‹ Lesthétique dAristoteChapitre 4 sur 35 · DIVISION DES ARTS · texte numérisé non relu

DIVISION DES ARTS

l'examine ni le discute. Ce principe, c'est l'imitation. Après l'avoir affirmé il se borne à indiquer comme différences entre les arts des différences réelles, mais qu'il n"ex[ilique pas. Il n'en tire aucun parti pour essayer d établir une véritable division et classification des arts. Tout cela est en dehors de son esthétique et de ce qu'on veut bien appeler sa théorie de l'art.

(la poétique)

Choix de la poésie par Aristote; sa méthode. — Idée de la poésie; en quoi elle diffère de la prose, de l'histoire, de l'éloquence, de la philosophie. — Ses genres ou espèces. — De la tragédie, sa définition, la terreur et la pitié; la Katharsis\ explications anciennes; explications d'après les plus récents systèmes, — Retour à Aristote et à ses écrits. — Explication probable au point de vue médical, moral et religieux; son insuflSsance. -— Aristote et Platon.

I. — Pourquoi Aristote a-t-il choisi la Poésie de préférence aux autres arts pour en faire l'objet d'une étude spéciale V On en a cherché les raisons. Est-ce parce que la poésie est l'art par excellence, qu'affectée plus que tout autre art aux choses de l'esprit, seule aussi elle exprime clairement la pensée et qu'à ce titre elle se rapproche le plus de la philosophie? (V. Ed. Millier.) Doit-on croire qu'ayant été maltraitée par Platon dans sa Répu^dique (Liv. X), le disciple, qui oppose partout une autre manière de voir à celle de son maître, a voulu la réhabiliter? (Max Schasler.) Pour nous, ces questions, d'ailleurs insolubles, n'ont pas assez d'intérêt pour qu'on doive s'y arrêter.

Ici, du moins, avec la Poétique d'Aristote, nous sommes sur un terrain solide, sinon toujours en pleine lumière. Au lieu de marcher au hasard et à tâtons dans le monde de

l'art, si peu connu des anciens quoiqu'il fût le leur, on parcourt, avec le philosophe grec, une région qu'avec soin il a lui-même étudiée, non, il est vrai, dans sa totalité, mais dans sa partie la plus élevée et la plus intéressante. La méthode qu'il emploie est celle que nous connaissons et qu'il a suivie dans ses autres écrits : VenpéyHence jointe à la spéculation ; et l'on sait quels résultats aussi féconds que certains elle a été capable de donner. La pensée, quoiqu'elle manque quelquefois de la clarté désirable et puisse être diversement interprétée, est toujours profonde, solide et vraie. Le monument, tel qu'il nous est parvenu, tout incomplet et imparfait qu'il est, a sa place parmi les œuvres de l'esprit humain qui ont exercé, dans l'ordre d'idées qui leur est propre, la plus grande influence. On y reconnaît partout la main qui l'a élevé et les qualités du génie supérieur auquel il est dû. — Nous n'avons pas ici, après tant d'autres, à le décrire ni à le juger ; mais seulement à examiner les points principaux que l'esthétique contemporaine a cru pouvoir expliquer d'une façon nouvelle à l'aide des derniers systèmes de la philosophie.

Pour le reste, il sufl3t de renvoyer à ce qu'une critique plus savante et moins étroite que l'ancienne a dû réformer et corriger, ou à ce qui est devenu presque lieu commun et ne peut plus être contesté.

II. — Comme tous les arts, la poésie est définie par Aristote une imitation (Poét., I) et l'on sait le sens qu'il faut attacher à ce mot (Suprà). En quoi se distingue-t-elle des autres arts? Toujours, selon Aristote, par ses moyens d'imiter, son objet propre et sa manière d'imiter. Or, 1° le moj'en dont elle se sert est la parole, la voix ©wvu, ses sons articulés, seuls capables d'exprimer la pensée dans tous ses modes et ses combinaisons, qu'elle façonne d'après son but et selon ses règles, s'aidant du rhythme, du mètre et de la mélodie pue^wi xal ^ïkzi xai fxrrpw. {IMcl.) C'est par là qu'elle

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diffère de la musique, elle aussi, l'art des sons et qui, comme elle, s'adresse à l'oreille, mais qui n'a pas la même vertu imitatrice ou expressive. Le son musical est en cela inférieur au langage parlé ou écrit. La musique n'exprime que les mouvements intérieurs de l'âme, les caractères et les sentiments (rî5>3, 7râ9>3), non les idées {Polit. VIII. Problèmes.) Les deux arts sont également soumis aux lois du rhythme et de l'harmonie. Et toutefois la versification n'est pas essentielle à la poésie, de même que la prose revêtue de la versification ne serait pas pour cela vraiment poétique. On aurait beau traiter en vers un sujet de médecine ou d'histoire, on n'en ferait pas un poème. On pourrait mettre en vers les récits d'Hérodote, ce ne serait pas une épopée. Empédocle qui écrivit en vers n'était pas moins un physiologue ou un physicien {Ibid.). — 2° Quel est l'objet propre de la poésie? Si Aristote ne le dit pas ici formellement, sa pensée est très claire. Il est évident que, pour lui, la poésie, l'art de la parole, est l'art humain par excellence, seul capable d'exprimer directement et en elle-même la vie spirituelle, et cela dans son entier développement. Non • seulement la pensée, mais les affections et les passions, et tous les actes de la vie trouvent en elle leur imitation véritable. Elle seule met sous nos yeux les hommes en action rpâTTovTEî ; elle représente une action complète dans son cours, ses phases et ses péripéties. Bref, l'homme et les choses humaines, tel est son objet véritable ou principal sinon exclusif. Il en est d'elle comme de la philosophie, de celle qui traite des choses humaines Treot rà ù-jB^ànua. (Eth. Nie. , X, x). De cela surtout elle doit nous entretenir. Ce qui est vrai de tous les genres de poésie est surtout visible pour les principaux: le drame, l'épopée, la poésie lyrique, qui nous offrent le spectacle de la vie humaine, sociale et privée. Or la vie est dans l'action (év ■n^y^n).

S'en suit-il que la nature avec ses phénomènes, les êtres animés ou inanimés qu'elle renferme, soit exclue de ses

imitations, qu'il n'y ait pas de poésie naturelle ou descriptive? Cela est assez selon l'esprit grec attesté par ses œuvres. Le silence d'Aristote et son oubli, s'il n'est intentionnel, autoriserait à le croire, ainsi que ce qu'il a dit des physiologistes et de leurs conceptions versifiées. Mais c'est un de ces points qu'il ne faut pas, selon nous, trop préciser. — 3° Quant à la manière d'imiter de la poésie elle paraît clairement désignée par ce qu'Aristote dit du style poétique, qu'il doit être figuré, de ses agréments et ornements, en particulier de la métaphore à laquelle un examen spécial est consacré dans la Poétique (XXI, XXIII), et dans \di Rhétorique III, 3, 10. — V Inspiration paraît aussi être essentielle à la pensée poétique, car celle-ci a quelque chose de divin : hbh•^ '/ip -n 7roiri(7iç {Rhét., III, 7). La poésie, dans sa langue, doit s'élever au-dessus de la prose et sa diction même n'est pas celle de l'éloquence i-tpo-j 16-/^ r.'A r.om^zû; li^t; {Rhét., III, I).

En tout cela est marqué déjà très netiement ce qui caractérise en propre la poésie et la distingue de la prose. La différence apparaît encore mieux si on la compare aux genres principaux de celle-ci: Vhisioire, l'éloquence et la. philosophie.

1° On se rappelle ce qui a été dit de la poésie, qu'elle est plus philosophique et plus sérieuse que l'histoire : §tà xxl

epAocroywTEoov zai crovSatoTïpov Trotrîct; tGzoûiy.; Ig-'l-j (Poet. IX). Mais

pourquoi et comment ? C'est, dit Aristote, qu'elle imite ou exprime plutôt le général umIo-j zà -/.a6s7ou et l'histoire le particulier rà y.a9 i-/ao-Tov ).r/££ (IbicL). Le mot est aussi juste que profond, et l'on aurait tort, selon nous, d'en contester la parfaite justesse, de réclamer en faveur de la science historique, qu'Aristote (1) ne connaissait que dans sa forme primitive, non à ses degrés supérieurs où elle devient une science et fait même partie intégrante de la philosophie. Il

(1) M. Barthélémy-Saint Hilaire (Trad. delà Poét.) après avoir émis cette opinion nous semble revenir ensuite au fond à la nôtre.

n'y a pas plus à objecter que la poésie imitant à l'aide des images sensibles, l'image est toujours un objet particulier pris dans la nature ; car ce n'est pas moins une généralité. Le fait sensible qui représente l'idée quoiqu'il ne soit pas une pâle copie et conserA-e son individualité, est lui-même dépouillé de ses accidents et, par là, généralisé. L'histoire est une science sans doute, et de plus un tribunal qui juge les actions humaines d'après une règle abstraite prise dans la conscience qui est la raison. Elle est, par là, plus rapprochée de la philosophie ; mais ce n'est pas ce qui, essentiellement, la constitue. Son caractère spécifique c'est d'être un récit. Or, ce qu'elle raconte, ce sont toujours des événements particuliers de la vie des peuples ou des individus. Elle aussi, sans doute, trace des caractères, étudie des lois, embrasse une série ou ensemble d'événements, suit la marche des temps, etc. Elle n'est pas moins attachée au temps et à l'espace, à tel ou tel point particulier de la durée et de la surface terrestre. Attentive aux incidents, aux changements, aux mœurs divers et aux hasards de l'existence de la vie des peuples, etc., elle doit en tenir compte et fidèlement les reproduire.

La poésie est bien plus (aa/).ov) affranchie de toutes ces limites; sans être abstraite elle'jouit d'une plus haute généralité. Ce qu'elle crée avant tout ce sont des tj^pes. Quoique infiniment variés ou particularisés, ces vivantes figures sont les faces diverses de l'humanité elle-même changeante et diversifiée selon les temps, mais au fond identique et la même sous tant de costumes différents. Jamais l'histoire ne peut à ce point faire abstraction du caractère individuel ou réel des faits ou des personnages qu'elle fait connaître ou revivre, les dépouiller à ce point de leur individualité. Sous ce rapport, Achille, Hector, Andromaque, Ulysse, Antigène, Phèdre, Œdipe, Cléon, etc., sont des types bien supérieurs en généralité, ou idéalité, en vérité, à Alexandre, à Périclès, à Alcibiade ou à César et à Napoléon, etc.

Bien que ceux-ci, à leur façon, soient aussi des représentants de l'humanité, chacun conserve son individualité et avec elle, les particularités de son histoire zâ. xae'szaa-rov. La vérité poétique, sous ce rapport, domine la vérité historique. Et c'est ce qui fait de la poésie, selon le mot d'Aristote, une chose plus philosophique et plus sérieuse que l'histoire.

2° La poésie et l'éloquence, bien que rien de formel ne soit dit par Aristote sur ce sujet, du moins dans la Poétique, gardent aussi à ses yeux leur différence. Ici encore, sa pensée est très claire et très précise. D'abord sa poésie est un art imitatif; elle crée un spectacle; par là elle est destinée à satisfaire un besoin contemplatif de l'esprit. L'œuvre poétique est une représentation purement idéale; l'éloquence a un autre but ; sa fin est toute pratique ; par sa nature elle est vouée à Vutile xpriGi^ov (1). Son but est de persuader. Si elle doit opérer la conviction ou la persuasion dans les âmes, c'est afin de les amener à prendre une résolution qui elle même conduit à l'action. Elle doit produire la croyance, {msrtv) et cela par des moyens dont les principaux sont d'une nature prosaïque. Le premier et le principal est le raisonnement, non, il est vrai, le démonstratif réservé à la science ; mais le vraisemblable ou \e probable. (Topiq. Rhét.J. Elle est sous ce rapport un rejeton de la dialectique n^poL^véç ri rHç SLxlz^Tiy.nç. {Rh. II.) Attachée aux plus hauts intérêts de la vie, qui, pour Aristote, est la vie sociale, la Rhétorique est aussi un appendice de la Politique', l'éloquence doit faire triompher le vrai, le juste, l'utile, défendre, louer ou blâmer, etc. Le but de tout art imitatif, et par conséquent de la poésie, est d'abord de procurer un divertissement ou amusement noble, fait pour des hommes libres, c'est aussi d'instruire et d'atnéliorer les hommes, de les perfectionner, comme il a été dit de l'art en

(1) p^f-rlfftuoa Si tara ri prtxopiy.Yi. Rhét. I, 1.

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général. — La diction n'est pas la même dans l'un et dans l'autre genre, bien que la plupart des ornements du discours leur soient communs. Le stUe oratoire diffère du style poétique. Il comporte aussi d'autres règles qui sont données dans les deux traités de la Rhétorique et de la Poétique.

3° Quant à la Philosophie, malgré l'affinité entre elles plus haut signalée ; les deux formes de la pensée ne sauraient s'assimiler, encore moins se confondre.

D'abord, l'une est un art ':iy;jri, l'autre est une science ETTiffTïj/i»?. Platon avait dit de la philosophie, qu'elle est le premier des arts (1). Aux yeux d'Aristote, qui nettement fait la distinction, elle est la première des sciences

{Met. I). Ce qu'il y a de plus scientifique, râ iLcù^tara. éntarurà.,

est son objet propre : les premiers principes et les premières causes. Ce ne sont pas non plus les mêmes facultés qui sont mises en jeu et auxquelles l'une et l'autre s'adressent. Pour l'une, c'est la raison, la faculté théorique, le voï); 6eupv-iM;; pour l'autre, la faculté poétique, le voOç TioirîTtxôs comme il a été dit plus haut.

in. — La division de la poésie en ses genres ou espèces est loin d'être aussi claire et satisfaisante. La distinction en trois genres principaux : épique^ dramatique et lyrique, ressort assez bien d'abord de ce qui est dans la Poétique. Aristote, qui en réalité ne s'occupe que du drame et encore seulement de la tragédie, lui oppose à plusieurs reprises Vévopée.

Il mentionne aussi la comédie qu'il caractérise. Il y ajoute le dyihyrambe qui est pour lui à peu près ce qu'est pour nous la poésie lyrique. Les caractères qui distinguent les trois genres sont pris dans la forme extérieure, non tirés du fond ou de l'essence qui doit servir à les définir. Le sujet, non l'objet, y est pris pour mesure. 1° ou le poète parle en son nom ; 2» ou il fait parler les personnages ;

(1) oiioffoipîaç /utEv oîiffïjç ^yi<Tzriç /xoufftxTJç {Phédon, 61).

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