font partie tt^ doctrinœ rerum honesta^mm honestœ. (Ibid). Toujours, la même confusion des arts et des sciences théoriques et pratiques.
Mais ce qui est ici tout romain et caractéristique, c'est ce qui est dit de l'agriculture. Elle est placée au premier rang parmi les arts. Rien de meilleur, de plus digne d'un homme libre, nihil autem agricultura melius ; ni/iil uberius, nihil dulciuSj nihil homine libero dignius. {Ibid).
(1) Illa necessitatis, cultus dico agrorura... — Itaque ad pingendum, ad fingendum, ad scalpendum, ad nervorum cliciendos sonos... atquehœc oblectationis. {Ibid.)
De la seconde série ou des arts d'agrément, que pense Cicéron ? Est-il ici platonicien, aristotélicien, stoïcien ? Sans doute il est plutôt platonicien. Mais éclectique il ne l'est pas seulement. Dans ce qu'il emprunte il est difficile de l'accorder avec lui-même et avec les autres, ce qui est évident pour le principe même de l'art et la manière dont il conçoit l'idéal et la manière de le réaliser.
1° Il admet d'abord que la nature en général est le modèle que l'artiste doit imiter. Sous ce rapport il est plutôt aristotélicien : ars autera quum a naiura profecta est, etc. — Nisi natura moveat et delectel, niliil sane egisse videtur.
Mais fidèle au procédé éclectique qu'il affectionne, il ne s'en tient pas à l'imitation pure et simple. L'art doit choisir dans les objets divers qu'offre la nature, ce qu'ils ont de meilleur et de plus beau, afin d'en composer une beauté supérieure. Ainsi comment s'y prendra le peintre s'il veut représenter le tj'pe parfait de la beauté féminine ? eoccelleniem midiehri'i formœpulchritudinemf Cicéroti raconte à ce sujet l'histoire des Crotoniates (cf. Pline) qui, voulant décorer leur temple, font venir Zeuxis et lui demandent le portrait d'Hélène. Ils lui amènent d'abord de jeunes garçons. Le peintre demande les plus belles jeunes filles {formosissimas). Il en choisit cinq : quinque deligit, etc. La raison, dit Cicéron, c'est qu'il ne crut pas trouver tout ce qu'il cherchait, pour la beauté, dans un seul corps. La nature en effet n'a pas distribué ses dons de façon à tout épuiser en un seul genre ; elle les a répariis de manière à ce qu'à un avantage se joint une imperfection. Neque enim putavit omnia quœ quœreret ad venustatem uno in corpore se reperire posse, ideo quod nihil simplici in génère omni ex parte perfecttwt natura expolivit. Itaque tanquam cœteris non halntura quod largiatur si uni cuncta concesse^nt, aliud alii, cotnmodo aliquo adjuncto incoimnodo muneratur (de huent. 11. I. — cf. Xenoph. Me/,/. Ul).
Rien de mieux ; c'est on le voit, de l'éclectisme dans l'art.
274 l'esthétique après aristote.
Seulement que fera le peintre si, sans cesser d'être belles ces cinq beautés diôerentes se contredisent? Celle-ci est grande, celle-là plutôt petite. Une ou deux sont blondes; les trois autres brunes. Ici de beaux yeux bleus, là de brillants yeux noirs. Cbez presque toutes les airs du visage sont Tifs, animés, la physionomie est souriante ; pourtant il en est une dont les regards très doux sont langoureux, etc., etc. Déjà embarrassé de choisir, le peintre le sera bien plus de réunir, de fondre ensemble ces traits divers de la beauté féminine pour réaliser son type supérieur. Je ne doute pas que son génie n'y réussisse. Mais aune condition, c'est que la pluralité dans son esprit ait son centre dans l'unité, et que cette unité lui apparaisse ; autrement de son procédé il se pourrait qu'au lieu d'une Hélène, il résultât un monstre. C'est que le grand point n'est pas de choisir ou même de combiner, mais d'harmoniser. Pour cela, l'unité du type est nécessaire. La pluralité s^-^ule, qu'elle soit de cinq ou de cent, ne le donne pas. Cicéron ne s'en est pas aperçu, ni Socrate non plus dans l'atelier de Parrhasius. (Xénoph. Mém. III. 10). Il en est comme de sa philosophie et des sj'stèmes qu'il cherche à combiner et à concilier en nombre plus ou moins grand et qui n'ont pas tous, dira quelqu'un, Cicéron lui-même, la beauté, en tout point, des Crotoniates.
Il y a pourtant une idée juste dans ce morceau, c'est que la nature, en effet, elle qui travaille en grand, disperse ses dons, ou les qualités des êtres, en des objets divers et que par là, l'imperfection se joint partout à la perfection de ses œuvres. L'art dont le cadre est restreint, l'art qui opère en un point limité de l'espace et du temps, doit, dans cet étroit espace, concentrer les rayons de la lumière naturelle et diffuse ; il doit faire reluire l'idée totale ailleurs répandue dans l'ensemble. Pour cela, il choisit, élimine, retranche et ajoute afin d'offrir aux regards dans un tout synoptique ce que la réalité elle-même nous montre disse-
miné, séparé, non purifié des accidents et des accessoires qui offusquent et masquent l'idée. Mais, pour cela, il est d'autant plus besoin que cette unité supérieure apparaisse à l'esprit de l'artiste lui-même, que son imagination la saisisse et s'en inspire. C'est proprement la création artistique bien diff'érente du procédé éclectique décrit par Cicéron, et qu'il n'a pas vu ni pu voir.
2° Mais voici une autre manière de concevoir Vidéal et de le réaliser, qui est surtout la sienne, empruntée qu'elle est à Platon et qui à ce titre est célèbre et partout citée.
Ici la notion est toute différente et le procédé, on peut dire l'inverse, sans que l'auteur s'en soit douté. Il s'agit de la fameuse définition de l'orateur parfait et à ce propos de la description du procédé qu'aurait suivi Phidias pour représenter son Jupiter Olympien.
Cicéron qui regarde Téloquence comme le premier des arts cherche, on sait, à donner de l'orateur une définition, qui en exprime la perfection idéale. Le passage est célèbre. Neque enim artifex (Phidias) cum faceret Jovis formam, coniemplabatur aliquem a quo similitiidinem duceret ; sed ipsius in mente insidehat species pulchriiudinis eximia quœdam, quam intuens, in ca que defixus ad illius similitudinem artem et manum dirigebat. {Orai. II).
Il ne s'agit plus ici d'observer et d'imiter le réel, ni même de choisir et de comparer pour composer de divers éléments du réel un tout plus parfait. L'idée préexiste, elle est présente à la pensée de l'artiste, qui la transporte dans son œuvre, qu'il contemple comme son modèle et qui dirige son an et sa main.
Cet idéal, c'est Vidéal abstrait, que la raison seule possède. Et, pour qu'on n'en ignore la source, Cicéron ajoute ; has rerum formas appellat ideas ille non intelligendi soliim sed etiam dicendi gravissimus auctor et magister Fiato. (IbidJ.
276 l'esthétique après aristote.
Mais l'objection s'élève de nouveau plus grave encore et plus sérieuse, ici l'inverse de la précédente. Cette idée présente à la pensée de l'artiste et qui est son modèle, d'où vient-elle ? Est-ce la raison seule qui la fournit ? Est-elle descendue du monde des formes, de la région pure des idées ? Ainsi en doit-il être au sens de Platon qu'invoque Cicéron. Or, est-ce bien ainsi que les choses se passent? Est-ce ainsi que s'exécute le travail qui s'accomplit dans la tête de l'artiste? Cette forme de la beauté, forma, species pulduHtudinis, que va prendre le marbre, c'est la forme humaine, celle d'un homme et qui plus est d'un grec. Elle s'est transfigurée dans la pensée de l'artiste ; mais elle lui vient des sens, de l'expérience, de robser\ationdecequi est autour de lui. L'idéal et le réel s'y sont mariés ensemble. La fusion des deux termes s'y e^t opérée. Autrement cette figure de Jupiter ou de Minerve ne sera pas une figure, ce ne sera celle ni d'un homme ni d'une divinité. Le réel y est donc nécessaire, et antérieurement aperçu.
Aristote ici reprend sa revanche sur Platon, l'imitation du réel en ce sens est au moins une condition de la création artistique. Bref, l'idéal artistique c'est l'idéal réalisé ou le réel idéalisé : la fusion intime et la pénétration réciproque des deux termes. Mais Cicéron ne le comprend pas, et avec son maître Platon, ne pouvait ainsi le comprendre.
En y regardant de près, on trouverait chez lui au moins l'ébauche ou le pressentiment d'un troisième idéal. L'imitation elle-même y devient une interprétation ou le réel se transforme presqu'en idéal. Sans doute, la vérité, dit-il quelque part, surpasse l'imitation, sine duMo vincit imitationem Veritas. {De Orat. III. 5). Mais si, dans Vaction oratoire ou théâtrale, elle suffisait pour produire son efïet, l'art serait inutile : si saiis in aciione efficeret, ipsa per sese arte profecto non egeremus. Seulement, comme la passion la trouble, il faut [éliminer les choses qui l'obscui'cissent afin que les
traits saillants soient mis en relief: discutienda sunt ea quœ oljscurant, ut ea quœ sunt eminentla et prompta sumenda. {Ibid. de Orat. III. 57).
Cicéron semble reconnaître ici la supériorité de l'art sur la nature. L'imitation }• est en ce sens plus vraie que la réalité. L'art y serait son interprète. Mais il ne le dit pas et sa pensée elle-même est à interpréter.
La conclusion est que partout chez l'esthéticien ou le théoricien de l'art on trouve des aperçus élevés, de nobles tendances, des essais de reproduction des grands modèles, mais nulle part une théorie précise concordante et cohérente. C'est le défaut de tout éclectisme, de celui-ci surtout qui en est à son début.
IV. Nous regrettons de ne pouvoir suivre Cicéron sur les points oii il y aurait beaucoup à le louer, qu'il a su le mieux traiter parce que étrangers à toute théorie précise et en dehors des problèmes si difficiles de l'art, ils étaient mieux à la portée de son talent d'orateur et d'écrivain.
Nous nous bornons à indiquer :
V Sur Vexcellence de l'art et la supériorité des arts libéraux, comparés aux arts utiles : l'éloge des athéniens qui ont su y attacher plus de gloire. Non quantam quisque prosit sed quanti quisque sit ponderandum est, etc. (Brutus, LXXIII) ;
2° Sur les jouissances de l'art. Qicis est omnium qui modo cum Musis, etc. (Tusc, V., c. 23). Suavissimus pastus animorntn, etc. {Ibid. 36). Quid est dulcius otio Utterat'^m. {Pro A7'Chia VII. Definib. IL, xxxiv);
3° Sur la nécessité à.liono7^er les arts. Honos alit artes. Tusc. I. n. — Comparaison des Grecs et des Romains. Ibid ;
4° Sur l'unité de l'art, et des arts, malgré la diversité des formes et des talents. (De 07^at. IIL vi et vu).
5° Sur l'inspiration poétique. Negat sine furore Démo-
278 L'ESTHETIQUE APRÈS ARISTOTE.
c?'itics que^nquatn poetam magnum esse posse. — Quod idem dicîtPlato. DeDivinat. I. 27 — 55. M., de Orat. IL 10. Cf. Pro archia VI IL Tusc. L 26.
6° Sur le goût ou le sens du beau. Son universalité ; le goût est naturel à tous les hommes, il se manifeste surtout dans le sentiment de la musique. Omnes tacito quodani .^ensu sine idla arte aut ratione quœ sunt m nrtWus ac rationibKS recta et pjrata dijudicant. (De Orat. III. 41)
Cicéron montre très bien aussi la différence de l'ignorant et du savant, si grande dans la production des arts comme dans le goût qui les juge. {Lbid. ch. 4). Cette variété de goût n'empêche pas la diversité, varia quœ sunt judicia, {Orat, XI.)
7° On ne reconnaît pas moins un disciple de Platon et des stoïciens dans son dédain de l'opinion vulgaire en matière d'art comme de morale, dans son appel à la raison libre de tout préjugé. Tuo tibi Judicio est utendum {Tusc., II, 2G.)
V. Les Arts pjarticidiers. — Il y aurait aussi à recueillir les jugements que porte Cicéron sur chacun des arts, la poésie, la musique, les arts du dessin. Nous en signalerons l'esprit et les points les plus généraux.
1" Au premier rang, aux yeux de Cicéron, se placent les arts de la parole : ïéloquence et la poésie. L'éloquence, l'art par excellence, est le premier des arts libéraux. La poésie ne vient qu'après. Lui-même avait été poète, et au dire de Plutarque, très bon poète, ^.oi/.zrt; ùokttoç. Quoique sa postérité en ait jugé autrement, ce que l'orateur romain pense de la poésie n'est pas à négliger.
La poésie est voisine de l'éloquence. Est finitimus oratori poeta [De 0)^at. l. 10). En quoi en diSère-t-elle ? Il faut l'avouer, la limite n'est pas bien marquée. La différence porte sur la forme et le degré, non sur l'essence. Plus astreint au rhythme, la liberté du poète est plus grande
dans l'emploi des mots : numcris adstrictm% vcrbonan anle/n liccnHa v.herior.
Il use à peu près d'autant de genres d'ornements. Sous ce rapport il va v'e compagnie et presque de pair avec l'orateur, mulU!< rero oniandi generibus sociiis ac pcne par. De la sorte, comme il sera dit plus tard, la poésie est une sorte d'éloquence Elle est comme l'espèce du genre. (V. Tacite, infra.)
De cette confusion lésulte la subordination de l'une à l'autre, et le mérite du poète sera apprécié suivant cette règle. Il sera loué en raison des qualités qui le rapprochent le plus de l'orateur, ac laudahUior poeta quod viriutes oj^atoris persequitur, quum versusit adstrictior. (Orat. 20). Jusqu'ici c'est toujours la versification qui fait la différence.
Cela n'empêche pas que Cicéron ne dise ailleurs que l'orateur doit éviter de ressembler trop au poète^ même quand le sujet qu'ils traitent est le même. Eadem quurn faciamus quœ poeta, effugimua tamen in o^mtione poematis similitudinem. {Orat. I. 59).
Lui-même voit bien cependant que cela ne donne pas la diâérence. Les poètes avaient soulevé cette question, (?2iMnam esset quo ipsi différant ah oratoiHMis ! Longtemps c'est par le nombre et la versification qu'ils se sont distingués, numéro et versu. Mais la prose n'a-t-elle pas aussi le nombre? Celle de Platon et de Démocrite est plus poétique que celle des poètes comiques; l'essor est plus grand, l'éclat du style n'est pas à comparer.
Ce n'est donc pas la versification seule qui est la vraie qualité du poète. Qu'est-elie ? Cicéron la donne ainsi : «Quelles que soient la grandeur et la magnificence de certains poète?, je trouve qu'ils diffèrent des orateurs, et par la licence qu'ils prennent plus que nous de créer des mots nouveaux ou de les combiner, tamen in ea quem licenttain statuo mojorem esse faciendoruni iungendorum que ver-
borinn, et il ajoute : par cette envie ou ce besoin qu'ils ont de plaire qui leur fait donner plus de soin aux expressions qu'aux choses : xoluptoM vocibus, magls quam reJms inse?^viant.
La diflFérence, on le voit, est toujours verbale, à moins qu'on ne la place dans ce seul mot : voluptati, l'agrément dont les paroles sont le moyen. L'orateur, lui, vise à un autre but que de plaire ; plaire^ pour lui, n'est que le moyen, la fin est de persuader le vrai, la justice, l'utile, etc.
En tout cela Cicéron est toujours l'orateur, il ne s'écarte guère d'ailleurs de ses modèles. Il est moins profond qu'Aristote et Platon, mais c'est a Platon qu'il revient. La preuve en est le jugement sévère qu'il porte ailleurs contre les poètes. Comme Platon {Rép. X), il reconnaît le charme de la poésie, mais il trouve qu'elle amollit l'âme, et il approuve l'arrêt du grand philosophe qui bannit les poètes de sa République. Sed vides ne poetœ quid malt afferard, lamentantes inducunt fortissimos viros... Recte Igitur a Platone educantw eœ ea civitate, etc.... Tusc, IT, xi.
Ce qui est dit de V Histoire est dans le même esprit. Elle aussi est de l'éloquence la voisine, Jmic generi (eloquentiœ) historia finitiyna est. Ce que Cicéron voit en elle, c'est la narration ornée, la description fréquente d'un pays, le récit des batailles, de plus les harangues et les exhortations dont elle est entrecoupée, in qua et narratur ornate et regio sœpe aut piigna describitur ; Intet^ponantur etiojni conciones et exhortationes... Le mot seul d'Aristote qui distingue l'histoire de la poésie a autrement de profondeur. {Suprà, p. 57).
Ce à quoi il s'attache, c'est la différence de style dont l'orateur doit s'écarter comme de celui des poètes. Plus uni et plus coulant, il n'est ni aussi serré ni aussi vigoureux. T7^acta quœdam et flicens (oratio) non hœc contorta et
«cm (Orai.,xix). — Cicéron blâme les orateurs de son temps qui prennent pour modèles les historiens. (Orat. ix).
Nous ne le suivrons pas dans l'application qu'il fait de ses principes à la musique du langage. {Orat. xix). Deux choses surtout flattent l'oreille : le son et le nombre, somcs et numerus. Choisir des paroles dont le son est agréable, bene sonantia verba ; non comme chez le poète, eœquisita ad sonmn sed sumjjta in medio, (ibid.)
VI. La Mimique. — La Mimique est un art secondaire qui fait partie surtout de l'art oratoire et de l'art dramatique, mais qui existe aussi séparément (1). On sait toute l'importance que les orateurs anciens attachaient à l'action. (Démosthène, Cicéron, ibid.).
Ce serait ne pas rendre justice à Cicéron que de l'omettre dans son esthétique. On ne peut nier qu'il n'ait écrit sur ce sujet dans le De oratore, liv. II, des pages excellentes et d'un caractère général.
Tous les auteurs qui ont traité après lui de la Mimique et de laPhysiognomoniqueontdû le consulter et le citer. Nous nous bornons à signaler ses intéressants chapitres. De orat., II.
La Musique. — Sur la Musique, il y a peu à dire. On peut constater d'abord la ressemblance avec Aristote, non moins avec Platon, au sujet du sentiment de l'harmonie comme étant inné à tous les hommes. A propos de la période oratoire, Cicéron fait très bien remarquer que la foule au théâtre qui n'a pas étudié la versification ni appris à distinguer les syllabes, les brèves et les longues, si l'ac-
(1) Voy. notre article sur la Mimique, dans le système des arts. Revue philos., septembre 1889.
282 l'esthétique après aristote.
teur vient à broncher, s'en aperçoit, etc. — La nature en a ainsi placé le jugement dans nos oreilles (1).
Tous les nombres entrent dans la prose comme dans les vers. Pourquoi plaisent-ils? C'est par la même raison. Si, quand on entend réciter des vers, le plaisir consiste en ce que l'oreille est accompagnée d'un sens muet qui saisit la mesure que l'art a notée, dans le discours, c'est par un jugement semblable que nous apprécions, dans ses plus petites parties, le nombre et l'harmonie. (Tbid., ch. lvii.)
On trouve aussi une explication pythagoricienne de l'origine de la Musique par l'imitation du mouvement des astres. (Rep. XI, Songe de Scipion).
Quant à l'influence morale de la Musique, Cicéron, qui redevient tout platonicien, donne son assentiment à Platon : Assentior enùn Platoni nUiil tara facile in animos icneros atque molles influe^^e quam varias canendi sonos, quorum dici viœ potest quanta sit vis in utramque partem. Il approuve sa sévérité dans les lois et celle des législateurs qui interdisent tout changement dans la Musique. Negat mutari posse musicas leges, etc. On sait ce qu'en pensait aussi Aristote et son disciple Aristoxène {Supra, p. 175).
Les arts du dessin. — Nous avons encore moins à dire des arts du dessin. Ce n'est pas que Cicéron les méprise. Il reconnaît le génie des grands hommes qui se sont illustrés dans ces arts; il cite souvent leurs chefs-d'œuvre; sans cesse
(1) In versu quidem tlieatra tota exclamant si fuit una syllaba aut brevior, aut longior, nec vero multitude pedes novit, nec ullos numéros tenet, nec illud quod offendit, nec cur aut in quo offendat, intelligit; et tamen omnium longitudinum et brevitatum in sonis, sicut auctarum gravium que vocum, judicem ipsa natura in auribus nostris collocavit. (Orator, 41.) — Aures vei animus aurium nuntio naturalem quaradam in se continet vocum omnium mcnsionem. (Ibid., 63.)
il emploie des comparaisons où la morale mise en parallèle avec l'art, s'autorise de ses exemples. On voit que lui-même est un amateur et un connaisseur, il y a plus, comme on l'était alors, un collectionneur. Était-il archéologue? Il préfère au moins les œuvres de l'ancien style. Seulement qu'attendre pour l'intelligence des arts de cette classe (la sculpture, la peinture, l'architecture) en ce qui est des principes, d'un juge si éclairé qu'il soit, qui place les arts de la parole à une telle hauteur et leur attribue une telle supériorité, qu'il ne voit plus chez les arts qui s'adressent à la vue qu'un moyen de perpétuer le souvenir des hommes et des événements qu'ils représentent ? N'est-ce pas méconnaître leur nature et leur véritable rôle que de voir dans les statues et les images des grands maîtres des simulacres des corps, non des âmes ou des esprits, de croire qu'ils n'ont rien exprimé de leurs desseins et de leurs vertus? Or, c'est ce que semble croire Cicéron (1). Est-il vrai que les artistes du corps, artifices corjmris, n'aient rien fait pour perpétuer la mémoire des grands hommes, et cela parce que le Spartiate Agésilas ne voulut avoir son portrait ni peint ni sculpté (ce dont on ne lui sait aucun gré), et que le petit livre de Xénophon a plus fait pour sa louange que toutes les statues et les images des hommes {Wid.y.
Faut- il rabaisser la statuaire et la peinture (2) à ce point de méconnaître le rôle à la fois moral, religieux, politique de ces arts ? Cicéron paraît oublier que luimême a pris pour modèle de son portrait de l'orateur le chef-d'œuvre de Phidias : le Jujjiter Olympien. Mais à un éclectique il ne faut pas demander d'être toujours consé-
(1) An, quum statuas et imagines, non animorum simulacra, sed corporum, studiose multi summi homines reliquerunt, consiliorum relinquere ac virtutum nostrarum effigiem non niulto malle debemus, summis ingeniis espressam et politam ? {Pro Archia, XI.)
(2) Artifices corporis simulacra ignotis nota facere quœ vel si nulla
284 l'esthétique après aristote.
quent. Cette sévérité de logique convient aux auteurs de
systèmes.
II. — Plutarque. — Plutarque est un moraliste, non à proprement parler, un philosophe. Même en morale, où pourtant il excelle, pas plus qu'en toute autre partie de la philosophie, il n'a d'opinions à lui, encore moins de système. C'est un écrivain aimable, qui se plaît à discourir sur toutes sortes de sujets, mêlant ses vues de bon sens et de sagesse pratique aux aperçus théoriques qu'il emprunte aux philosophes illustres qui l'ont précédé, à Platon, à Aristote, à Socrate, à Pythagore, etc., à Platon surtout, son modèle, dit-il, et son guide. Encore n'est-il platonicien qu'autant qu'il peut l'être sans suivre le hardi et profond penseur au delà des limites étroites où le bon sens sait se renfermer. Platonicien, il est aussi aristotélicien, mais dans le même sens. Ce qui lui plaît surtout d'Aristote, c'est l'esprit tempéré, le juste milieu éloigné des extrêmes. Le ni trop ni trop peu serait sa devise. Il y revient sans cesse. Aussi, du stoïcisme, ne saurait-il goûter les excès. 11 en signale les défauts sans toujours le comprendre. Quant à l'épicurisme, qui pour lui est l'erreur absolue, il le combat à outrance en lui-même et dans ses conséquences.
On voit en quoi Plutarque est éclectique. Placé dans l'histoire assez loin de Cicéron, si par beaucoup de points il lui ressemble, en d'autres il diâère de lui notablement. Il est loin de l'égaler par la hauteur des vues, l'allure méthodique,
essent, nihilo sunt tamen obscuriores clari viri. Neque enim minus est Spartiates Agesilaus ille perbibendus, qui neque pictam neque fictam imaginem suam passus est esse, quam qui in eo génère elaborarunt. Unus enim Xenopliontis libellus, in eo rege laudando facile omnes imagines hominum statuasque superavit. (Cic, Epist. ad Div , L. Lucceio.)
LES ECLECTIQUES, PLUTARQUE. 285
l'ampleur exubérante et le talent de discussion dans l'exposé et rappréciation des doctrines. Déjà, dans le courant des Alexandrins, il participe de leur esprit sans s'élever aussi haut, et n'est pas à l'abri de leur tendance chimérique, sinon mystique. A part les thèses paradoxales où apparaît trop souvent le rhéteur, ses œuvres morales ne sont pas moins le recueil le plus utile et le plus attachant que l'antiquité nous ait transmis en fait de morale pratique (1). Les traités de Plutarque comme ses Vies conservent tout leur mérite d'abondance facile, de grâce et d'harmonie de style, d'intérêt puisé dans les exemples, les anecdotes et les comparaisons que lui fournit son érudition variée, quoique peu sûre, en un mot tout ce qui le fera toujours goûter et lui a valu les éloges des écrivains moralistes (V. Montaigne).
Que peut-il être comme esthéticien ? Il va sans dire qu'il n'a pas d'opinions personnelles sur les points de théorie qui nous intéressent, sur le beau, l'art, chacun des arts, etc. Des doctrines qu'il emprunte, il ne sera pas un interprète d'une sagacité bien profonde. Dans l'application qu'il fait aux questions qu'il traite, des principes dont il se sert, il ne faut pas s'attendre qu'il soit d'accord ni avec eux ni avec lui-même. Le critérium moral devra partout chez lui dominer et dicter tous les jugements. — Les sources principales de sa doctrine esthétique sont: 1° les Propos de taUe ; 2" le traité de la manière de lire les Poètes; 3° sur la Musique.
l. — Sur le Beau. — Un simple fragment d'un traité cité par Stobée, sur l'éloge de la beauté, nous fait connaître sur le beau la pensée du moraliste ; elle est d'un spiritualisme exagéré : « L'homme est un composé d'une âme et d'un corps. La beauté du corps est l'ouvrage de l'âme. Lors donc que vous calomniez la beauté, vous outragez sans y
(1) Voy. 0. Gréard : Plutarque comme mxtraliste.
286 l'esthétique après aristote.
penser Tàme elle-même, de qui découle la beauté du corps. » — Ceci fait songer à Plotin (infrà), qui a dit que l'âme seule est belle. Aristote pourrait, en un sens, revendiquer la priorité; l'âme étant, selon lui, la forme du corps, l'entéléchie du corps organisé {de anima). Dans un autre traité : de V Amour {Stob., dise, lxiv), le moraliste signale les dangers de la beauté, surtout celle du corps chez les femmes. La beauté morale seule est salutaire.
« Le feu ne brûle que ceux qui le touchent ; mais la beauté enflamme ceux qui en sont éloignés. Sa vue seule peut exciter les passions. Les beautés de l'âme seule sont les garants de notre salut. La beauté des femmes sert à réveiller les désirs. » Cela ne sort pas du lieu commun de la morale pratique.
II. — Sîir l'art en général et la division des arts, on chercherait vainement quelque chose de clair et de précis. Partout la confusion des arts et des sciences. Les arts nobles ou d'agrément se distinguent des arts utiles sans que le caractère et le but en soient bien marqués. Plutarque envisage l'art (Disc, de La Fortune) comme né de l'intelligence humaine ou de la raison, non du hasard et de la fortune ; ce qui est aristotélicien et paraît dirigé contre Épicure et les épicuriens. « Les arts nés de la prudence sont une portion de la prudence. » (IMd.)
La division des arts est aussi peu précise et toute de sens commun: 1° Il est des arts que le besoin a fait inventer dès les premiers temps et qu'il conserve encore. ■ 'est la nécessité qui nous a tout appris : l'art du tisserand, l'architecture, la médecine, l'agriculture. 2" D'autres furent introduitspar la. volupté : l'art des parfumeurs, des cuisiniers, des barbiers, des teinturiers. 3° Il en est d'autres que les hommes apprennent et cultivent à cause de leur pureté et de leur exactitude : l'arithmétique, la géométrie, l'astre-
nomie, qui se propagent, suivant Platon, par le charme qui y est attaché (V. Stobêe).
On ne voit pas trop en tout cela à quelle catégorie appartiennent les arts du beau. Est-ce à la seconde ou à la troisième? La division d'Aristote est autrement claire et précise.
III, — Le point saillant de la doctrine esthétique de Plutarque est sa manière d'entendre et d'expliquer Iq principe de Vimitation dans l'art.
Ici lacomparaison avecAristotequ'ilasouslesyeuxnepeut manquer d'oflrir un assez vif intérêt. Dans les « Propos de table », la question se pose ainsi : « Pourquoi l'imitation de la colère et de la douleur nous cause-t-elle du plaisir, tandis qu'une colère et une douleur véritables nous affligent ? — La réponse est celle-ci ! « L'homme né raisonnable et avec un goût naturel pour les arts, éprouve une impression agréable lorsqu'il voit une chose faite avec art et intelligence. La nature a mis en lui l'amour du beau et le goût des arts. Dans les ouvrages que nous admirons, l'intelligence et l'art sont unis à la matière ; l'adresse et la subtilité plaisent à l'homme parce qu'elles lui sont analogues. L'homme qui imite parfaitement, fait paraître sa finesse et sa dextérité » (Symp. Y.)
C'est bien, on le voit, l'imitation prise au sens le plus étroit que Plutarque admet comme principe de l'art et de la poésie. Pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, il y revient dans son traité : de la manière de lire les Poètes. Le commentaire qu'il en donne, accompagné d'exemples qui le font encore mieux comprendre, a dû servir à d'autres, à Boileau, etc., pour expliquer et justifier le principe.
La Poésie y est comparée à la peinture.
L'imitation c'est la ressemblance exacte et d'autant plus artistique qu'elle est plus exacte. Le plaisir vient de la similitude parfaite.
288 l'esthétique après aristote.
Le passage mérite d'être cité en entier. « Voulez-vous, garantir les jeunes gens de cette séduction en leur mettant sous les yeux les œuvres des poètes, commencez par les avertir que la poésie est un art imitateur et rival de la peinture, non pas seulement que la poésie est une peinture parlante et la peinture une poésie muette.
« Il faut outre cela leur apprendre que lorsque nous voyons dans un tableau la figure d'un lézard ou d'un singe ou le visage d'un Thersite, le plaisir et même l'admiration que cette vue nous cause ne vient pas de la beauté des objets, mais de leur ressemblance. Ce qui n'est point beau naturellement ne peut jamais le devenir. Mais l'imitation vraie et naturelle d'un objet agréable ou affreux est toujours sure de nous plaire; si au contraire la peinture nous représentait un objet hideux sous des traits aimables, elle pécherait contre la convenance et cesserait d'être vraisemblable. Les peintres imitent quelquefois des actions criminelles. Tiraomachus, par exemple, a peint Médée égorgeant ses enfants; Théon, Oreste poignardant sa mère; Parrhasius, Ulysse contrefaisant le fou, et Chérephane, des images lascives. Faisons bien sentir aux jeunes gens que, dans tous ces tableaux, ce n'est point l'action imitée que nous louons, mais l'imitation heureuse que le peintre en a faite. Comme la poésie représente aussi des actions et des mœurs criminelles, il faut qu'ils sachent que dans ces peintures qu'ils admirent, ce n'est pas l'action même qui mérite leur approbation, mais le rapport et la convenance de l'imitation avec l'objet représenté. Par exemple le cri du cochon, le bruit d'une poulie, le sifflement des vents et le mugissement des vagues sont désagréables à entendre. Ils plaisent cependant quand ils sont bien imités, comme faisait Parménon pour le cri du porc et Théodore pour celui de la poulie. Nous avons horreur d'un malade couvert d'ulcères, mais nous voyons avec plaisir le Philoctète d'Aristophon et la Locuste expirante de Siianon. »
Des objets naturellement hideux doivent être peints sous des couleurs hideuses. Les pantoiiffles que Démonède avait perdues étaient d'une forme désagréable ; mais elles allaient aux pieds de Démonède (Ibid.)
Plutarque, on le voit, ne s'élève pas au-dessus de l'imitation la plus exacte, au sens vulgaire, et du plaisir qu'en ce sens elle procure. Il n'est pas question d'idéal.
On dira qu'il a mal compris Aristote. — Soit — mais on conviendra qu'Aristoteyprête bien un peu (F. Sup7^à,p. 34). Un éclectique a pu s'y tromper.
Ce qui est curieux, c'est de voir comment le principe, ainsi admis et interprété, le moraliste esthéticien va s'y prendre pour résoudre la question morale et pédagogique que lui-même s'est posée, sur la manière de lire les poètes, pour préserver les jeunes gens de toute impression fâcheuse, et même les édifier par cette lecture. Voici en abrégé son explication.
1" La poésie est une imitation ; mais, dit Plutarque, elle est aussi une fiction. — Comment cela s'accorde-t-il avec l'imitation exacte ? Ce second principe ne contredit-il pas le premier? Plutarque ne s'embarrasse pas de si peu. Il y a plus> la fable, nous dit-il, est l'âme de la poésie. Le poète n'imite pas seulement, il invente; la poésie vit de fictions, elle est pleine de mensonges, et c'est précisément ce qui la rend dangereuse. C'est là-dessus qu'il faut éclairer la jeunesse.
Et alors le bon Plutarque de s'évertuer à trouver des moyens d'échapper aux contradictions de toute sorte que sa thèse sème sous ses pas.
Le moyen le plus simple est d'abord d'oublier le principe d'imitation (il l'oublie tout à fait) ; ce qui supprime tout désaccord. Le second principe, la fiction, lui donne plus de souci. Le diïBcile est de sauver la morale en conservant la poésie.
Platon est plus conséquent, il bannit les poètes. Mais
290 l'esthétique après aristote.
Plutarque est plus accommodant ; il hait les extrêmes. Le raisonnement de l'esthéticien éclectique est quelque peu subtil. En substance, le voici :
1° La poésie a pour but de plaire ; son vrai but est le plaisir, elle excite les passions; de plus, les poètes sans cesse se contredisent entre eux, leurs récits sont pleins de mensonges ; 2° mais, d'autre part, si l'on sait bien s'y prendre pour faire lire et interpréter les œuvres poétiques, on voit que la poésie est une préparation à la philosophie, pour des esprits encore incapables de goûter et de comprendre la vérité pure.
L'antinomie n'est pas moins évidente. Comment la lever, réconcilier les deux principes ?
Le grand point, c'est d'avoir un critérium qui permette de discerner le vrai du faux, le bon du mauvais dans les œuvres des poètes. Ce Critérium, c'est la vérité philosophique. La vraie poésie est faite pour orner et embellir la vérité; si elle ne l'enseigne elle doit l'enseigner. Autrement elle est une dangereuse enchanteresse. — C'est très bien, seulement nous voilà loin du principe de la pure imitation et du plaisir quelle procure. La fiction elle-même doit se légitimer ; elle ne le peut qu'autant quelle est toute morale, ce qu'il n'est pas facile de trouver même chez les plus grands poètes. Il faut aussi qu'elle soit purement symbolique, non une imitation, mais une expression, un vêtement de la vérité morale, une pure allégorie. — Rien de tout cela n'apparaît bien nettement à l'esprit du moraliste et ne l'embarrasse. Il donne imperturbablement ses conseils du reste fort sages sur la manière de comprendre les poètes et de débrouiller la vérité morale que leurs œuvres recèlent. On y voit reproduite toute la symbolique des Stoïciens et aussi déjà celle des Alexandrins. Citons- en quelques exemples.
La poésie e.st un art imitatif. Dès lors, que doit-elle imiter ? Les bonnes ou les mauvaises actions ? Les bonnes
sans doute pour les faire aimer, mais aussi les mauvaises pour les faire haïr. Ainsi font les bons, les vrais poètes. La règle est bien un peu étroite, et il est à craindre que la plupart des poètes, même les plus grands, n'y puissent satisfaire. Comment expliquer les caractères mauvais, qu'une fidèle imitation, pourtant, rend agréables à considérer?
Plutarque s'en tire comme il peut, par le besoin de varier, par la lutte des passions nécessaire à l'action et qu'elle-même on aime à contempler, etc. Mais le point scabreux, c'est toujours la fiction. Que dire des inventions des poètes sur les dieux, des aventures scandaleuses de Mars et de Vénus, de Jupiter même, le père des Dieux? Platon, lui, est inflexible. Plutarque qui haït les extrêmes est plus accommodant ; seulement ses explications sont naïves.
1° Le grand moyen pour lui, c'est de prévenir^ de mettre en garde et de conseiller la jeunesse. Il ne voit pas que c'est condamner la poésie toute entière et la rendre au moins suspecte. Il faut prévenir les jeunes gens que la poésie fait peu de cas de la vérité. Les poètes représentent des actions criminelles. —2° Les prévenir qu'eux-mêmes ne les approuvent pas et qu'ils les attribuent à des hommes pervers. Homère n'a pas d'égal sous ce rapport. — 3° Quelquefois il y a des leçons dans les événements eux-mêmes, leçons indirectes sous l'écorce de fictions faciles à apercevoir. Les fables sont des énigmes, des allégories. La leçon directe est-elle mauvaise, on passe du sens moral au sens physique. Exemple, l'adultère de Vénus et de Mars découvert par le soleil. Cela signifie que les personnes sont nées sous l'aspect de Vénus et de Mars quand ces planètes sont en conjonction de Jupiter et Junon; c'est aussi l'épuration de l'air par le mélange du feu, etc., etc. — 4° Les contradictions qui se trouvent dans les poètes ce sont desjeux, des convenances de caractères dans les personnages. Les Dieux blessés par les hommes, combattus par d'autres, etc. — « Un principe, dii-il, qu'onnepeut trop répéter auxjjeiines gens, c'est que lapoésie
292 l'esthétique après aristote.
dans ces imitations se plaît à embellir les actions et les mœurs dont elle offre le tableau sans négliger la vraisemblance qui seule peut rendre l'imitation agréable et intéressante. »
Encore un nouveau principe : cette vraisemblance qu'estelle ? Or, la vraisemblance veut qu'on présente dans les actions les vices mêlés aux vertus (C'est l'imitation du réel). Puis la poésie, en s'écartant de la vérité, veut répandre la variété dans ses ouvrages. — 5° Un autre moyen : Rapprocherles pensées des poètes des maximes des philosophes, dépouiller la poésie de ce qu'elle a de fabuleux, lui ôter son masque, etc., etc.
Mais alors queluireste-t-il? quel a été son véritable rôle?
Plutarque nous le dit :
« Lorsque les jeunes gens entendent pour la première fois les maximes des philosophes, si opposées à ces fausses opinions, ils sont troublés, interdits, presque découragés. Ils ont peine à soutenir cette lumière brillante. Il faut donc leur présenter d"abord une lumière pourainsi dire équivoque, entremêlée d'ombres et d'obscurités, qui les prépare à fixer le grand jour de la philosophie. » — C'est à peu près ce qu'avait dit Lucrèce, le disciple d'Epicure {Suprà x>- 213)
La conclusion est celle-ci : « Que, par l'efifet d'une sage instruction, ils soient conduits par la poésie elle-même au sanctuaire de la philosophie, comme des amis familiarisés avec elle. »
On voit pourquoi Plutarque s'écarte ici de ses modèles, Platon et Aristote, et se rapproche des Stoïciens et des Alexandrins. La poésie d'arbord exclue, mal traitée, puis réhabilitée, devient un symbolisme allégorique dont il faut pénétrer le sens mystérieux et profond. A ce titre elle est une initiation, un préambule de la philosophie.
Mais en tout cela que devient l'imitation exacte et le plaisir qu'elle procure ?
LES ECLECTIQUES, PLUTARQUE. 293
La Musique. — Quoique Plutarque ait composé un traité spécial sur la musique, il y a très peu, pour nous, à en tirer. Utile pour l'histoire de cet art chez les anciens, ce morceau est rempli de documents et de détails techniques de nul intérêt philosophique. Les principes ne sont pas abordés. A peine quelques mots sur la vertu morale de la Musique (1).
On ne peut en extraire que quelques parties générales où l'on retrouve le moraliste d'accord avec ses prédécesseurs platoniciens, aristotéliciens et stoïciens, comme ceci {Synvpos. Ouest V.) : « Qu'il faut éviter avec soin une musique efféminée et comment on doit s'en défendre. ~ Critique d'Aristote comme trop indulgent sous ce rapport. — Sur les plaisirs de l'ouïe et de la vue comme étant propres à l'homme et du ressort de l'âme. - Exposé du sentiment de Pythagore sur la Musique comme puissant moyen d'adoucir et de calmer l'âme, de manier et d'apprivoiser les passions rebelles. — L'âme humaine est formée sur les nombres et les proportions, etc. — Les instruments que l'art a inventés expriment avec énergie la volonté et les mœurs de ceux qui les touchent. — Le milieu dans la vertu est le milieu qui consiste dans l'harmonie des sons. — Tout cela est un reflet du Pythagorisme allié à l'Aristotélisme. — L'amour enseigne la Musique, etc. — Sur la Danse {Sympos. VIL c. XV.) — Trois parties dans la Danse : marche, figure, démonstration, comparaison de la Danse avec la poésie. La danse est une poésie muette, la poésie une danse parlante.
Ce qui ressort de cet examen des vues esthétiques de Plutarque, c'est 1° la faiblesse de ses aperçus théoriques; 2° l'insuffisance du bon sens même le plus savant et le plus
(1) « Le dialogue sur la Musique, plein de renseignements précieux, manque tout à fait de l'intérêt qui s'attache aux larges aperçus historiques. » (E. Egger, 268.)
294 l'esthétique après aristote.
judicieux, pour résoudre les questions que la sagesse pratique rencontre sur son chemin quand elle croit n'avoir qu'à donner des conseils et à émettre des préceptes ; 3° les contradictions où elle tombe sans s'en apercevoir, quand elle essaie d'expliquer ce qui est au-dessus de sa portée et de lever des difficultés dont elle ne voit p:is le lien avec les principes. — Ce n'est pas une raison de traiter comme on l'a fait {Ed. Millier, Scliasler, etc.), de platitudes et de trivialités, les maximes et les réflexions du sage de Chéronée. Ses conceptions et ses jugements s'expliquent par le moment et le milieu où il était placé autant que par la trempe de son esprit. La science alors n'en comportait pas d'autres. Il est certain que s'il avait eu derrière lui ou devant lui, les esthéticiens philosophes qui depuis ont approfondi ces matières (Kant, Schelling, Hegel, Herbart, etc), son éclectisme en eût mieux valu. Il eut été moins banal, moins superficiel, moins contradictoire. Il n'eût pas pris à la lettre le principe d'imitation encore aujourd'hui si controversé, qu'Aristote lui-même avait mal défini et qui prête si fort à l'équivoque.
Il eût été moins terre à terre dans ses conseils sur la manière d'entendre et de lire les poètes et le rôle qu'il assigne à la poésie. Il n'en eût pas fait une simple introduction pédagogique à la philosophie, bien que cette manière de comprendre son influence morale trouve encore des partisans. Son traité sur la musique, moins chargé de détails techniques et historiques, eût mieux fait voir les principes sur lesquels cet art repose et son lien avec les autres arts. Tout en gardant la voie moyenne que le moraliste a choisie et en évitant les extrêmes, il se fut davantage rapproché des critiques actuels, eux-mêmes éclectiques tout en aff'ectant des prétentions plus hautes à la profondeur et à l'originalité.