‹ Letellier de Saint-Just et son temps [microforme]Chapitre 21 sur 31 · J-A. CHAPLEAU, & L. RUGGLES CHURCH, & A.-R. ANGERS · texte numérisé non relu

J-A. CHAPLEAU, & L. RUGGLES CHURCH, & A.-R. ANGERS

4 Monrréar, le 19 decembre, 1578.”

Sir Patrick McDougall ne prit aucune action sur cette requête, vu qu’il attendait sous peu le Marquis de Lorne, nouveau Gouverneur: Général, En effet celui-ci débarqua à Halifax le 25 novembre, avec la Princesse

Louise, son épouse,

Cette arrivée était une événement, à cause de l’importance des personnages qui touchaient de si près au trône, Ils furent accueillis avec enthousiasine et en grande pompe par les autorités civiles et militaires. Sur le parcours de la voie ferrée, d'Halifax à Ottawa, ils recurent de nombreuses ovations. Le Lieutenant-Gouverneur Letellier et ses ministres allèrent à leur rencontre, pour leur souhaiter la bienvenue à l’entrée de la Province, L’impression que produisirent M. Letellier et ses ministres sur le Marquis et la Princesse fut tout à fait favorable, Cette impression fut durable, comme la suite de ce récit le fera voir.

Lord Dufferin avait laissé à son successeur une situation doublemant difficile à remplir. D’abord son administration avait été très populaire et admirée ; ensuite Lord Dufferin léguait au Marquis de Lorne l'épineuse affaire Letellier. Disons de suite que le Marquis de Lorne s’est montré à la hauteur de sa position. Sans doute qu'il n'avait ni l'expérience ni les capacités hors ligne de Lord Dufferin, mais il avait son tact et sa fermeté, Heureusement que le seul défaut qu'on pouvait lui reprocher est celui dont on se corrige le mieux : celui d’être jeune. Les cinq années de son administration ont été pour lui une école dont peu de ses prédécesseurs ont aussi bien profité. Au moment de son départ, il avait reconquis tout le terrain que la décision de l'affaire Letellier lui avait fait perdre, Ami

des lettres et des sciences, auteur comme Lord Dufferin, il a couronné sou heureuse administration par une œuvre qui fera vivre son nom dans le pays : la création de la Société Royale du Canada dont on est en droit d'attendre de glorieuses destinées, et dont, dans tous les cas, l'avenir ne peut manquer de lui tenir compte.

Nous devons ajouter que l’auguste Princesse, son épouse, n’a pas peu contribué, par ses goûts littéraires et artistiques, à faire établir l'Académie Royale Canadienne des Beaux-Arts, et à aider le noble Marquis dans son dessein de promouvoir l’art dans le Canada, Tous deux y ont laissé les meilleurs souvenirs.

A cette même époque, la mort enlevait, dans la force de l’âge et la maturité du talent, un homme remarquable dans le monde politique, Pierre Alexis Tremblay, journaliste, plusieurs fois élu député, soit à Charlevoix soit à Chicoutimi. Il était grand ami de M. Letellier, et leurs rapports politiques et privés dataient de loin, Catholique sincère et pratiquant, il a été néanmoins en butte aux attaques les plus violentes d’un trop grand nombre de ses coreligionnaires, parce qu’il était sorti des rangs des conservateurs pour entrer dans ceux des libéraux. Apgressif, ardent, courageux et tenace, M. Tremblay était un rude champion à rencontrer, soit sur les hustings, soit sur le parquet de la Chambre ; sa plume ne ménageait personne devant la vérité. Il attaqua de front l'intervention illégale du clergé dans les

élections, et déploya une persévérance et une énergie qui lui assurèrent finalement gain de cause devant la Cour Suprême, dans la célèbre cause de Charlevoix. Il mit par là le comble à la haine de ses ennemis. Il avait fait décider que l’ingérence des prêtres, telle qu'elle avait été exercée contre lui, était illégale, et qu'elle était une influence indue (undue influence). C'était, dans la province de Québec, un pas immense de la part de l'autorité civile. Mais ce qui était bien plus significatif et bien plus redoutable, c’est que le pouvoir temporel affirmait une juridiction sur le domaine spirituel, pour assigner les limites de l’un, et déclarer la force civile de l’autre. La Cour de Rome, à l’encontre des prétentions des évêques du Canada, n’a pas voulu se prononcer contre le jugement rendu dans l'affaire de Charlevoix. Elle a même refusé de condamner, dans une cause analogue, le juge Casault, qui avait été directement attaqué par Mgr l’Evêque de Rimouski, à raison de son jugement dans la cause de Bonaventure, *

Mais tout en gagnant son point devant les tribunaux en dernier ressort, M. Tremblay n’en demeura pas moins condamné préventivement aux yeux du plus grand uombre des membres du clergé, et de la masse du peuple, qui en suivait l'impulsion.

D'une constitution frêle et ébranlée par l'agitation de

* Mgr Langevin voulait faire censurer le juge C'asault, et le faire destituer de sa chaire de professeur à l'Université Laval, à cause de ce

jugement, Rome maintint le juge Uasault. pe

sa vie, il fut prématurément enlevé avant qu'il eût le temps d'obtenir un jugement sur la plainte qu'il avait portée à Rome, contre l'intervention de certains membres du clergé dans les élections.

Il y a une si frappante analogie entre ce conflit et celui où le Roï saint Louis s’est vu placé vis-à-vis des évêques de France, que nous ne pouvons nous empêcher d'en faire le rapprochement,

Voici en peu de mots ce dont il s'agissait. Les ‘évêques de France demandaient au Roi de leur prêter l'appui du bras séculier pour mettre à effet les sentences d'excommunication portées par eux dans son royaume. Saint Louis s’y refusa, à inoins qu'on ne lui donnât la certitude que les excommuniés fussent dans leur tort, et il exigea de connaître de ces sentences, pour s’en assurer par lui-même, Ce à quoi les évêques se refusèrent.

Voici la narration de Joinville, qu’il est mieux de

citer en entier :

“ 6}, Je le revis une autre fois à Paris, là où tous les prélats de France lui mandèrent qu'ils voulaient lui parler; et le Roi ala au palais pour les ouïr. Et là était l’évêque Gui d'Auxerre, qui fut fils de monseigneur Guillaume de Mello ; et il parla au Roi pour tous les prélats en telle manière : # Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevê. ‘ques et évêques, m'ont dit que je vous disse que la chrétienté, qui “ devrait étre gardée par vous, périt entre vos mains.” Le Roi se signa quand il ouit cette parole, et dit: “ Or dites-moi comment cela “se fait.”

“ (2, “Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunica- “ tions aujourd hui, que les gens se laissent mourir excommuniés avant “ qu'ils se fassent absoudre, et ne veulent pas faire satisfaction à

“ l'Eglise, Ces seigneurs vous requièrent donc, Sire, pour l'amour de # Dicu et parce que vous le devez faire, que vous commandiez à vos “ prévosts et à vos baillis, que tous ceux qui resteront excommuniés “un an et un jour, qu'on les contraigne, par la saisie de leurs biens, à “ce quils se fassent absoudre.”

“UÜ3 Acele Roi répondit qu'il le leur commanderait volontiers pour tous ceux dont on lui donn-rait la certitude qu'ils eussent tort. Et l'évêque dit que les prélats ne le feraient à aucun prix, qu'ils lui contesteraient la aridiction de leurs causes, Et le Roi Jui dit qu'il no le ferait pas autrement ; car ce serait contre Dieu et contre raison, #’il contraignait les gens à se faire absoudre quand le clergé leur furait tort,

“61, # Et de cela, fit le Roi, je vous donne l'exemple du comte de “ Bretagne, qui a plaidé sept ans avec les prélats de Bretagne, tout “ excommunié, et a tant fuit que le Pape les a condamnés tous, Donc “ si j'eusse contraint le comte de Bretagne, la prenière année, de se “ faire absoudre, j'eusse péché contre Dieu et contre lui” Alors les prélats se résignèrent; et jamais depuis je n'ai oui dire qu'une demunde fût faite sur les choses dessus dites, *

M. Tremblay fut moins heureux que le comte de Bretagne. Les prêtres du comté de Charlevoix lui firent perdre le mandat de ce comté sans pouvoir le lui remettre, Les démarches qu’il fit pour obtenir, devant l'autorité diocésaine, la réparation du tort civil qu’il en avait éprouvé, demeurèrent infructueuses ; ce qui peut être attribué en grande partie à son manque de tact et d'habileté à conduire sa cause, qu'il dirigeait en personne, + Son appel, porté à Rome pour y trouver un

* Joinvizce, Histoire de saint Louis, p. 87.

t M. Tremblay, se plaignait, dans son appel à Rome, de ce que l'Archvêque de Québ:c avait différé de prononcer das cette affaire “Tremblay.” Par une singulière coïncidence, l’Archevêque se trouva plus tard dans le même cas vis-à-vis le délégué apostolique Mgr Smeulders, qui différait trop, selon lui, de rendre justice daus uns affaire qu'il lui avait soumise.

recours qu’il n'avait pu cbtenir en Canada, périt avec lui, comme nous venons de le dire. Dans son testament } olitique, où respirent les plus beaux sentiments de la foi, de l'humilité et de la charité chrétiennes, M. Tremblay donne un entier yardon à ses ennemis, et pèse à leur juste valeur, en présence de la grandeur de l'éternité, l'inanité des luttes qui, dit-il, ont trop occupé sa carrière. *

* Nous rapportons au long ce document, qui est digne d’être conservé. JIla été publié par lui dans ©’ Æclaireur, dont il était le rédacteur, le 26 décembre 1878, quelques jours avant sa mort.

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