‹ Letters à Édouard sur les catacombes romainesChapitre 27 sur 85 · DES MARTYRS · texte numérisé non relu

DES MARTYRS

Donnez dans vos tombeaux! dormez, vaillants soldats Dont les mains ont cueilli la palme des combats!

— Quels sont donc ces lauriers, dessinés sur la pierre, Et qui jonchent les murs du sombre cimetière? Quels sont tous ces rameaux, l'un dans F autre enlacés, Tous ces rameaux poudreux que le fer a tracés

Sur le couvercle oblong des innombrables tombes Dont la mort a rempli les vastes catacombes?

— Voyageur, ces rameaux sont d'illustres lauriers, Moissonnés autrefois par de fameux guerriers,

Par les témoins du Christ, qui, mourant pour sa gloire, Ont reçu dans le ciel le prix de leur victoire!

Dormez dans vos tombeaux, dormez, vaillants soldats Dont les mains ont cueilli la palme des combats !

Leur triomphe n'est point un triomphe éphémère; Et, quoique par le temps recouverts de poussière,

Leurs lauriers n'eu sont pas ni moins frais, ni moins beaux.

Le César dont ils ont défendu les drapeaux

N'était point un César dont la mémoire oublie :

Tous ceux qui de sa croix suivirent la folie,

Tous ceux qui dans leur sang prouvèrent leur amour,

Ont reçu le bonheur et la gloire en retour.

Ces rameaux d'olivier de leur paix sont le gage;

Ils sont de leur repos le muet témoignage.

Dormez dans vos tombeaux, dormez, vaillants soldats Dont les mains ont cueilli la palme des combats!

Héros du temps passé, vous, conquérants superbes, Qui cueilliez les lauriers comme on cueille des herbes, Qui promeniez captifs les rois à votre char, Vous, Cyrus, Xerxès, Alexandre, César, Grands vainqueurs que la mort au tombeau fit descendre, Qu'êtes-vous devenus? Quelle urne a votre cendre? Qui peut montrer l'endroit où vous vous reposez? Approchez des martyrs \ venez, si vous l'osez, Comparer vos lauriers à leur modeste palme, Votre gloire bruyante à leur gloire si calme !

Dormez dans vos tombeaux, dormez, vaillants soldats Dont les mains ont cueilli la palme des combats !

Non, jamais les tyi*ans qui conquirent le monde N'ont goûté dans la mort une paix si profonde; Non, leur corps, dévoré par les feux du bûcher, Dans le lit du repos n'a point su se coucher ! Comme un vain son leur gloire au loin s'est envolée, Et le temps a chassé leurs os du mausolée.

Les martyrs, au contraire, en faisant moins de bruit, De leurs nobles combats ont recueilli le fruit ; Leur gloire ne s'est pas de suite évanouie, Car pour la mieux garder ils l'avaient enfouie,

Dormes dans vos tombeaux, dormez, vaillants soldats Dont les mains ont cueilli la palme des combats !

Quand un grand homme est mort, quand il est dans la bière,

Avant de le conduire à sa couche dernière,

Ses parents, ses amis décorent son cercueil

Des signes de l'honneur qui faisaient son orgueil ;

Chacun, en les voyant, le regrette et le loue.

Mais que sont ces hochets dont le trépas se joue?

C'est vous, c'est vous, martyrs, qui, sur votre tombeau,

Du véritable honneur avez reçu le sceau ;

Oui, cet humble laurier, ce rameau sans feuillage,

Voilà qui nous redit votre mâle courage 1

Dormez dans vos tombeaux, dormez, vaillants soldats Dont les mains ont cueilli la palme des combats!

palme des martyrs, palme en leur sang trempée ;

Palme que moissonna le tranchant de l'épée ;

Palme que .tant de saints ont offerte au Seigneur;

Toi que sur leur tombeau grava le fossoyeur,

Avec quel doux plaisir mon âme recueillie

Songe au bonheur sans fin de ceux qui t'ont cueillie !

Tu redis, en silence, à la postérité

Leur triomphe éclatant sur l'enfer irrité.

Ah! des témoins du Christ quel orgueilleux monargue

Ne voudrait sur sa tombe avoir cette humble marque l

Dormez dans vos tombeaux, dormez, vaillants soldats Dont les mains ont cueilli la palme des combats!

Suite des signes symboliques qui se retrouvent dans les inscriptions, les peintures et les sculptures des catacombes. — Le bœuf. — Le cerf. — Le cheval agenouillé. — Le lièvre. — Le paon. — Le coq. — Le cyprès. — L'olivier. — Le palmier. — La palme gravée sur les tombeaux est un signe certain du martyre. — L'ancre. — Le chandelier aux sept branches.

Rome, le 15 janvier 1851.

Je vous ai entretenu» dans ma dernière lettre, des emblèmes qui se rapportent à Notre-Seigneur Jésus-Christ ; aujourd'hui, mon cher Edouard, je vais vous parler de ceux qui se rapportent aux chrétiens et qui sont la clef du langage ascétique.

Ces symboles sont pris généralement parmi les animaux et les plantes qui rappellent, par leurs qualités ou leurs propriétés, quelques-unes des vertus que nous devons pratiquer.

Le bœuf est la figure : 1° Des martyrs immolés. Jésus-Christ, parlant de l'immolation future de ses saints, disait à Dieu son Père : « Je t'offrirai la graisse de mes bœufs en holocauste» (1). » 2° Des Apôtres, propagateurs de l'Evangile. Saint Jérôme, expliquant ce passage d'Isaïe : Les taureaux et les bœufs qui labourent la terre 9 dit que l'on doit entendre par ces taureaux et ces bœufs, les Apôtres et les hommes apostoliques dont saint Paul a dit , en interprétant un passage de l'Ecriture : Tu n'attacheras pas la bouche du bœuf qui sépare le grainjie sa paille (2). 3° Des chré-

(1) Christus de fîgurata sanctorum suorum immolalione dicebat : Holocausta medullata offeram tibi boves. (Chrys., Hom. xli, in cap. xxn Mat th.)

(2) Tauri et boves qui operantur terram, id est Àpostoli et viri apostolici, de quibus apostolus Paulus scriptum interpretatur : Non alligabis os bovi triluranti. (Hier., In /soi., c. xxx.)

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tiens, célestes laboureurs, qui traçaient alors péniblement des sillons, arrosés de leur sang et de leurs larmes (1).

Le cerf 9 habitant des forêts et des montagnes boisées, représentait Pâme qui» du milieu des misères de l'exil , soupire après les sources d'eau vive qui jaillissent jusqu'à la vie éternelle. Persécutés sans aucune relâche et poursuivis par leurs bourreaux jusque dans les entrailles de la terre, les habitants des catacombes devaient naturellement se comparer au cerf et s'appliquer ces paroles de David : Comme le cerf altéré soupire après les sources d?eau vive y ainsi mon âme soupire après vous, à mon Dieu (2). De plus, le cerf est l'image de la solitude, du bannissement, de la vigilance et de la charité mutuelle. Cassiodore, le vénérable Bède et saint Ambroise le citent dans leurs écrits comme un modèle de ces deux dernières vertus (3).

Le cheval agenouillé, emblème de la force qui s'humilie ou qui adore le Dieu des batailles, appartient encore aux emblèmes primitifs. Job a dépeint le coursier comme le type du courage ; celte vertu est si nécessaire aux chrétiens, qu'ils devaient lui assigner une place dans leur langue symbolique. J'ai un petit cheval en bronze dont les deux jambes de devant sont pliées jusqu'à terre ; sa tète est respectueusement inclinée, et sa posture est celle de l'adoration. C'est un objet antique trouvé dans les catacombes.

Le lièvre, image de l'agilité et de la vitesse avec lesquellft? te chrétien doit courir dans les voies de la perfection, se voit souvent sur les lampes chrétiennes.

La colombe , messagère de paix, figure du Saint-Esprit, em-

(1) « Quid aliud in figura per boves, quam bene opérantes accipimus? » (S. Greg., In Job., c. xvm.)

(2) Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum,iladesiderat ad te anima mea, Deus. (Psalm. xli.)

(3) Cervus venenosorum serpentium est vorax et summa agilitate prœditus.., Huic meritô comparanlur fidèles, qui diabolum vorant, vitiaquc hujus saeculi bona conversatione transiliunt. (Cassiod., In Ps. cxin.)

blême de Famé virginale, douce, aimante, simple, devait occuper un des premiers rangs parmi les hiéroglyphes sacrés. On la retrouve partout dans la cité des martyrs, tantôt tenant un rameau d'olivier dans son bec , tantôt rompant un lacet et prenant à tire-d'aile son essor vers les cieux. Cet oiseau symbolique est à lui seul tout un livre de méditations poétiques et célestes. U renferme un parfum de grâce et d'innocence qui charme et fait rêver. Image de l'âme parfaite, elle est tout à la fois un traité de virginité et d'amour divin. Elle rappelle l'arche de Noé et le baptême de Jésus-Christ dans les eaux du Jourdain. Elle résume en elle l'Ancien et le Nouveau Testament. Salomon Ta chantée dans son Cantique des cantiques, et elle servit de rachat à l'Homme* Dieu, le jour de sa présentation au temple de Jérusalem. II y a tout à croire que les premiers chrétiens voyaient dans la colombe r image du Sauveur, si doux et si humble de cœur ! De là, peut-être, est venu cet antique usage existant encore à Pabbaye de Solesme, en France, de conserver la sainte Eucharistie dans des tabernacles d'argent faits en forme de colombe. Les fossoyeurs gravaient ordinairement une colombe sur le tombeau des vierges ; aussi la retrouvons-nous sur une infinité de pierres tombales .

Le paon, dont la chair était regardée comme incorruptible par les anciens, figurait pour nos pères le dogme de la résurrection de la chair. Ce bel oiseau, exprimant l'éternelle jeunesse et l'incomparable beauté dont le chrétien doit être revêtu en sortant du sépulcre, était représenté sur les tombes qui ne devaient pas toujours garder leurs ossements et dont les portes devaient s'ouvrir à la voix de l'archange, au grand jour du jugement.

Le coq entre également dans la partie emblématique des catacombes. On le voit sur les pierres des loculi et à la voussure des arcosolia. Son symbole est celui de la vigilance dont pasteurs et brebis ont un égal besoin. Notre-Seigneur avait dit : Veillez et priez. Cet animal, qui figure dans le récit de la Passion du

Sauveur, devait être cher aux chrétiens, puisqu'il leur rappelait et la faiblesse de saint Pierre et la clémence de Jésus. Encore, de nos jours, nous aimons à placer le coq au faite de nos clochers, comme pour nous rappeler et notre propre fragilité et la miséricorde divine. Saint Eucher dit que Ton donnait le nom de coqs à certains pieux prédicateurs qui, au milieu des ténèbres de cette vie présente, s'appliquent à annoncer dans leurs discours la lumière future, disant : La nuit est venue la première, mais le jour s 1 approche : abandonnons donc les œuvres de ténèbres (1). De son côté, saint Ambroise peint d'une façon charmante les qualités du coq. « Non-seulement le chant du coq est agréable « à entendre pendant la nuit, dit-il, mais il est encore utile : car, « excellent gardien, il réveille celui qui dort, il avertit celui qui (( veille, console le voyageur et annonce par son chant sonore « que la nuit va finir. A sa voix, le voleur abandonne son émet bûche ; l'aurore se lève et illumine les cieux ; le nautonier « tremblant dépose sa crainte ; l'homme pieux court à la prière ; « le chef de l'Eglise pleure ses fautes ; l'espérance revient au « cœur de ceux qui l'avaient perdue ; le malade sent sa douleur <c s'évanouir, ses blessures se fermer, sa fièvre s'apaiser; et la foi « tend la main à ceux qui sont tombés (2). » Après avoir en-

(1) Galli nomme designantur prœdicatores sancti qui inter tenebras vilœ preesentis student venluram lucem prœdicando nuntîare. Dicunt enim : Nox .prœcessit, dies autem appropinquavit ; abjiciamus ergo opéra lecebrarum.

(S. Eucher., De spir. form. t c. v.)

(2) « Esl eliam galli cantus suavis in noctibus ; nec solum suavis, sed « etiam utilis, qui quasi bonus cohabilator et dormientem excitât, et solli- « citum ad mon et, et viantem solatur, processum noctis canora significatione a protestans. Hoc canente, latro suas relinquit insidias. Hoc ipse Lucifer « excitatus oritur cœlumque illuminât. Hoc canente, trepidus nauta metum « deponit.Hoc canente, dévolus affectu exilit ad precandum. Hoc postremô « canente, ipsa Ecclesiae petra culpam suam diluil. Ipsius cantu spes a omnibus redit, aegris levât ur in commodum, minuilur dolor vulnerum. « febriura flagrantia miliganlur, reverlilur fides lapsis. » (S. Ambr , II e- « œcem., liv. V, c. xxiv.)

tendu saint Àmbroise, nous ne devons plus nous étonner de retrouver le coq dans les catacombes.

Le règne végétal fournit aussi des emblèmes à l'art primitif, à la langue mystique des premiers chrétiens. De tout temps les Orientaux ont connu et parlé le langage des fleurs ; le christianisme venait de l'Orient, il devait par conséquent chercher des figures et des symboles parmi les plantes. C'est ce qu'il a fait.

Les arbres sont l'image de l'homme dans sa vie, dans sa mort et dans sa résurrection future. Gomme eux, il se couvre des fleurs de l'espérance; comme eux, il porte de bons et de mauvais fruits; comme eux , il est dépouillé par la froide vieillesse et couronné par les années ; comme eux enfin , il est coupé par la faux de la mort. Hélas ! que d'hommes ressemblent au figuier maudit de l'Evangile ! Les arbres occupent donc une grande place dans les sculptures et les peintures des catacombes. Parmi eux on distingue : le cyprès, symbole funèbre, destiné à n'ombrager que des tombeaux ; Y olivier, emblème de la paix apportée aux hommes de bonne volonté par le Sauveur du monde, et le palmier, dont les branches glorieuses sont un signe de triomphe et de victoire. C'est ce dernier emblème qui, avec le vase du sang {vas sanguinis), dont nous parlerons plus tard, révèle la tombe des martyrs et ordinairement ne se rencontre que là. Chaque fois donc, ô Edouard, que vous verrez une palme gravée sur la pierre d'un loculus, vous pourrez baiser respectueusement cette pierre, et vous écrier dans un légitime transport de joie et d'amour : Salut, dalle sacrée qui fus teinte du sang des témoins de Jésus-Christ ; toi qui protégeas les ossements des amis de mon Dieu , salut 1 Oh ! tu es plus précieuse à mes yeux que l'or et la topaze, plus riche que le diamant et le saphir ! Tu es digne d'entrer dans la construction de la Jérusalem céleste, puisque tu as, durant tant de siècles, recouvert la tombe des martyrs !

Tenez, en voici quelques-unes qui vous seraient bien chères, j'en suis sûr, si vous les possédiez, ou si même vous pouviez

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les voir, les toucher, les baiser. La première porte deux palmes avec l'inscription suivante :

MARCELLA ET CHRISTI MARTYRES GGGGCL.

« Harcelle et cinq cent cinquante martyrs du Christ. »

Quelle tombe abondamment remplie ! Le froment regorge de ce grenier souterrain. Cinq cent cinquante martyrs du Christ, jetés dans une même fosse, dans un même polyandrum, ou loculus à plusieurs corps : cela n'est pas croyable ! Néanmoins le fait existe. Dites-moi, Edouard, que restait-il d'un corps humain livré aux dents des lions et des tigres de l'amphithéâtre ? Que restait-il d'un corps brûlé en guise de flambeau ? d'un corps qui avait servi de pâture aux lamproies ? Pas grand 9 chose assurément. Eh bien, maintenant vous devez comprendre le chiffre énorme de l'inscription, surtout quand vous saurez qu'il y avait des jours où les divins Césars enivraient de sang le peuple romain et où les bêtes du Cotisée dévoraient plus de huit cents chrétiens.

La seconde n'offre qu'une palme.

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