‹ Lesthétique dAristoteChapitre 31 sur 35 · PLOTIN ET SES SUCCESSEURS; PHILOSTRATE, LONGIN · texte numérisé non relu

PLOTIN ET SES SUCCESSEURS; PHILOSTRATE, LONGIN

L'École d'Alexandrie: retour à la métaphysique. — Caractères de la philosophie alexandrine. — Place de l'esthétique dans le système. — Plotin. I. Du Beau. Le traité du Beau. — Analyse et complément de ce traité.

— Appréciation. — Ressemblances avec Platon, Aristote, etc. — Différences et mérites. — Progrès accompli dans l'esthétique ancienne. — Les défauts de cette doctrine. — II. De l'art et des arts. Rapport de l'art avec le beau. — Conception de l'art de Plotin : La nature et l'art.

— Le principe de l'art. — L'idéal selon Plotin. — Supériorité de cette conception; ses mérites et ses défauts. Comparaison avec ce qui précède: Le progrès. — L'imagination selon Plotin. — III. Les arts : Faiblesse de ses aperçus : les arts à peine énumérés. — Réhabilitation des arts au point de vue symbolique. — Les successeurs. Philostrate, Longin.

— Conclusion.

S'il est un résultat qui prouve que la métaphysique n'est pas une science vaine et stérile, c'est celui auquel nous a conduits jusqu'ici cette étude sur l'esthétique ancienne depuis Aristote. Partout, soit chez ses successeurs ou héritiers directs, soit chez les représentants des autres écoles venues après lui, soit chez les écrivains de la Grèce et de Rome, qui ont abordé ces matières sur le beau et l'art, l'inventaire de ce qui s'est produit, en ce genre, de plus remarquable, n'a que trop confirmé ce qui a été dit, au début, de la décadence spéculative qui caractérise cette longue période que l'on vient, avec nous, de parcourir. Depuis qu'abandonnant les hauteurs de la science pure et contemplative, l'esprit humain est descendu de la région sereine

des idées et des principes où l'avaient maintenu Aristote et Platon et avant eux les autres philosophes, ce qui a dû être constaté, quant à cette portion elle-même, si élevée et si intéressante du savoir humain, c'est : P l'absence complète d'une doctrine nouvelle, originale et féconde, qui mérite d'être qualifiée de théorie ; 2° le peu d'intérêt même qu'ont excité ces questions dans leur généralité ; 3° leur mélange avec d'autres sujets dont elles doivent être séparées ou distinguées ; 4° la faiblesse des aperçus qu'elles ont provoqués et des solutions données çà et là aux problèmes secondaires qui s'y rapportent ; 5° enfin, dans les emprunts faits aux grands maîtres qui les avaient traitées, la manière la plus souvent étroite et superficielle d'interpréter leur pensée et de l'appliquer.

Tel est le bilan de l'esthétique ancienne que nous a livré la précédente recherche.

Reste à interroger la grande école par laquelle s'achève le mouvement de la pensée philosophique chez les Grecs. Avec elle, la métaphysique se relève; elle reprend tous ses droits ; elle occupe même la place éminente et principale. Il est plutôt à craindre qu'elle ne prédomine à tel point que toutes les autres parties de la philosophie ne s'efïacent ou ne s'éclipsent devant elle. Le danger est qu'elle ne les opprime et ne leur impose ses conceptions souvent imaginaires et chimériques.

Il en serait ainsi de la nouvelle école et de son système si, prenant uniquement la raison pour guide et se confiant à une méthode presque toute à priori, où l'expérience est à peine consultée, elle venait à aborder de nouveau ces problèmes ardus et délicats qu'elle doit chercher d'abord à résoudre, il est vrai, mais en s'aidant avant tout de l'observation et du raisonnement. Ces moyens donnés à l'homme de connaître le vrai, nécessaires pour créer la science lui faisant défaut, elle serait exposée à manquer le but, à se repaître de chimères et d'explications vaines. L'équilibre se

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trouverait, par ce côté, de nouveau rompu. La science véritable ne pourrait se fonder ni se constituer. Or, latendance bien connue de cette école, favorisée par les circonstances, est de dédaigner la réalité à la fois physique et morale, d'y prendre pied à peine, de s'élancer dans la sphère supérieure, où la raison ne doit pénétrer qu'avec une .extrême prudence, celle des idées, et de s'y perdre.

Elle n'en rapporterait souvent au lieu de solides vérités que des rêves et de vaines fictions. La science du beau par là serait de nouveau compromise ; elle partagerait du moins le sort des autres parties de la philosophie. Elle serait menacée de nouveau de stérilité. Bref, son progrès se trouverait encore une fois arrêté. Du moins en serait-il ainsi de sa partie positive la plus étendue et la plus riche, je veux dire de ce qui est des formes diverses et variées du beau, de l'art, des arts et de leurs espèces, de la poésie elle-même dont Aristote le premier, avec sa méthode empirique à la fois et spéculative, a entrepris de constater la nature et les lois. Toutes ces questions seraient de nouveau négligées, à peine indiquées dans leur généralité ou ajournées pour ne reparaître qu'après des siècles.

Quoi qu'il en soit, c'est dans les écrits du penseur le plus original et le plus profond de cette école que nous pouvons trouver une doctrine digne de fixer l'attention du philosophe et de l'esthéticien.

Avant de l'exposer et de la juger, nous dirons quelques mots de l'école elle-même et de la place que le problème esthétique occupe dans le système.

On connaît les causes qui ont amené ce développement si remarquable delà pensée antique, qui coïncide avec l'apparition d'une religion nouvelle. Le contact de l'esprit occidental avec le génie oriental est la principale. De ce contact naît une nouvelle manière de penser et de philosopher où l'inspiration, s'alliant à la réflexion, ces deux modes opposés de concevoir la vérité tendent à s'unir ou alternent et

cherchent à se concilier. Do même que du mélange des nationalités et des races, du rapprochement des mœurs, des usages des religions et des lois s'est formée une nouvelle civilisation, de même aussi de la combinaison des systèmes entre eux, des mythes et des systèmes devait sortir une philosophie nouvelle ayant son caractère propre, quoique formée de tant d'éléments divers et opposés. — Cette philosophie est aujourd'hui parfaitement connue par les remarquables travaux dont elle a été l'objet dans ces derniers temps et auxquels nous nous plaisons à renvoyer (1).

En ce qui nous concerne, trois périodes y sont à distinguer :

La première, toute d'érudition et de critique, malgré les services qu'elle a rendus, n'a rien à nous offrir. Nous n'avons rien à dire de Caïlimaque, d'AppoUonius de Rhodes ni de Dicéarque, des concours de musique et de poésie, des jeux isthméens, ni des traités de Lycophron, d'Ératosthène, sur la comédie : Ces recueils sont des matériaux pour l'histoire de l'art et de la poésie. Il en est de même des ouvrages de Zénodoie, à' Aristarque et de leurs disciples, des commentaires sur Homère avec les observations sur l'art et les artistes. Aristarque a dû sa réputation à la critique et son nom est devenu proverbial {flet Arisiarchus. Hor.). Des élucubrations de ce genre qui portent sur les détails, la diction, le style, les textes, il n'y a rien pour nous à tirer. Vainement on chercherait des vues spéculatives d'un ordre un peu élevé chez tous ces auteurs.

(1) E. Vacherot, Hist. crit. de l'École d'Alexandrie, 3 vol. in-8. Jules Simon, Hist. de VÉcole d'Alexandrie, 2 vol. in-8. B. -Saint Hilaire, VÉcole d'Alexandrie, un vol. in-8. Matter, l'École d'Alexandrie.

M. N. Bouillet, Les Ennéades de Plotin, trad., Notes et éclaircissements 3 vol. in-8.

33^. L'ESTHETIQUE APRÈS ARISTOTE.

La seconde époque, à laquelle nous devons cependant Plutarque, PliUon, etc., n'est guère plus riche en ce genre. L'éclectisme alexandrin ne fait que de naître ; il manque de force et d'originalité. Il en est encore à tenter, sans choix éclairé, la combinaison des doctrines diverses et opposées, n'ayant pas en main de lien qui les unisse et les concilie, de principe qui permette d'opérer la fusion des croyances et des systèmes.

La troisième est celle où le système alexandrin est véritablement formé et constitué. Seule elle a le droit de figurer dans cette histoire. Plotin qui en est le penseur le plus éminent est aussi le véritable esthéticien. Son Livre sur le Beau, quoiqu'il ne soit qu'un fragment détaché des Ennéades (I, Ennéade, v) et qui jouit avec raison d'une juste célébrité , à lui seul lui assigne ce rang. Il se complète par d'autres morceaux où revient la question du Beau (V, Enn., vni); de la Beauté intelligible {lll, Enn., V); de Y Amour (III, Enn.)\ de la Providence (II, Enn., II, m), etc. Ses idées sur l'art en général et sur les arts sont disséminées en divers endroits (Ibid.). Bien que le platonisme y domine et que le péripatéticisme, le stoïcisme même y aient aussi leur part évidente, cette théorie n'a pas moins son caractère particulier et son mérite propre qui seront à signaler.

Pour qu'elle soit comprise, il est nécessaire de rappeler en peut de mots les points les plus généraux de la philosophie alexandrine.

C'est, on le sait, l'idéalisme, un idéalisme supernaturaliste, transcendantal et mystique, ou encore l'intellectualisme. Comme chez Platon ou Aristote, la pensée, suivant le précepte socratique, prend son point de départ dans la conscience; mais elle ne s'y arrête pas. Ce que, dans l'âme, elle interroge, ce qui est tout pour elle, c'est la raison avec ses idées, l'intelligence pure, réceptacle des idées. Le

reste est né2:ligê comme n'p.tant pas son essence. Partant de ce principe, elle franchit tous les intermédiaires qui séparent le réel de l'intelligible. Elle s'élance dans le monde des idées, d'où elle s'élève à l'absolu, au principe des principes, l'^^m/e a.bso\\ie,V Unité première. Sa méthode est la Dialectique, une dialectique supérieure et transcendante dont le procédé est double, ascensionnel et descendant. L'analyse et le raisonnement y ont une part, mais secondaire ; finalement, ils font place à un procédé supérieur, Vintuition, la contemplation, elle-même aboutissant à Vextase, l'amour, la simplification, l'absorption de l'âme dans Dieu, l'unité absolue. De là, elle redescend par un mouvement contraire de l'idéal au réel, en passant par tous les degrés qu'elle a déjà parcourus. Elle construit le monde réel à l'image du monde idéal.

Il en résulte que si la psychologie est placée au début du système néoplatonicien, la partie principale et fondamentale est la métaphysique, Vontologie avec elle et la théologie. La théorie de la nature divine, de la Trinité et des hypostases en est la base et le centre. Les autres parties s'y subordonnent et se font d'après ce modèle. A la théologie succède la cosmologie et V anthropologie; puis vient la Morale, la Politique qui complètent ce système.

Mais ce qui est surtout à signaler dans la formation de ce système, c'est la manière dont se fait le passage de l'idéal au réel et le retour du réel à l'idéal ; c'est la nature du principe par lequel ce mouvement s'opère.

Ce principe, étranger à toute la philosophie grecque ou qui n'y avait joué qu'un rôle secondaire (Heraclite), est celui de Vémanation et il vient de l'Orient. Emprunté à la pensée religieuse orientale, il subit en passant ici par l'esprit grec une transformation par la manière dont la philosophie elle-même le conçoit et l'explique comme mode d'action et détermination du premier principe. La création s'opère par le dédoublement de ce principe, ce qui s'appelle une

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chute. En réalité, c'est un développement de lai-même et de sa substance en vertu duquel il passe ou descend sans cesser d'être lui-même dans les êtres inférieurs émanés de sa substance par un procédé àQ. génération ou, si l'on veut, à.'évoluiion progressive. Du premier principe, comme source première s'échappe ou s'écoule le flot des existences ou des êtres finis. Lui-même descend ainsi de degré en degré jusqu'aux derniers confins de l'existence finie. Puis, par un mouvement opposé de conversion il retourne à sa source ou à lui-même. L'âme humaine émanée de ce principe et semblable à lui suit elle-même ce mouvement. Tombée dans le monde, unie à un corps mortel, elle tend à se dégager des liens qui la retiennent à cette vie. Sa destinée est de se purifier de ce qui est en elle de sensible et de matériel, de remonter à son principe et de s'unir, de s'identifier avec lui. Elle y trouve le repos, le bonheur ou la félicité.

Tels sont les traits principaux du système alexandrin que nous n'avons ni à exposer ni à juger.

Quelle place l'esthétique occupe-t-elle dans cesj'stème?

Comme dans les précédents, elle n'en a pas de distincte. Le beau y est une des principales idées, mais identique au bien et au vrai, dont il est simplement une face ou un aspect, il n'est pas considéré séparément. C'est à propos d'elles qu'il apparaît et est étudié. Il en est de même de ses formes et des problèmes qui s'y rattachent, de l'amour, etc. A plus forte raison en est-il ainsi de l'art et des arts, et de la poésie, de ses genres ou espèces.

L'art, dans sa généralité, les arts particulièrement n'ont droit à aucune théorie spéciale : c'est à propos d'autres sujets plus importants qu'incidemment ils apparaissent, soit en eux-mêmes, soit comme servant d'exemples propres à les éclairer dans la théologie, la cosmologie, la morale ou \à psychologie. Ainsi en est-il, du reste, dans toute la philo-

Sophie ancienne, grecque ou romaine. Il en sera de même chez Ploiin et ses successeurs ou disciples.

Ces préliminaires posés, c'est la doctrine de Plotin quo nous avons surtout à exposer et à apprécier.

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