NEUR DE LA PROVINCE DE QUÉBEC, & EXCELLENCE
“J'ai eu l'honneur de recevoir en son temps la lettre de Votre Excellence, datée du 26 décembre dernier, ainsi que le pli adressé au TR, P. Becks. J'ai écrit de suite au R. P. Rubillon, Provincial de France, qui demeure avec le général de la compagnie de Jésus, à Fiésole, près de Florence, pour le prier de remettre la lettre de Votre Excellence à son adresse, et de s'intéresser à sa demande, Voici, la réponse que je viens de recevoir du PF. P. Rubillon.
“J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 “ du présent, et j'ai remis immédiatement à notre T. R. P. Général l’in- “cluse de Son Excellence, monsieur le Lieutenant-Gouverneur, Vu “les circonstances, nos archives sont dans un assez grand désordre ; et “ d'après ce que j'ai pu recueillir, les mémoires qui nous restent de l'an- “cienne compagnie au Canada se réduisent à fort peu de chose, Par “ce courrier j'écris au P. Martin, à Paris, pour avoir de lui tous les ren- “seignements possibles, puisqu'il a eu entre les mains nos archives “canadiennes lorsqu'elles étaient au Gesu.
“Je suppose que monsisurle Licutenant-Gouverneur ne demande “pas copie des pièces déjà imprimées, soit à Québec en 185, soit en “France par le P, Carayon, à peu près vers la même époque.
“Le T.R. Père Général sera heureux de faire dans la mesure du “possible, tout ce qui sera agréable à Monsieur le Licutenant-Gouver-
“ neur. Dès que je serai plus amplement informé, j'aurai l'honneur de “ vous écrire de nouveau.”
“ De mon côté, j'aurai soin de communiquer cette réponse à Votre Excellence, aussitôt que je l'aurai reçue. .,,,..,
& Agréez, Excellence, l'hommage du profond et de l’entier dévoucment de votre très humble et très obéissant serviteur.
« Bexs. Paquet, Ptre.”
Lerrre pu T. R. P. Becxx.
& Monsieur le Lieutenant-Gouverneur,
# Si j'ai trop tardé à répondre à la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser en décembre dernier, j'ai immédiatement prescrit de faire des recherches pour satisfaire à votre demande.
“ Monseigneur Pâquet aura bien voulu faire connaitre à Votre Excellence les renseignements que j'ai fait prendre auprès du P. Martin, de tous les nôtres le micux au fait de ce qui reste dans nos archives sur le Canada.
“Ces anciens mémoires se réduisent à deux petits volumes. D'après le relevé des pièces imprimées et publiées, soit en Amérique, soit en Europe, et des manuscrits déjà en possession de Votre Excellence, tout porte à croire qu'il ne reste dans ces deux petits volumes que des écrits de famille, d'un caractère confidentiel, qui ne comporte pas la publicité.
“Malheureusement les recherches faites jusqu'ici pour retrouver ces deux volumes n’ont pas abouti, Cinq ou six fois depuis vingt ans nos archives ont été changées de place. De 1h un grand désordre, auquel le remède radical ne sera apporté que quand on pourra déposer et coordonner en un lieu sûr, définitif, ces masses de papiers. Nous n’en sommes pas encore 1à à Rome, comme Votre Excellence peut le comprendre,
&“ Personne au monde ne désire plus que moi que ces écritures puissent être remises en ordre, Alors, avec les indications que nous possédons, et avec celles que Votre Excellence a bien voulu nous envoyer, on vérificra s'il existe, dans ces deux volumes, quelques pièces nouvelles qui puissent vous étre communiquées.
“ Voilà tout ce que je puis dire à Votre Excellence sur cette question de nos archives canadiennes, & J'ai l'honneur d’être, avec un profond respect, “ Monsieur le Gouverneur, de votre Excellence le très humble serviteur, & PIERRE BECKX, “ Génl de la Cie de Gesü, “ À Son Excellence
« M. Lerezuer, Lieutenant-Gouverneur du Canada - Québec.”
Voici une autre lettre du KR. P. Rubilllon à Mer Pâquet sur le même sujet:
# MoNSEIGNEUR,
«Je dois commencer par vous demander pardon du trop long retard de cette lettre, relative à la copie de nos archives sur la Nouvelle- France, demandée par Son Excellence le gouverneur de Québec. J'ai su que tout ce qui nous reste des archives sur le Canada se réduit à deux cartons, reliés aujourd'hui en deux petits volumes ; - que ces deux cartons avaient été communiqués au P. Félix Martin, lorsqu'il vint du Canada à Rome, il a y une vingtaine d'années. Je lui ai donc écrit. Une indisposition l’a forcé à ajourner sa réponse jusqu'au 9 février, et pendant ce mois j'ai été fort occupé moi-même. Voici la réponse du P. Martin.
“ J'ai eu en effet entre les mains les deux cartons de nos archives “renfermant ce qui regarde le Canada. On y trouve surtout des lettres. “Il y en a peu qui soient purement historiques, ou du moins d'un in- “ térêt général. Mais il y en a beeucoup qui renferment incidemment “ des questions historiques. Ce serait un travail minutieux que celui “de les relever. J'ai fait copier une 60aine de ces pièces. J'étais surtout “ préoccupé de ce qui tenait aux biographies de nos missionnaires. “ Les principales pièces ont été imprimées dans le volume des docu- “ments recueillis par le P.Carayon. J'avais réuni une partie des “autres dans un volume 2n-folio que j'avais déposé à la bibliothèque “ du Parlement de Québec, après mon retour d'Europe. Cette biblio- “thèque a été brûlée, Ceux qui s’occupent de l’histoire du Canada se “ persuadent facilement que les 41 volumes publiés par nos Pères, et “que le gouvernement a fait réièmprimer en 1:58 en trois gros volumes, “ont dû se continuer après 1674. Ils étaient en effet préparés pour les “années suivantes jusqu'en 1679. Ces relations, conservées, soit à
« Rome, soit au Canada, ont été imprimées à Paris, en 1861, en ? vo- “lumesin-!?, Après 1470 on netrouve rien de régulier ni de complet, & Il yavait de graves raisons pour ne pas continuer cette publication “ sous cette forme. On les trouve néanmoins en partie dans un “ mémoire placé en forme de préface à la tête des 4 vol. publiés à Paris « en 1*61.
“ Les relations qui ont en partie échappé à la destruction, ont été “& presque toutes publiées par le P. Carayon, ou par M. John Gilmary “ Shea, de New-York, mais en très petit nombre. J'ai fait avec soin & la liste des papiers qui restent encore à Paris, en dehors des publica- “ tions Carayon et Shea, Le collège Ste-Marie, à Montréal, peut avoir “ encore q'ielques papiers inédits, mais bien peu de chose. Il serait “ bon qu'on lui en demandäât la liste ”
& Voilà, Monseigneur, la lettre du P. Martin, qui connaît mieux qu'aucun autre d'entre nous nos archives du Canada.
Si vous le trouvez bon, 1. je vais le prier de faire copier les papiers qui restent à Paris, en dehors des publications Shea et Carayon ; ?, J'écris à notre collège de Montréal, pour demander la liste de ce qu'ils peuvent avoir de papiers inédits, et ils pourront être copiés dès que vous le voudrez, Monseigneur.
3. Pour éviter des frais et des embarras inutiles, avant de prendre copie des 4 volumes de nos archives de Rome, où le P. Martina puisé, il me paraitrait nécessaire d’avoir, outre la liste des pièces non éditées qui existent à Paris et à Montréal, la liste des pièces éditées dans les recueils Carayon et Shea, peut-être même la liste des pièces éditées à Paris en 18ü1. J'ai la liste envoyée par le P. Martin, de ce que nous avons à Paris ; j'aurai celle de Montréal ; mais ici, sans bibliothèque, je ne puis relever la liste des pièces imprimées dans les collections Carayon et Shea, et dans les deux volumes de Paris, 1°6i. S'il vous était possible, Monseigneur, de me faire tenir cette liste, alors on pourrait copier ce que fournissent en sus les deux volumes de nos archives. Je viens, Monseigneur, de vous exposer ma pensée en toute simplicité. Je serai heureux d’avoir la vôtre, et j'ai le désir de vous servir avec tout ce je puis avoir de bonne volonté.
Pardon encore une fois de mon retard ct de la longueur de cette lettre, je n'ai su être plus court, Je suis avec un profond respect, en me recommandant à vos prières,
Monseigneur, Votre très humble serviteur,
A, RuaizLow, 5.4, S. GmozaAmo, Frésoe, Florence. 10 mars 1878.
Ja maladie de M. Letellier l’'empêcha de donner suite À ces recherches. Néanmoins elles n’ont pas été tout à fait infructueuses, et elles ont été reprises cette année
même, *
M. Letellier ne se contentait pas de travailler à enrichir nos archives historiques. Fier autant que pas un de nos gloires passées, et plein de foi dans l’avenir, il ne névligeait aucune occasion de faire connaître notre pays à l'étranger. On se rappelle les nombreux articles qu'un publiciste français, M. Edmond Farenc, fit paraître dans divers journaux de Paris, en 1874-75, sur le Canada, et dont plusieurs, reproduits dans notre pays, itriguèrent vivement le public. Ces écrits, d’un mérite incontestable, étaient dus à l'initiative de M. Letellier. Tout le monde aujourd’hui se félicite de l'attention de plus en plus croissante. que la France donne au Canada. Mais sait-on que l’orfyine de ce mouvement, qui peut avoir des conséquences si favorables, est dû en grande partie au patriotisme éclairé de M. Letellier? A l’époque dont nous parlons, il n’y eut pas moins d'une dizaine des premiers journaux de Paris qui publièrent des études sur le Canada, grâce à cette impulsion donnée par M. Letellier, Nous nommerons le Journal des Débats, le
* Le gouvernement d'Ottawa s'occupe, en ce moment, de faire copier
Es manuscrits, [la profité du séjour de Mgr Taschereau, à Rome, en 1884, pour avoi. accds aux différentes archives.
Constitutionnel, le Messager de Paris, le Journal Of- Jiciel, le Moniteur Universel, V Economiste, ete., ete, Dans le but de faciliter aux écrivains francais leurs recherches sur le Canada, il fit faire une collection considérable de livres canadiens et de documents officiels, qu'il fit parvenir à la société de Géographie de Paris, dont M. Cortambert était alots le président, La socicté,
par l'organe du célèbre géographe, lui en témoigna la plus vive reconnaissance, et en retour le nomma membre correspondant,
On voit, par ce qui précède, que si M. Letellier était bien l’homme de son temps, il ne s’y confinait pas exelusivement. Il savait que, pour comprendre son siècle, il faut bien connaître ceux qui Pont précédé. L'histoire se répète, et les siècles s'expliquent les uns par les autres.
M. Letellier, montrait des marques de préférence pour notre passé, Il prenait intérêt à nos moindres souvenirs historiques, et n'aurait voulu en laisser perdre aucun, Ainsi il proposa de faire placer dans la basilique de Québec, où ont été transportés, de l’ancienne église de Récollets, les restes de Frontenac, de Callières et de la Jonquière, un monument funéraire sur lequel seraient gravées les inscriptions trouvées sur les cercueils de chacun de ces gouverneurs.
M. Letellier aurait désiré conserver un autre monument historique qui ne le cédait en ancienneté à aucun
autre en ce pays; nous voulons parler du vieux collève des Jésuites à Québec, IL éprouva un véritable chagrin, en apprenant que le gouvernement provincial persistait à vouloir le démolir, Il n'en déguisa pas sa mauvaise humeur, “ Pourquoi, disait-il, ne foruit-on “pas comme dans ies anciens pays, où l’on conserve à “tout prix ces reliques d’un autre temps ? Pourquoi “ne pas tirer parti des voûtes sûres et solides qui se “trouvent dans le vieux coliège, et en faire un dépôt “pour nos archives publiques: suivant en cela l’ex- “emple de ce que l’on à fait à Paris de l'hôtel Soubise, “que l’on a transformé en bureau d'archives nationales ? “ Mieux encore, ajoutait-il, ne serait-ce pas un acte “ de justice de le rendre à sa destination primitive, ou “tout au moins, de Putiliser pour les fins de l‘luca- ‘tion, auxquelles il a été doublement approprié.”
Cet acte de vandalisme était d'autant plus injustifiable que, malgré tout ce que l’on disait sur son Ctat de vétusté et de ruine, l'édifice était si solide qu'il fallut employer ja dynamite et le bélier pour détruñe ces anciens murs français, dont les crépis, mêmes extérieurs, avaient bravé, pendant plus de deux siècles, lesrigneurs de nos climats, Nous avons vu de nos propres yeux des pans entiers de murailles que l’on avait renversés sur les planchers du deuxième étage, sans que cet énorme poids les eût fait s'effondrer. Ces planchers étsient
construits en épaisses poutres de chêne, qui se tou-
chaient toutes les unes les autres. Les voûtes qui sé. tendaient sous tout l'édifice étaient des travaux de maçonnerie qui n'avaient pas leurs pareils en ce yays, Une d'elles était si vaste qu’elle servait en son temys de réfectoire aux écoliers. Cette voûte était située sur la façade donnant sur le marché, à droite de la porte cochère.
M. Letellier, en vue de cette démolition, fit relever un plan de l'édifice sur une grande échelle, et en fit dessiner une vue pour en garder au moins le souvenir.
Nous avons le regret de dire que la responsabilité de cette inutile destruction retombe sur M. de Boucher. ville, alors premier ministre, qui s’obstina dans son dessein malgré ies protestations de plusieurs jonrnaux des deux partis, L'inutilité de l'emplacement laissé désert et vacant est là, pour protester encore aujourd'hui, aux yeux des passants, contre cet acte, dont on ne peut connaître le but, ni deviner les motifs.
M. Joly, peu après son arrivée au pouvoir, chargea, dans l'été de 1878, M. Faucher de Saint-Maurice de surveiller les fouilles à faire lors du déblaiement des murs de fondations. Celui-ci s’aquitta savamment de cette opération, comme on peut le voir par la relation intéressante qu’il en a faite, et qui fut publiée l’année suivante.
Quels cris les conservateurs n’eussent-ils pas poussés si c'eût été les libéraux qui se fussent rendus coupables
de ce rasement d’un édifice appartenant à un ordre religieux ? Ils eussent couverts leurs adversaires de toutes les épithètes adressées aux socialistes, aux communards, aux nihilistes. On les eût assimilés aux persécuteurs qui, de nos jours en France, chassent les ordres religieux, # x *
M. Letellier ne se contenta pas de faire connaître le Canada à notre ancienne mère-patrie, Il voulait renouer avec la France des rapports commerciaux qui avaient été trop longtemps interrompus, et n'avaient été repris que d’une manière trop limitée.
Il avait conçu l’idée d’amener les capitaux français au pays, et saisit avec empressement le projet de former une société dans ce but, sous le nom de “ l’Union Finuncière Franco-Cunadienne.” Ce projet fut mis devant le public en avril 1877.
La direction de cette société devait être confiée aux hommes les plus haut placés, dont les noms, bien connus des deux côtés de l'Atlantique, offraient une garantie irréprochable,
On se rappelle que l’honorable M. Chapleau, dans
un de ses discours en parlement, a déclaré qu’en créant le Crédit Foncier Franco-Canadien, et en s’efforçant d'établir des relations financières entre la France et le Canada, il n'avait fait que suivre la route indiquée par l'honorable Luc Letellier de Saint-Just,
Ce projet, que M. Letellier devait mettre à exécution, avec le concours de nos hommes les plus éminents dans les cercles politiques et financiers de la France et du Canada, a été étouffé par la crise de Mars 1878. Déji des négociations avaient été entamées à Paris, et M. Letellier devait se rendre lui-même auprès des hommes les plus éruinents de cette capitale, pour renouer ces relations, qui étaient à peu près interrompues depuis la coniuête,
Malheureusement, on ne lui a pas donné le temps d'accomplir cette grande œuvre, reprise en sous-main par M. Chapleau.
A. M. Letellier revient donc l'honneur d’avoir pris l'initiative de nos relations avec la France, et si ses adversaires lui eussent permis de donner suite à ce projet, nous m'aurions pas été téinoins des scandales créés en Canada pour obtenir le concours de certains députés * à la formation de la compagnie du Crédit foncier francocanadien et à l'obtention de sa charte. Nous aurions pas vu non plus les désastres qui ont suivi de si près les opérations de M. Chapleau et de ses amis sur le marché financier de Paris, et la Compagnie venir, con-
trairement à son prospectus et à son acte d’incorpora-
* Nous devons rendre hommage à 1 honorable M. Wurtele, député de Yamaska, qui a refusé le pot-d-vin de $14 009 qu'on lui avait réservé; iln’a pas voulu suivre l'exemple de ses collègues, promoteurs de l'eutreprise.
tion, demander aux Communes du Canada le droit de prêter à huit pour cent d'intérêt au lieu de 4 *,, ce qui (tait le taux promis primitivement,
Avec une administration irréprochable des deux côtés de l'Atlantique, comme le voulait le projet de M. Letellier, les capitaux français auraient afflué au Canada, et fait un bien immense à notre pays, tout en assurant les intérêts des capitalistes français. Malheureusement, les promoteurs de cette compagnie ont produit une impression défavorable, qui a tourné au détrimeut des actionnaires honnêtes et du crédit des Canadiens,
C'est ainsi qu'un projet patriotique, appelé, dans la pensée de son auteur, à faire un grand bien, nous a fait un mal irréparable, en prévenant contre le Canada les esprits les mieux disposés à notre égard.
Autant nous aurions gagné à l'exécution de ce projet jar M. Letellier, autant nous avons perdu à son exéeution par ses adversaires,
Pendant que M. Letellier se livrait à ces travaux pacifiques, son attention en fut détournée par des émeutes sérieuses, qui eurent lieu à Québec et à Montréal dans l'été de 1878.
Les ouvriers de Québec, subissant une réduction de gages due à la dépression commerciale qui se faisait sentir, se mirent en grève. Ils se réunirent sur la place Jacques-Cartier, dans le quartier Saint-Roch, et avec les disœuvrés, ils composèrent une assemblée de deux à trois
mille personnes, qui furent haranguées et soulevées par des meneurs. Cette multitude se rendit aux ateliers de M. Peters, où, après avoir commis des violences, elle le forçca à signer un engagement l’obligeant à donner une piastre par jour à ses ouvriers M. Vallières, grand manufacturier de meubles, dut subir les mêmes exigences. Ce fut en vain que M. Joly, en adressant la paroles aux émentiers, voulut les dissuader de recourir à des voies illégales. Cette foule ne voulut pas se rendre à la raison. Elle se rendit aux hangards de la maison Renaud, où elle pilla les provisions de lard et de farine ; elle commit d’autres excès ailleurs,
Les proportions que prit l’émeute dès l’origine furent telles, que M. Letellier crut devoir télégraphier à Lord Dufferin, alors en excursion dans le Golfe, pour l'envoi de troupes régulières.
On craignait en même temps une autre cause très grave de danger, c'était la participation des stevedores à l’'émeute.
Les arrimeurs du port de Québec formaient une association incorporée, devenue nombreuse et forte. A l’arrivée des vaisseaux, au printemps, elle avait coutume, depuis quelques années, de déployer ses forces en paradant par les rues de la ville, en une procession qui parfois s’éleva presque au nombre de trois mille hommes, Cette démonstration avait pour but d’inspirer la crainte et d'empêcher toute concurrence. La société avait même
réussi par ce moyen à jeter une terreur qui la rendait maîtresse presque «bsolue du port, c’est-à-dire du chargement exclusif des navires, en fixant elle-même le prix et les heures du travail.
La dépression commerciale se faisait sentir également pour eux, et amenait forcément, dans le prix des gages, une baisse que les arrimeurs s'étaient refusés de subir,
Heureusement que l’on put prévenir ce danger.
in attendant, le corps d'artillerie composé d'une centaine d'hommes, alors en garnison à Québec, fut appelé au secours des officiers de police, pour disperser les émeutiers. Le Riot Act, loi sur les émeutes, fut lu par le Maire devant la foule tumultueuse qui ne continuait pas moins la résistance, et qui lançait une grêle de pierres à la troupe. La populace ne recula que lorsqu'on fit feu sur elle. Un français du nom d’Edouard Beaudouard, simple spectateur, dit-on, et récemment débarqué à Québec, fut tué sur place, et une dizaine d'autres personnes furent blessées. On parvint à mettre k main sur les principaux fauteurs de ces désordres. Mais l'ordre et la tranquillité furent loin d’être rétablis, un peu par la faute du Maire, qui, dès le commencement, n'avait pas déployé la promptitude et l'énergie que ces soulèvements requièrent,
On dut faire venir de Montréal trois bataillons de la milice pour prêter main forte aux autorités civiques.
Pendant trois ou quatre jours, la ville demeura dans un état de siège. Les ouvriers, à la fin, reprirent l’onvrage, mais les citoyens durent être protégés par la présence des troupes sous les armes. Dans l'intervalle, M. Letellier avait informé Lord Dufferin, par une nouvelle dépêche, que les troubles prenaient une tournure de plus en plus alarmante. Il pensait que la présence de Lord Dufferin pourrait empêcher un nouvelle effusion de sang. Le Gouverneur-Général, alors à bord du Druid, qui avait été mis à sa disposition, revint en toute hâte à Québec.
En effet, sa présence ne contribua pas peu à rétablir l'ordre.
La législature locale, qui 82 trouvait alors en session, profita du passage de Lord Dufferin pour lui présenter une adresse d'adieu, à l’occasion de son prochain départ,
De mémoire d'homme, il n’y a eu, sous le régime anglais, aucun gouverneur dont l’administration ait té plus brillante que celle de Lord Dufferin. Sa popularité, qu’il avait su acquérir par ses qualités autant que par ses talents diplomatiques, et qui éclata à son départ en manifestations enthousiastes, l'avait singulièrement attaché au Canada, et l’on peut dire que, s il y a laissé une impression ineffacable, le souvenir qu’il en a emporté ne mourra qu'avec lui.
Comme Gladstone, dont plusieurs prédisent qu’il sera
le successeur, il est ce que les anglais appellent un
scholar, Comme lui, il joint aux qualités de l’homme d'état celles de l’homme de lettres, et comme lui, il manie la parole aussi bien que la plume.
Chose rare dans les Iles Britanniques, il est anglais par le sens et francais par l'esprit; sans parler. de son livre Letters from High Latitudes, qui l'a fait connaître comme écrivain, plusieurs de ses discours sont des moreaux d’éloquence : ils brillent surtout par lélévation des idées, la finesse et l'humour, alliées à un tact parfait.
Il aimait le séjour de la ville de Québec, à cause de ses souvenirs historiqnes et de la vue admirable dont on yjouit, particulièrement du haut de la citadelle, où il avait fixé sa résidence pendant la belle saison. Il l'aimait aussi à cause de la belle société qu’on y rencontre.
C’est en effet grâce à ses instances auprès du ministère fédéral, qu'a été empêchée la démolition des remparts de la ville, qu'un vandalisme semblable à celui qui à fait disparaître le Collège des Jésuites avait commencé à abattre et à enlever.
Les embellissements dont Lord Dufferin, par son influence, a doté Québec, tels que la restauration des murailles, la reconstruction artistique des portes et la prolongation de la Terrasse, sont des services qui ont gravé pour jamais le nom de Lord Dufferin sur le rocher de
Québec, Mais ce que l’on sait moins, c’est que celui
qui, peut-être, a protesté le plus hautement contre les démolitions, et qui a été l’un des premiers à suggérer à Lord Dufferin, la restauration des remparts de la ville, a été M. Letellier. En agissant ainsi, il ne faisait que suivre un courant d'idées dans lequel il était entré depuis longtemps. 11 avait ouvert une correspondance à ce sujet avec Lord Dufferin, et c’est à quoi celui-ci fait allusion dans la lettre suivante.
4 GOovERNMENT House, Ottawa, March 14th 1877.
My dear Lieutenant-Governer,
“ I have examined your plan with the very grcatest interest, and if the Parliament Buildings are to Le placed where they are marked on the map, I am certainly disposed to agree with you that it would be a pity to put the Rink between them and the bastion; for if the proposed improvements are carried out, and a park is to be ranged around the circuit of the waïlls, the. best view of them will be from thence. Some of these days I will speak to Mackenzie upon the subject of the Quebec improvements, and I will let you know further on the subject.
Yours sincerely, Dürrerix.”
Nous avons tenu à citer cette lettre in extenso, parce qu’elle attire l'attention sur un édifice devenu une obstruction, et qui devra disparaître un jour ou l’autre.
A peine les troubles étaient-ils apaisés à Québec, que la ville de Montréal se trouva plongée dans une grande surexcitation, causée par la détermination des Orangistes de marcher en procession par les rues, le 12 juillet, à l’anniversaire de leur fête. Ils y tenaient
d'autant plus que leur démonstration avait pour but de protester contre le meuitre d’un des leurs, le jeune Hackett, qui avait été tué précédemment à l’occasion d'une semblable tentative de faire une procession.
Dans ces conjonctures, le Maire, M. Beaudry, convoqua les magistrats de Montréal et des alentours. Ils se réumirent au nombre d’une centaine, et s’entendirent pour réprouver, d’un commun accord, le dessein des Orangistes, et empêcher la procession. Ceux-ci ne demeurèrent pas moins résolus de sortir en corps quand même.
Mais le maire Beaudry, homme plein d'action et d'énergie, établit 500 constables spéciaux, et fit mettre sur pied 2 500 hommes de la milice volontaire, sous les ordres du général Sir Selby Smythe. Avec cette force imposante, il ne craignit pas, dès le moment que les Orangistes se mirent en train de parader, de faire arrêter de suite les chefs principaux de l’association. Il réussit par cet acte de vigueur, sans violences et sans perte de vie, à couper court à toute démonstration.
Comme on le voit, tout n’était pas rose dans l’administration de M. Letellier, qui avait à répondre au gouvermement central du maintien de l’ordre et de la tranquillité dans sa province. |
On le vit, dans ces circonstances, comme dans le reste
de sa vie, homms d'action, de clairvoyance et d'énergie.