‹ Lesthétique dAristoteChapitre 9 sur 35 · LA KATKARSIS D' APRÈS ARISTOTE · texte numérisé non relu

LA KATKARSIS D' APRÈS ARISTOTE

guériSOn ou de jmrification xaOtfT-a^uéyouç àuTrep Ixrpzîot.; Tu^ô'jrxç

xai xx9ipT£w? (VIII, 7). Chaque auditeur est remué selon que ces sensations ont plus ou moins agi sur lui ; mais tous ont bien certainement subi une sorte de purification et se sentent allégés par le plaisir qu'ils éprouvent: -/ai ttûh Yivs^Qp

Tivy y.cSxpat'j zal ■/■.o-j-ji'Çi'J^ioi.i [izQ ri§oi)f}; {PoUt, VIII, 7).

Remarquez que le fait seul est décrit ; Aristote constate et n'explique pas. Mais, si l'on s'en tient à ce qui est dit de la Musique et qu'on le transporte à la Poésie, en se rappelant ce qui a été dit de celle-ci et de l'art en général, on arrivera à se faire une notion assez exacte, bien qu'insuffisante de ce qu'a voulu dire par le mot si controversé, le grand philosophe auteur de la Poétique.

Ce qui est clair d'abord c'est que la tragédie, comme art imitatif, nous donne le spectacle de la vie des hommes dans le malheur, de leurs infortunes non tout à fait méritées {Poét., chap. XIII), qu'une certaine fatalité, règle et gouverne les événements humains, mêlée à l'action de la volonté et aux conflits des passions humaines. Par là sont excitées la terreur et la pitié dans l'âme du spectateur auquel est offert ce tableau idéal.

Il s'y joint un plaisir, né en partie de l'imitation, comme il se fait par la vue des objets qu'on n'aime pas à voir dans la réalité. (IMd. IV). Mais il en est un autre, celui-ci plus noble, plus élevé, plus parfait pour les hommes libres. Ce qui est dit de la Musique est vrai à plus forte raison de la poésie, art supérieur qui nous révèle ce qui doit être, un idéal. Ce qu'elle révèle ou manifeste s'adresse à l'esprit, non aux sens; c'est le général, non le particulier qu'elle nous fait mieux apercevoir que l'histoire (Suprà). Le général, c'est la loi qui régit les évé lements humains. Nous aimons à la voir, à la coniempler, yj-Aoouvj ecwpoOvrs; {Poét.lN). Cela satisfait notre curiosité, une curiosité non vulgaire, quoi qu'elle ne soit pas celle des philosophes, mais des hommes qui aiment aussi à apprendre et à raisonner

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fiot'jQivîfj yat rrMo-iiiiG^vi (IMd.), c"est-à-dire à découvrir ce qui est caché, sous cette imitation des choses de la vie; car c'est l'image de notre destinée heureu.se ou malheureuse qui nous est offerte en ce spectacle, auquel nous prenons un si vif et profond intérêt. De plus, un enseignement y est compris, obscur et voilé, mais réel; il est dans la musique elle-même {Polit. VIII). L'effet de cet enseignement est moral, et cela par le plaisir même qu'il procure. Il l'est pour ceux qui savent le goûter et le juger (1) ; ils s'accoutument à jouir d'un plaisir honnête eôt^ouc-av Suvaffâai x^^v^" opOu;. Si la science, comme l'a dit Platon (Philèbe, Phédon), purifie l'âme de l'erreur, l'art vrai, lui aussi, la purifie des passions qu'il met en jeu. Si la Musique est si puissante pour l'éducation des jeunes âmes, combien est plus grand l'effet de cet art qui s'adresse à l'esprit tout entier, qui représente les hommes agissant, met en scène la vie humaine dans tous ses actes, fait agir les personnages sous nos yeux, nous révèle leurs mœurs ou leurs caractères, dévoile leurs pensées, les exprime dans un beau et harmonieux langage! L'impression doit aller jusqu'à V enthousiasme, ^u\s(]\\.q la poésie elle-même a quelque chose de divin (svôsov n). Et si le poète est inspiré, son enthousiasme doit se communiquer. Or l'enthousiasme est une affection morale lîeou? ni3oç èazCv. (YIII, 5.)

L'impression deca/me(àvi-o:-J7u-) qui plane sur l'ensemble et qui suit la catastrophe peut naître d'une source plus haute, mais déjà elle s'explique par l'harmonie que doit conserver ce spectacle et aussi par la foi innée à l'ordre et à la raison qui règlent toutes choses, à la justice et au bien qui partout doivent prévaloir et finalement t?Mompher. Enfin, ces impressions, au théâtre comme pour la Musique, doivent être diversifiées selon les spectateurs, leur culture d'esprit, leur goût, etc., comme selon la nature et la valeur de l'œuvre représentée.

(1) oûvxcOùi ok 73. vlolIv. x'j'rjtu Tcxt yaîptn ôoGwç (Polit. VIII, 6.)

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Voilà ce qu'on trouve dans Aristote, dans ce qu'il a pensé, dit, écrit lui-même, sans rien qui soit conjectural. Si l'on voulait pousser plus loin l'analyse, mais sans vouloir trop préciser, on distinguerait dans ce qui est dit de la. Katharsis elle-même trois e/feis : l'efifet médical, l'ef et moral, et l'effet religieux.

L'effet médical, (la pur galion ou guérison) est analogue au "soulagement que le corps éprouve à être débarrassé des humeurs qui l'incommodent et gênent ses fonctions w^rsp tarpslaf. En langage métaphorique, c'est une vraie médecine de l'âme.

L'effet moral, proprement dit, qu'est-il ? Il est mixte, et les éléments en ont été signalés. C'est le plaisir d'abord ou l'élément sensible, le sentiment mêlé de terreur et do pitié, sentiment pénible, mais adouci, tempéré, calme ; c'est aussi V enseignement mêlé à Vagrément et au divertissement et le perfectionnement moral qui en résulte. L'effet esthétique s'y mêle et s'y confond pour Aristote qui, on le sait, ne distingue pas le beau du bien (Suprà). Au lieu de troubler l'âme, il la calme. Tous ces éléments eux-mêmes sont confondus, ou ils alternent, comme les mots qui les désignent

avÉuis', ava/ravffJî, Tcy.CùCa., TraiOîta, Stàyeayîj, StarpiSrl. On pOUt y

joindre si l'on veut le tô /ixïTiÇv ou le tô uîtov si cher à Aristote et qui lui-même règle cet ensemble et l'harmonise.

En restant à ce degré, sans s'élever plus haut, il y a déjà de quoi expliquer Aristote, sans lui rien prêter.

Reste Veffet religieux. Celui-ci, le plus élevé, est aussi le plus difficile à expliquer. Nous pensons même qu'on n'y peut tout à fait parvenir. A cela, il y a deux raisons. V II faudrait avoir des religions antiques, de la religion grecque, en particulier, de son culte et de ses cérémonies, de ses mystères, une connaissance plus parfaite et plus complète que celle que nous avons. Il faudrait savoir au juste ce qu'était Vexpiaiion et la purification dans les mystères

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orphiques chez les pythagoriciens, chez les poètes même (1) et aussi chez les philosophes, dans Platon lui-même qui s'en sert au figuré. La difficulté est plus grande pour Aristote, beaucoup moins favorable que Platon à la religion positive, et qui en parle aussi, mais sans y croire. L'effet d'a^az^ewîen^, àva-ay(7£o')? que produisent Ics chants sacrés {PolU.Ylll) est un fait qu'il cite, mais sans l'expliquer. Il ne dit pas comment il se produit dans l'âme des auditeurs et des spectateurs de l'action tragique.

Mais la vraie difficulté vient d'Aristote lui-même et de son silence. Elle vient encore plus de son système. Pour savoir au juste ce qu'il a voulu dire, à ce point de vue, il faudrait s'adresser à la partie la plus haute de ce système. Elle est, sur ce point, pleine d'obscurités, et non exempte de contradictions. Nous n'en dirons que quelques mots :

Comment y est comprise la destinée humaine ? Cette loi mystérieuse, le Destin ou la Nemesis tragique, comment Aristote l'entend-il ? Là-dessus, les modernes interprètes avaient beau jeu et se sont donné carrière (Suprà). Le dieu d'Aristote est le Bien; mais il est plongé dans la contemplation de lui-même, la Providence, si elle existe, est très difficile à expliquer. Aristote est optimiste ; tout tend au bien dans l'univers physique et moral. La loi du progrès y conduit ; cela n'empêche pas que le mal existe, et sa solution au problème du mal par le dualisme ne nous satisfait pas plus chez lui que chez Platon. La morale d'Aristote est fort belle ; mais la destinée actuelle de l'homme, dans cet eudémonisme tout raiionnel, ne laisse pas d'être souvent assez triste, et d'inspirer à l'auteur des retours mélancoliques, comme ce qui est dit du roi Priam (Eth. Nie, I). Pour ce qui est dit de la destinée future et de l'immortalité de l'âme, on

(1) Voyez en particulier le livre fort distingué et très intéressant de M. Girard : Du sentiment religieux en Grèce, etc.

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