‹ Lesthétique dAristoteChapitre 30 sur 35 · LES HISTORIENS DE L'ART · texte numérisé non relu

LES HISTORIENS DE L'ART

humaines ; peu d'auteurs ont envisagé la destinée de l'homme d'une façon aussi sombre et mélancolique.

Comment sont par lui jugés les arts et les sciences? Comme Lucrèce, Salluste, il vante les premiers âges ; pour lui, c'est ràgc d'or et d'innocence. Comme Sénèque, comme Tacite il fait la satire des mœurs romaines, du luxe, des rapines, etc. Chez lui règne du reste une grande confusion. Les arts ne sont pas distingués des sciences, ni les arts utiles des arts proprement dits : Les arts ont deux fins : Vuiile et Yagréable. La science contemplative l'attire peu ; il est romain sous ce rapport, — Tel est le point de vue général, la pensée qui dicte ses jugements.

L'art est une création de la pensée humaine. Est-il éclos de la même activité que la science ? On ne le voit pas. Dans un endroit, il semble comprendre que le but le plus élevé de l'art' est l'expression de l'âme, mais l'ensemble de ses jugements fait voir que l'imitation exacte pour lui est le point de perfection auquel doit s'efforcer d'atteindre le talent et le génie. Les vrais miracles de Tart, ce sont les raisins de Zeuxis, le rideau de Parrhasius qui ont pu tromper les oiseaux, et les hommes. Ailleurs, représenter la beauté du visage humain (viilius), venusiatem oris, est le point culminant de l'art (xvi. 36) mais il oublie de dire pourquoi. Il ne voit pas que précisément c'est parce que l'âme y apparaît et qu'elle en fait surtout la beauté. Il n'y voit que la ressemblance, vermn, verîsimile.

Bref, Pline ne dépasse pas la pensée commune qui fait de l'art une imitation exacte ou fidèle de la nature vu« par son côté extérieur. Il ne soupçonne pas que l'art en soit l'interprète, qu'il exprime même dans la nature l'âme, l'esprit vivant des choses, que par là il révèle l'homme à lui-même. Ce qui le prouve c'est ce qu'il dit d'Aristide, le peintre, le premier qui, selon lui, s'avisa d'exprimer l'âme, l'esprit : animiim{IMf). Il lecite sans attacher d'importance à ce détail : il en parle même avec dédain opposant à ces

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simulacres la connaissance réelle de l'homme le scire, le

vrai savoir que donne la philosophie.

Quel est le rôle de l'art ? (Lib. xxxvi). L'art est un ornement, un pur agrément ; une sorte de luxe et de jouissance raffinée. Pline pourtant accepte l'art ; qui dit-il, accompagne par son éclat et rehausse la gloire, contribue à la magnificence ; mais il en signale surtout les inconvénients. A tout prendre l'homme qui sait s'en passer est plus heureux : quam sine his fuerit deator vita! (Ibid). Ainsi l'art proprement dit, est né non d'un besoin élevé, mais de besoins superflus. Il ne répond pas même à l'utile, (cf. Epicure.) Comme Lucrèce, Pline vante l'innocence des premiers âges ; il admire le talent des artistes dont il cite les œuvres, mais leur art lui paraît inférieur. Sa dignité ne lui apparaît pas. Aussi, c'est incidemment qu'il parle des arts de l'homme et de ses œuvres à côté de celles de la nature et cela à propos des minéraux, des métaux ou des matériaux de l'art.

Chez lui, aucune division précise; une simple énumération des arts où l'on voit figurer à la suite, sans ordre, les artistes et leurs œuvres les plus célèbres. (Liv. xxxvii.) Mais la science renonce à énumérer tant d'arts divers. Variarum artiumscienUainnu7ne7''abilis. On voit défiler l'astrologie, la grammaire, la médecine, la mécanique, la géométrie, puis à la suite la peinture, la sculpture. La poésie et la musique, sont à peine cités {IMd. xxx.) Qui peut d'ailleurs faire un choix, parmi tant d'espèces de sciences et une si grande variété d'œuvces dues au talent et au génie ?

Pline ne pouvait songer a dégager de son récit les lois du développement de l'art. Cependant le progrès dû au génie des artistes est d'une façon indiqué, mais c'est au point de vue tout à fait empirique. L'histoire atteste que chaque progrès succède et conduit à un autre.

Comment cela se fait-il ?

Le problème ne se pose pas à l'histoire naturaliste. La différence des styles avec leur succession est assez bien

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marquée, style sévère, style idéaL style gracieux. Puis vient Tafïectation, la recherche, la décadence et la corruption. Mais on ne voit nullement que l'historien constate autre chose que le résultat de l'expérience ajoutée à l'expérience. Le mouvement et le développement des idées ne sont pas soupçonnés.

Pline érudit, n'établit aucun rang de proéminence entre les arts. Dans son énumération des grands hommes qui ont sous ce rapport illustré le genre humain, il n'établit aucune diflférence entre les genres. Les arts, les sciences, l'éloquence, la poésie, sont sur un pied d'égalité. Il renonce d'ailleurs, on l'a vu plus haut, à faire un choix.

La définition des arts libéraux (Lib. xiv) est à noter et à comparer à celle de Cicéron : quœ inge7iio uiuntur et propierea digna sunt liberis hominibus — et maximo bono libérales dictœ artes. (Ibid).

Quoique Pline n'établisse pasde gradation d'où résulte une hiérarchie des arts, on voit cependant qu'il place au sommet l'art qui dans l'esprit de ses compatriotes (sed nostrorum, gloriam percenscaraus), fut toujours le premier des arts : l'éloquence ou l'art oratoire. L'éloge enthousiaste de Cicéron : tedicente^ te suadente ; te orante. etc., ne laisse pas de doutes ; mais au-dessus de l'éloquence elle-même est l'art de gouverner les hommes. Le turegereimferio populos romane mémento de Virgile, est la pensée partout exprimée.

Quant à la Poésie, il en est dit à peine quelques mots. Il parle de celle des grecs avec assez de dédain, grœca fabiilositas .

Nous renonçons à suivre l'historien et le naturaliste dans ce qui est dit çà et là des arts du dessiJi, de la sculpture et de la peinture. En dehors de ce qui est pure érudition, on n'y peut voir autre chose qu'une déclamation perpétuelle, sur le ton d'un Juvénal, etc. Qu'attendre d'un historien qui parle ainsi des arts utiles et de l'industrie du commerce 1 Il n'y voit que des inventions funestes, aurum ad perniciem

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vilœ repertiim. Que seront les autres arts? Parum erat unam viiœ passim, etc. Accessit ars piciurœ ad aurum et arçeniion quœ est cœlando fecimus. Didicit homo naturam provocare, etc., etc. Pline regrette le temps où les échanges se faisaient en nature, où les métaux et l'argent étaient inconnus. Celui qui fabriqua un anneau et le mit au doigt commit le plus grand crime, pessîmum scelus fecit qui id primus induit digitos.

Au milieu de ces déclamations se font jour quelques pensées plus élevées quisemblentempruntées aux stoïciens; celles-ci par exemple:

Imaginum quidem piciura quam maxime similes in œvum propagantur figurœ : quod in totum exolevit, ^rrei ponuntur clj'pei, argenteœ faciès surdo figurarum discrimine, statuarum capita permutantur, vulgatis jampridem salibus etiam carrainum. Ad eo materiam malunt cunspici omnes quam se nosce.

Artes desidia perdidit ; et quoniam animorum imagines non sunt, negliguntur et corporum.

1' Les Poètes. Horace {VArt poétique). — Parmi les poètes, Horace est le seul qui doive fixer notre attention, les autres n'ayant que des sentences ou des maximes isolées à nous oflfrir, mais VÉpître aux Pisons, qualifiée d'art Poétique et qui tant de fois a été comparée à la Poétique d'Aristote, a sa place nécessaire dans cette revue. Bien qu'Horace ait eu d'autres antécédents, il avait sous les yeux l'œuvre du grand philosophe ; il a dû lui faire des emprunts. Le parallèle s'impose ici à l'historien de l'esthétique ancienne.

Mais ce qui esta remarquer tout d'abord, c'est de combien de façons le philosophe et le poète, sur un terrain qui paraît le même, diffèrent entre eux : 1" par le but qu'ils se

proposent ; 2° par la méthode ; 3° par le contenu et la forme des deux écrits.

1° Aristote, esprit spéculatif, n'a d'autre but que d'analyser l'œuvre poétique en savant, c'est-à-dire en elle-même et pour elle-même, afin d'en dégager les lois les plus générales. Horace, esprit tout pratique, se propose de donner des conseils aux. poèt'^.s sur la manière de composer leurs ouvrages. Il énumère les qualités que ceux-ci doivent avoir, les défauts surtout à éviter ; — 2° Aristote suit une marche méthodique, celle que lui prescrit la logique dont lui-même a fixé les règles. Horace n'a pas de plan régulier. Le genre épistolaire qu'il choisit l'en aflranchii et le laisse libre. 1\ débute parce qui lui semble le plus important, l'unité du poème comme règle absolue des œuvres de l'esprit ; puis il continue un peu au hasard à donner ses conseils et il finit par où le philosophe commence : ce qui regarde la nature, les sources de la poésie et ce qu'elle a de plus général. — S" Quant au contenu même, ce sont les principes avant tout que le philosophe essaie de poser et de motiver; le poète s'en occupe peu ; il a aussi les siens, mais il les prend tel que le sens commun, l'exemple des grands poètes, le bon goût les lui fournissent sans les approfondir ni les discuter. Le ton est essentiellement dogmatique. La forme et les détails, les règles particulières, la diction, le style, etc., sont pour lui l'objet principal. Nous ne parlons pas de la forme abstraite et prosaïque d'un côté, poétique de l'autre. Qu'on n'oublie pas n'oa plus qu'Aristote n'a laissé qu'un fragment et en réalité ne traite que de la tragédie Le cadre d'Horace, plus superficiellement rempli, est plus étendu et comprend toute la poésie.

Il va sans dire que nous ne nous attachons qu'aux principes.

i" Sur la poésie en général, sa nature et sa fin, son origine et ses conditions générales, Horace, qui en parle aussi dans ses épîires, ne nous laisse pas de doute sur sa pensée.

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La poésie est, à ses yeux, une imitation. Le poète, il l'appelle un habile imitateur, doctum imitatorem.

Il compare la poésie à la peinture : uipictura poesis erit. Son modèle qu'elle cherche à reproduire est la vie humaine et les mœurs des hommes : respicere ad exemplar vitœ morum que Jiibebo. Il doit en être l'écho fidèle, c'est là pour lui la vérité, etveras hincdeducere voces. Le poète doit en être nourri autrement, ses vers seront vides et pauvres de choses, versus inopes reriim, des riens sonores, nugœque canorœ.XoWh. pour le fond. La forme lui est essentielle; c'est d'être un ornement de la vérité, ornanda ve^ntas; c'est aussi une manière pleine de grâce et d'agrément d'exposer la raison, suave loqusnii carminé rationem exponere (Cf. Lucrèce).

Sa nature ainsi marquée, son but est double ; joindre l'utile à l'agréable : et podesse volunt et delectare poetœ. Omne tulit puncium qui miscuit utile dulci.

C'est bien jusqu'ici la poésie te:le que Ta connue et définie Aristote. Sa fin la plus haute est le perfectionnement moral. Sa vraie mission est moralisatrice et éducatrice comme l'avait dit le philosophe. Elle est un moyen d'instruction et d'adoucissement des mœurs aux temps primitifs. Son rôle religieux ne peut être aussi méconnu. Elle est le premier mode d'enseignement qu'aient reçu les hommes à l'origine des sociétés. Ce qu'Horace exprime en fort beaux vers : La poésie, à l'origine, elle a civilisé les hommes, fondé les villes, établi les lois, etc., Sylvestres homities sacer interpres que deorum, cœdibus et victu fœdo deterruit Orpheus. Elle fut la sagesse première, sapieniiœ prima. C'est en vers que la sagesse a donné ses premières leçons, fuit hœc sapientia quondam et vitœ monstrata via est. — Cette mission qu'elle a remplie pour l'espèce, elle la conconserve pour l'individu. L'enfant comme l'humanité est façonné par elle. Os tenerum pueri balbum que poeta figurât (Êpit. liv. ii). Bientôt elle forme son cœur par ses

préceptes bienfaisants, moœ eiiam pectus prœceptis format amicis.

On connaît ces passages. Il y a plus, l'histoire elle-même lui doit sa forme première, recte fada refert. Orieniia tempora noiis instruit exemplis. Faut-il voir un reflet de la hatharsis dans ce qui suit : inopem solatur et œgrum, où l'influence consolatrice et médicatrice de l'art n'est pas oubliée? Il est vrai qu'aux yeux du favori d'xVuguste elle a un autre avantage moins élevé, celui de capter la faveur des rois. Nous passons. Elle est aussi un délassement et un jeu après de longs travaux, ludusque repertus et longorum operum finis, ce qui nous ramène de nouveau à Aristote.

On le voit, sur tout cela le philosophe et le poète sont en parfait accord, et il n'est pas dit que le poète du premier, sans être son disciple, n'ait pas eu l'œuvre sous les yeux. Quant au fond, à la source unde paraniur opes, elle a été clairement indiquée ; les écrits des socratiques la montrent et elle a été déjà indiquée : rem tibi socraticœ poterunt ostendere chartœ. — Scribendi recte sapere est principium et fons.

Voilà pour la poésie en général. Sur la composition de l'œuvre poétique, le poète s'étend peu. Ce qu'il dit ne concerne guère que l'unité essentielle à toute œuvre d'art : Denique sit quodvis siraplex dumtaxat et union. Servetur adimum qualisab inepio processerit et sibiconstet. Aristote est autrement riche et circonstancié, du moins dans sa description de toutes les parties du drame. Ce qui est spécial à l'art dramatique aurait plus d'intérêt pour nous si Horace eût éié plus explicite sur les côtés auxquels le philosophe attache le plus d'importance : l'efîet de la représentation théâtrale et les moyens de la produire, la structure interne du drame, le développement de l'action et ses lois, le dénouement, etc. Tout cela est à peine effleuré par le poète. Ce qui a trait aux mœurs ou aux caractères e.st mieux marqué et la ressemblance ici est parfaite.

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Horace semble avoir en vue les règles d'Aristote, relatives à la bonté des mœurs, à la constance, à la convenance (convenientia cuique), l'appropriation aux âges, aux professions, en un mot le quod decet : cœtatis injusque notandœ suni tiM mores, etc.

D'autres similitudes pourraient être signalées. Nous ne pouvons omettre ce qui est dit de Vinspiration poétique, du talent ou du génie, et de l'art, de leur accord nécessaire pour la perfection des œuvres d"art : Natura flèret laudaMle carmen aut arte.

La question avait été souvent agitée : quœsiium est. La réponse d'Horace est tout aristotélique : ego nec siudium sine divite vena, nec rude quod possit video ingenium. Alterius sic altéra poscit opem res et conjurât amice. Qu'Horace soit trop timide, hostile aux hardiesses du génie ; qu'il contraigne par ses règles la liberté du poète, malgré le quodlibet audendi, cela n'est plus de notre ressort. Ce qui est clair, c'est l'esprit de sagesse modérée qui dicte ses préceptes et que certes Aristote n'aurait pas désavoué. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il est lort sévère à l'égard des poètes qui font consister la liberté dans la licence, qui croient que la faveur poétique autorise tous les excès, les fantaisies les plus absurdes et que le bon sens doit être exclu : excludit sa?ios Helicone poetas Democritus. Horace est d'un autre avis. H se moque des poètes barbus (barbatos), nous disons chevelus, qui ne se coupent pas les ongles et ne se lavent pas. Lui prêche plutôt l'ordre, ordinis hoc virtus, le lucidus ordo. La régularité, la convenance. Si l'on étendait la comparaison, il est certain que le juste milieu d'Aristote avec sa haute raison lui va beaucoup mieux que le délire envoyé par les muses dont parle Platon dans le Phèdre, Y Ion et le 2® livre des Lois.

Nous ne poussons pas plus loin ce parallèle obligé que nous sommes de nous maintenir dans les généralités. Ce qui est de la diction, du style, de la versilication, des formes de

la poésie et de ses genres, les avis donnés aux poètes, la critique de quelques-uns, tout cela sort des limites de notre travail. Que l'on remarque toutefois, en ce qui concerne le théâtre, le sens qu'Horace attache au vrai pathétique, est encore ici d'accord avec Aristote. Celui-ci le fait consister, on l'a vu {Suprà, p. 91), non dans ce qui est olfert aux yeux du spectateur, mais dans l'action elle-même. Ce n'est pas une épouvante monstrueuse ou une fausse pitié qu'il s'agit d'exciter, et qui est la vraie terreur tragique. Il veut plutôt qu'on dérobe aux yeux du spectateur ce qui excite l'horreur ou une compassion vulgaire. Il s'élève contre les spectacles qu'aiment ses compatriotes, qu'ils préfèrent aux divertissements plus nobles que l'art véritable procure et qui s'adressent à l'esprit, non aux sens, comme les jeux du cirque, les exhibitions d'éléphants, etc.

II. Les Artistes {Polyclète, etc.). — Spéculer sur le beau et sur l'art et créer des œuvres d'art où la beauté soit manifeste, sont des choses essentiellement distinctes. Les facultés de l'esprit qui y sont mises en jeu comme celles à qui l'on s'adresse, sont d'une nature différente et ne se ressemblent pas. Rarement elles coexistent dans le même sujet et jamais elles n'y sont au même degré réunies. On peut dire qu'elles s'opposent même et s'excluent. D'une part, une imagination vive et féconde, dont le mode d'action, dans la composition, est tout spontané ou inspiré; de l'autre, une raison calme et froide, repliée sur elle-même, attentive à surveiller ses opérations ; d'un côté, une conception figurée ou liée à des images qui ne peut s'en séparer sans cesser d'être elle-même ; de l'autre, une pensée abstraite qui écarte toute représentation sensible, quand elle est pure, et s'énonce en formules comme elle d'une abstraite généralité.

Aussi, dans l'antiquité, comme chez les modernes, on ne trouve aucun artiste ou poète qui ait été vraiment philosophe, ni un seul philosophe qui ait été un véritable artiste.

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Socrate, d'abord sculpteur, n'est pas célèbre pour l'avoir été. Rien ne prouve que son groupe des Trois Grâces, quoique placé dans l'Acropole, ait été un chef-d'œuvre. Aristoxène fut appelé le musicien ; il le dut à son traité de l'harmonie {suprà); non à des compositions musicales qui aient charmé les oreilles de ses contemporains. Pj-rrhon, avant d'être philosophe, avait été peintre. Ce n'est pas comme tel, mais à un autre titre qu'il est devenu chef d'école. On ne cite aucune peinture de sa main qui fasse regretter qu'il n'ait pas persévéré dans son premier état. Platon, il est vrai, est un grand artiste ; mais il l'est dans un genre qui n'est pas l'art du beau, l'art proprement dit ; cet art, la dialectique, et qui relève du raisonnement, est le plus haut degré d'abstraction qu'aâecte la pensée métaphysique. On dirait la même chose des grands artistes, Phidias, Praxitèle, Polygnote, etc., ont pu laisser, sur leur art, des préceptes ou des conseils utiles pour la pratique. La partie technique- à peu près seule y est traitée. Ce qui apparaît plus tard, ce sont des aperçus limités sur tel ou tel art en particulier, non des théories véritables où les principes soient abordés, discutés, reliés et coordonnés en système. Il est à remarquer que les artistes en général ont toujours répugné à ce genre de travail intellectuel. Ils ont dédaigné, quelquefois traité avec un injuste mépris tout ce qui de l'art est spéculatif. Chaque maître a ce qu'il appelle sa doctrine ou sa théorie, ce qui est sa manière souvent exclusive de procéder, sa méthode, sa tendance appropriée à son génie, et qu'il cherche à inculquer à ses élèves. Il ne s'élève pas plus haut à des vues d'ordre supérieur sur l'art en général où chaque partie de l'art ait sa place et entre comme partie intégrante d'un tout systématique ce qui est le propre de la philosophie.

Nous n'avons donc rien à attendre en ce genre de ce qu'ont enseigné ou écrit sur l'art les anciens artistes. Et c'est pour cela que nous plaçons à la fin de ce chapitre ce que nous avons à dire de ces documents.

LES POÈTES Eï LES ARTISTES. 329

En général, ils indiquent, comme pour les poètes, une époque de décadence de l'art, où la réflexion remplace l'inspiration naïve et spontanée. Le besoin s'y fait sentir de se rendre compte des procédés que l'esprit a suivis d'abord à son insu. L'art y perd de sa spontanéité ; sa force créatrice s'affaiblit. Le secours des règles lui est plus nécessaire. Les procédés techniques dominent. Tel est le caractère des écrits perdus de ces artistes où l'on voit figurer les noms à." Euphranoi\ de Nicias, de Lysippe, d'Eupompe. Le Canon de Polyclèie est le plus célèbre et les a tous éclipsés. Nous n'avons que peu de chose à en dire après les réflexions précédentes, sinon pour en faire ressortir le vrai caractère et la portée véritable.

Le titre seul des ouvrages en indique le caractère. Euphranor avait écrit un traité sur la symétrie et les couleurs. Le peintre Nicias (de Sicile), un disciple de Lysippe et d'Apelle est connu à peu près de même.

En ce qu'il dit sur l'invention et le choix d'un sujet, de l'action à représenter ou de la situation comme n'étant pas une partie importante de l'art des peintres, l'auteur est d'accord avec Aristote (Ed. Mùller). Il l'est aussi avec lui quand il ajoute que l'objet d'une œuvre d'art doit avoir grandeur et étendue, que l'œil puisse embrasser et une certaine richesse intérieure. Il s'élève contre l'exagération ou l'excès des proportions. Lysippe blâme Apelle d'avoir représenté Alexandre, la foudre à la main, non la lance, etc. Eupompe, selon Pline (xxxv, 19), a fait plus. Son ouvrage sur les beaux arts est le plus riche en aperçus artistiques de cette époque.

Le principe est l'imitation de la nature auquel il ramène les artistes (Ed. Mùller). Son livre est un long commentaire sur lequel Pline rapporte le propos suivant : Eum enim {Eupompum) inte?'rogatum quem sequereiur antecedentem diœisse, demonstrataUominum multiiudine, naiuram ipsam esse imitandam (Hist. nat.> xxxiv, 16).

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Polyclète. — Mais ce que les artistes de ce temps ont laissé de plus célèbre est le Canon de Pol3^clète. Nous sommes de l'avis de ceux qui prétendent (Schasler, Gesch. der Esthét. T. II, p. 1191) que l'on a beaucoup trop exalté ce modèle de goût ; surtout on a eu tort d'en exagérer la valeur et la portée. Interprété dans un sens étroit pris à la lettre, cela n'irait à rien moins que de fixer et d'immobiliser l'art même en ce qui en est l'objet unique, le corps humain et ses proportions que le statuaire doit représenter.

« Le Canon de Polyclète (1) exprime, si l'on veut, la fleur

(1) Le Canon de Polyclète, nom donné par les anciens à une statue que le célèbre Polyclète, d'Argos, avait exécutée pour servir aus artistes de règle, de canon. Nous savons par différents passages de Lucien que cette statue représentait un homme jeune, ni trop grand ni trop petit, ni trop gras ni trop maigre; elle réunissait les proportions les plus justes et les plus harmonieuses, les formes les plus pures et les plus élégantes, tout ce qui constitue l'agilité et la force, la beauté et la grâce. Pour compléter et expliqut;r son œuvre, Polyclète écrivit un traité dans lequel il exposa les principes qu'il avait suivis dans la composition de ce modèle de goût et en général les j'ègles fondamentales de l'harmonie. « Il démontra ainsi, dit Gallien, la justesse de ses préceptes par l'exemple « de sa statue et prouva le mérite de sa statue par la solidité de ses « préceptes. » Le Canon de Polyclète conserva pendant plusieurs siècles sa haute réputation ; Pline nous apprend que les artistes de son temps étudiaient et suivaient ce modèle comme une sorte de loi : lineamenta artis ex eo petentes veîut a lege quadam. "Winckelmann présume que le Doryphore, chef-d'œuvre de Polyclète, représentant un adolescent armé d'une lance ne fut autre que le Canon, et il fonde sa conjecture sur un passage de Cicéron, oîi il est dit que Lysippe, à qui on demandait quel avait été son maître déclara n'en avoir eu d'autre que le Doryphore de Polyclète. Quelques auteurs se sont imaginé à tort que la figure appelée le Canon était accompagnée d'une sorte d'échelle qui en faisait connaître mathématiquement les proportions. Il aurait fallu pour cela, dit Eméric David, que Polyclète eût mis des points, des chiffres, des figures quelconques, sur la figure même, sur les sommets des os, sur les princi-

de la beauté humaine dans ce qui en fait la proportion. Mais cette beauté n"est pas un idéal unique où s'efiacent les différences, les variétés et les diversités, ni les degrés de la beauté humaine. Le beau ici est l'idéal concret ou le concret idéalisé, non le type unique de la forme humaine s'appliquant à tous les âges, aux deux sexes, etc. {Id., ibid.)

pales saillies des muscles ; il aurait fallu, de plus, qu'il y eût attaché des règles perpendiculaires et des cercles divisés en parties égales, pour donner le moyen d'en reconnaître les mesures et de les comparer. Or, si cette figure eut eu des accessoires aussi remarquables, Pline et d'autres écrivains n'auraient pas manqué de le dire. » La statue de Polyclète n'était ainsi qu'un modèle de beauté pour les artistes de l'antiquité, au même titre que les principales figures antiques qui nous restent sont pour nous des Canons. Quand les anciens voulaient vanter un homme pour la beauté de ses formes, ils disaient de lui : il ressemble au Canon de Polyclète ; de même en parlant d'un bel homme nous disons : c'est un Apollon du Belvédère.

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