LETTRE I
MHIHAIBE.
Impression que produit le mot catacombes sur un cœur chrétien.— Origine de ce mot. — Les catacombes ne sont point d'anciennes carrières utilisées par les chrétiens. — Elles ont élé creusées entièrement par les premiers fidèles. — Opinion de quelques auteurs sur ce sujet. — Nature du sol dans lequel sont ouverts les cimetières chrétiens des temps primitifs. — Coup d'oeil général sur les catacombes romaines. — Forme des galeries. — Forme des tombeaux. — Ce qu'on ressent en présence d'un squelette dix-sept fois séculaire. — Souvenir. — Réflexions sur la sainteté et la poésie des catacombes.
Rome, le 26 décembre 1850.
Je viens de visiter une des plus vastes catacombes de Rome. Que n'étiez-vous avec moi, ô mon cher Edouard ! Les catacombes, comme ce mot fait battre un cœur chrétien ! combien il renferme de foi, d'amour, de poésie! La plupart des gens qui viennent à Rome ne le comprennent pas, ce mot, qui à lui seul vaut toute une langue. Pour en sonder la mystérieuse profondeur, il faut croire, il faut aimer, il faut prier. Cette ville souterraine que Ton nomme Catacombes n'est point une nécropole ordinaire; la poussière sacrée que ses innombrables tombeaux contiennent cache un germe de vie que l'œil de la foi peut seul découvrir. Malheur
donc à celui qui foule d'un pied indifférent une terre qui a bu le sang de tant de martyrs ; une terre qui, durant plus de trois siècles» fut détrempée par les larmes des premiers chrétiens ; une terre qui est notre terre natale, à nous pauvres enfants de la croix ; parce que, voyez-vous, rien de grand, rien de généreux, rien d'immortel ne nourrit son cœur; parce que son âme est une lampe éteinte I
Puisque vous n'avez pas eu le bonheur de m'accompagner à Rome, je vais essayer, mon cher Edouard, de vous dépeindre ces vastes catacombes qui déjà ont tant inspiré de belles pages au génie et à la piété. Vous trouverez, j'en suis sûr, dans la série de lettres que je me propose de vous adresser à ce sujet, un nouvel aliment pour votre foi, déjà si vive, et un attrait magnétique qui charmera tout à la fois votre cœur et votre esprit.
Comptant sur votre indulgence, je ne chercherai pas à faire des phrases de rhétorique ; ma plume jettera sans prétention mes pensées sur ce papier, qui vous les transmettra toujours avec l'assurance de mon inaltérable amitié.
Le mot catacombe doit venir du grec KaTaxo(i.6yj, qui veut dire fosse profonde, excavation, souterrain, et cela, sans doute, parce que les cimetières de Rome sont creusés dans les profondeurs des carrières de pouzzolane. Le montagnard des Alpes donne, encore de nos jours, le nom de combe à certaines gorges qui rappellent assez bien l'entrée d'un souterrain (1).
Cependant l'histoire des premiers siècles de l'Eglise nous apprend que le nom de catacombes était exclusivement donné à une crypte de la voie Appienne, qui se voit encore aujourd'hui auprès de la basilique de Saint-Sébastien-hors-les-Murs, et qui est connue maintenant sous le nom de Platonia. Les corps des glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, qui furent cachés en ce
(t) Telles sont la Combe d'Enfer, près Martigny (Oclodurum) en Valais, et la Haute-Combe, près du lac du Bourget, qui donne son nom à la célèbre abbaye où étaient inhumés les ducs de Savoie.
SUR LES CATACOMBES ROMAINES. i i
lieu durant de longues années, contribuèrent puissamment à sa célébrité. Quoi qu'il en soit, l'usage ayant prévalu d'appeler catacombes tous les cimetières creusés par les premiers chrétiens dans le sol de la campagne romaine, nous nous conformerons à cet usage, et nous conserverons ce mot, qui prête tant à l'imagination et à la poésie.
Il ne faut pas confondre les catacombes avec ces excavations que les Romains appelaient latomiœ, arenariœ, carrières de pierre, carrières de sable. Ces dernières sont l'œuvre d'une main païenne, tandis que les chrétiens seuls ont -creusé les premières. Quelques archéologues du xvi° siècle furent les premiers qui émirent gratuitement l'opinion que les catacombes n'étaient autre chose que les latomies et les arénaires des païens; et depuis cette époque beaucoup d'autres ont répété la même assertion sans se donner la peine d'en rechercher les fondements. Mais le savant père Mardi i, de la compagnie de Jésus, a réfuté cette opinion, et Ta entièrement mise à néant en prouvant que les historiens de l'ancienne Rome, Tite-Live, Pline, Suétone, Tacite et tant d'autres, ont décrit les monuments de la capitale du monde, ont parlé des théâtres, des cirques, des aqueducs, des voies, des égouts, et ont passé sous silence la grande ville souterraine qui fait aujourd'hui l'étonnement et l'admiration de l'univers. Pourquoi ce silence étrange, si les catacombes leur étaient connues? De plus, le père Marchi démontre que, sur tant de milliers de tombes découvertes dans les catacombes, depuis trois siècles, on n'a pas rencontré une seule inscription dont le millésime soit antérieur à l'ère chrétienne : toutes les dates sont postérieures à la prédication de l'Evangile.
M. l'abbé Gaume, dans son ouvrage des Trots Rome, ajoute encore aux preuves historiques du père Marchi.
a Quel était le besoin des chrétiens persécutés , dit-il , sinon « de trouver un refuge contre les recherches passionnées de « leurs ennemis? Or, ce refuge, pouvaient-ils le trouver dans les
a arénaires ou les latomies païennes ? Les unes étaient encore « en pleine exploitation, les autres étaient peut-être abandonnées; ce mais toutes étaient connues des païens, qui les avaient ouvertes. « S'y établir d'une manière permanente, y placer leurs autels et ce leurs morts, n'était-ce pas, pour les chrétiens, se livrer, un ce peu plus tôt, un peu plus tard, à une mort certaine ? Chercher ce leurs victimes dans les seuls lieux capables de leur offrir une « retraite, n'était-ce pas la première pensée qui devait venir aux « persécuteurs?... Que, dans un premier moment de frayeur, les ce chrétiens , se trouvant pris au dépourvu, se soient réfugiés « passagèrement dans les cryptes païennes , cela est non-seulece ment possible, mais encore vraisemblable. De cette circonec stance, trop peu remarquée , est venue sans doute, en grande ce partie du moins, l'origine prétendue païenne des catacombes, ce En effet, l'étude attentive des lieux montre qu'à l'entrée des ce cimetières chrétiens se trouve assez souvent une arénaire ce païenne ou une latomie. Il est certain qu'ils ne pouvaient « mieux placer la porte de leurs cimetières. Telles sont les sice nuosités , l'étendue'et l'obscurité de ces carrières primitives, ce qu'il est facile de s'y égarer , et, à plus forte raison, d'y pra- « tiquer des ouvertures secrètes pour s'enfoncer dans les entrailles ce de la terre. Ces cavernes abandonnées leur offraient une autre ce utilité: ils pouvaient, sans se compromettre, y déposer les « matériaux provenant des premières galeries qu'ils creusaient ce à leur usage. »
Pour terminer cette discussion, je dirai, encore avec l'abbé Gaume, que les carrières païennes sont larges et spacieuses, ouvertes généralement à quelques pieds au-dessous du sol ; tandis que les cimetières chrétiens offrent, au contraire, des galeries basses, resserrées et s' enfonçant à une grande profondeur dans les entrailles de la terre.
Les arénaires ne servent pas toujours de vestibule aux catacombes. Quand le christianisme eut fait à Rome de nobles con-
quêtes, on vit les illustres matrones Priscilla, Cyriaca, Lucina ouvrir des cimetières dans l'enceinte de leurs somptueuses villas et s'empresser d'y donner la sépulture aux martyrs. On retrouve encore les entrées de ces catacombes au milieu des vignes et des champs abandonnés des environs de Rome ; les autres» au contraire, sont presque toutes sur le bord des voies consulaires. Le poëte Prudentius bit allusion aux catacombes qui s'ouvraient dans l'intérieur des propriétés particulières, quand il dit dans son hymne xi :
« Haud procul extremo culla ad pomœria vallo,
« Mersa lalebrosis crypta latet foveis; « Hujus in occultum gradibus via prona reflexis,
a Ire per anfraclus luce latente docet. »
Avant de vous faire descendre dans les catacombes, il faut, 6 mon cher Edouard 1 que je vous parle du sol dans lequel elles sont creusées.
Le terrain de la campagne romaine est un terrain de formation secondaire. Le tuf ou pierre volcanique en fait le caractère général ; il présente trois nuances bien distinctes : le tuf lithoïde, qui a la dureté du granit ; le tuf granulaire, qui se taille facilement, mais que le grand air décompose ; enfin la pouzzolane, qui est une roche sablonneuse dont les parties, privées de toute espèce de ciment, n'ont entre elles aucune cohésion. Gela posé, vous retiendrez bien que toutes les catacombes , à deux exceptions près (1), sont creusées dans le tuf granulaire. . Quelle est donc la forme des catacombes ? Celle d'une ville immense dont les maisons sont des tombeaux superposés, dont les rues droites, obliques, brisées, sinueuses, serpentent, se coupent et s'entrelacent à l'infini. Figurez-vous des labyrinthes souterrains, presque indescriptibles, dans lesquels cent chemins se croisent en
(1) Celles de Saint-Pontien, à Monte- Ver de, et celles de Saint-Jules, sur la voie Flaminienne.
« touche à une des extrémités longitudinales de la niche, c'est la « tête ; ces deux autres tas, plus petits encore et plus déprimés , « placés parallèlement un peu au-dessous, à droite et à gauche « du premier, ce sont les épaules ; ces deux autres, les genoux, ce Les longs ossements sont représentés par ces faibles traînées, <c dans lesquelles tous remarquez quelques interruptions. Ce « dernier calque de l'homme, cette forme si vague, si effacée, <& à peine empreinte sur une poussière à peu près impalpable, ce volatile, presque transparente , d'un blanc mat et incertain, « est ce qui donne le mieux quelque idée de ce que les anciens « appelaient une ombre. Si vous introduisez votre tête dans ce (c sépulcre pour mieux voir, prenez garde : ne remuez plus, ne « parlez pas, retenez votre respiration. Celte forme est plus frêle « que l'aile d'un papillon , plus prompte à s'évanouir que la a goutte de rosée suspendue à un brin d'herbe ; un peu d'air « agité par votre main, un souffle, un son deviennent ici des « agents puissants qui peuvent anéantir en une seconde ce que « dix-sept siècles, peut-être, de destruction ont épargné. Voyez, « vous venez de respirer, et la forme a disparu. Voilà la fin de « l'histoire de l'homme en ce monde ! »
Ce que vient de vous dire le savant abbé Gerbet, toute âme chrétienne, tout esprit sérieux le ressent, mon cher Edouard, en entrant pour la première fois dans ces sombres labyrinthes de la mort, en se penchant pour la première fois sur un sépulcre qui amis dix-sept cents ans à dévorer* sa proie. Je me souviens qu'en 1844 le gardien des catacombes de Sainte-Cyriaque, près le campo santo de Saint-Laurent-hors-les-Murs, ouvrit devant moi une de ces niches funèbres, et qu'à la vue du squelette qu'elle contenait j'éprouvai une de ces émotions solennelles et terribles qu'il est impossible d'exprimer. Je voulus poser ma main tremblante sur le crâne, et le crâne s'affaissa sous mes doigts, sans bruit,
(f) L'abbé Gerbet, Esquisse de Rome chrétienne, chap. III, p. 130 et 131.
comme une feuille de papier humide!. .. Je poussai un soupir, et le souffle de ma bouche souleva un flot de cette poussière humaine qui attendait paisiblement l'heure de* la résurrection au fond du sépulcre. Quelles réflexions salutaires le chrétien voyageur ne fait-il pas en parcourant, une torche à la main, les galeries étroites et pourtant si peuplées des catacombes !
Dans ces corridors mortuaires qui s'étendent et se croisent à l'infini, Pair est épais et lourd, et le terrain presque partout exempt d'humidité. De temps en temps l'espace s'élargit, et l'on respire plus à Taise en arrivant à clés carrefours, à des chambres sépulcrales, à des chapelles ou cubicula , qui conservent encore des peintures antiques et le soupirail carré qui faisait descendre un peu de la lumière du jour sur le tombeau du principal martyr. Ici, vous rencontrez un baptistère dont la source, préservée de tout usage profana, coule toujours pure comme la grâce dont elle est l'emblème ; là, vous reconnaissez le puits par lequel les chrétiens descendaient d'une carrière dans le cimetière creusé au* dessous. Partout vos yeux sont frappés par des inscriptions qui nous redisent la foi, l'espérance et la charité de nos pères.
catacombes sacrées, ô terre six millions de fois bénie par le sang des martyrs que vous avez bu et par les ossements des saints que vous avez dévorés ! que ma langue s'attache à mon palais et que mon bras droit se dessèche, si j'oublie jamais les larmes d'attendrissement que la foi et la piété m'ont fait répandre sur l'immortelle poussière de vos tombeaux !
i8 LES CATACOMBES ROMAINES.
Non loin des murs de Rome existe une autre ville,
Beaucoup plus vaste encore et pourtant plus tranquille ;
Une ville muette, aux carrefours déserts,
Qui n'offre aux yeux surpris que des tombeaux ouverts.
Elle n'a point de tours, de dômes, de murailles ;
La terre la recèle en ses sombres entrailles.
Nul rayon de soleil n'en réchauffe les toits ;
Nul char ne s'aventure en ses sentiers étroits;
Nul enfant ne s'amuse au milieu de ses rues,
Jadis par tant de peuple en tous sens parcourues;
Nulle voix, nul écho, nul murmure, nul bruit
Ne'troublent le sommeil et la paix de sa nuit;
Rien ne meut en son sein; rien n'éclaire son ombré.
Quoique les[habitants s'y pressent en grand nombre,
Sans flamme en ses foyers et sans onde en ses ports,
Cette étrange cité n'abrite que des morts 1
Mais ces morts ne sont point des cadavres vulgaires,
Cloués en des cercueils, avec quelques suaires;
De tous'ceux que lejglaive envoya dans ce lieu
Chacun fut un héros qui mourut pour son Dieu.
Ici, tout est célèbre; ici, tout parle à l'âme ;
Vestibule du Ciel, où n'entre rien d'infâme,
Ce souterrain sacré ne reçut que des os,
Marqués du sceau divin pour l'éternel repos.
Chaque tombe y redit un triomphe, une gloire,
Renferme des lauriers, raconte une victoire.
Ici, tout ce qui dort est déjà couronné;
Le vieillard décrépit et l'enfant nouveau-né,
Le jeune adolescent et la vierge timide,
Le lévite pieux, le pontife intrépide,
La veuve qui n'a plus ici-bas de soutien,
Le puissant sénateur et le soldat chrétien,
Et Tépouse et répoux, et la mère et la fille,
Et le frère et l'ami, l'orphelin sans famille,
Le pauvre qui mendie aux portes des palais,
Tous ont reçu la palme et reposent en paix !
Le champ de leurs combats fut l'arène sanglante;
La tenaille a mordu dans leur chair palpitante ;
Leur courage a vaincu toute espèce de maux,
La flamme, l'eau, le fer, la dent des animaux;
Rien ne put les troubler, menace ni promesse ;
Ils ont trouvé la force en leur propre faiblesse ;
Plus les tourments croissaient, plus s'embrasait leur cœur,
De chacun d'eux l'amour a su faire un vainqueur,
Des saints martyrs du Christ si tu veux voir les tombes, Voyageur, avec moi, descends aux Catacombes ; Prends en main ce flambeau pour éclairer tes pas, Et souviens-toi qu'ici tout chrétien parle bas.
Voici l'auguste seuil de la funèbre enceinte ;
Le sol que ton pied foule est une terre sainte.
Déjà la nécropole, ouverte devant toi,
Te montre les tombeaux que lui légua la foi.
Ton regard étonné lentement se promène
Sur ces trous que remplit une poussière humaine,
Ces étranges tiroirs, ces rayons longs et creux
Où la mort a rangé ses volumes nombreux.
L'un sur l'autre empilés, comme de lourdes gerbes
D'où la main retira les inutiles herbes,
Ces tombeaux du Seigneur sont la riche moisson ; ,
Les grands filets de Pierre ont pris tout ce poisson ;
C'est |e raisin cueilli dans les vignes nouvelles,
Leur sang sera le vin des demeures éternelles ;
20 les catacombes romaines.
Trois cents ans, les bourreaux ont foulé le pressoir Et rougi leurs pieds nus à ce rude devoir.
Maintenant que leur œuvre est à peu près complète, Que l'immense moisson par le glaive s'est faite, Les corps des saints martyrs, entassés en ces lieux, Attendent le grand jour pour s'envoler aux cieux. Le sépulcre a mangé leur mortelle dépouille, Leurs os sont comme un fer dévoré par la rouille ; Mais ces débris humains que l'œil ne peut sonder Ont un germe vivant que Dieu doit féconder ; A sa puissante voix, secouant leur poussière, Ils reprendront la vie et leur forme première ; L'auréole éclatante ornera leur beau front, Et de gloire, en ce jour, leurs corps se vêtiront !
Poursuivons, en marchant, nos saintes rêveries ; Avançons, voyageur!
De sombres galeries Déroulent devant nous leurs sentiers ténébreux; Se croisant en tous sens comnfe des fils entre eux ; Fuyant à droite, à gauche, en ligne qui se brise ; Confondant leurs tombeaux, comme dans la nuit grise Une vaste cité confond ses carrefours, Ses palais alignés, ses chemins et ses tours. Avançons, avançons à travers ce dédale, Effleurant du regard chaque funèbre dalle Où le nom d'un martyr, grossièrement tracé, Rappelle les douleurs, la gloire du passé.
La main du fossoyeur, en ces temps de carnage, Avait trop à creuser pour parfaire l'ouvrage ; Loculw, épitaphe étaient à l'unisson ; Sur la pierre souvent il n'écrivait qu'un nom, Ne gravait qu'une palme, une lettre, un symbole, Une ancre, un hpare, un cœur, un oiseau quis'envole :
C'était assez pour dire à ces chrétiens pieux Qu'un athlète nouveau reposait auprès d'eux, Que bientôt, comme lui, dépouillant cette vie, Ils s'en iraient au Ciel, leur commune patrie. Jeunes filles, vieillards, enfants même au berceau, Tous accouraient ici demander un tombeau, Tant chacun désirait de dormir en la terre Où dormaient ses amis, où sommeillait son père!
Laissons ces corridors aux trop nombreux détours, Ces sentiers infinis qui se croisent toujours, Et pénétrons ensemble en la crypte sacrée Qui présente à nos yeux sa caverneuse entrée. C'est là que les chrétiens, au grand jour des-douleurs, Venaient cacher leur front et mélanger leurs pleurs ; C'est là qu'à deux genoux, devant leur tombe prête, Us exerçaient leur cœur à braver la tempête, Qu'ils puisaient ce désir, ce mépris de la mort, Qui rendait chacun d'eux si courageux, si fort, Quand le fer des bourreaux, préludant au supplice, Epuisait des démons l'infernale malice.
C'est là que le pontife, au pied du saint autel, Leur distribuait le pain qui rend l'homme immortel ; Leur parlait si souvent des voluptés promises Aux âmes qu'à sa loi Dieu trouvera soumises, Lorsque la mort qui vient, comme arrive un voleur, Se sera brusquement introduite en leur cœur ; Leur dépeignait le ciel, terme du long voyage, Et, par des mots de feu, redoublait leur courage; C'est là qu'il recevait le serment des époux , C'est là que le pécheur tombait à ses genoux ; C'est là qu'il répandait l'eau sainte du baptême Sur le front de l'enfant et du païen lui-même.
Voici le monument du martyr glorieux
Où, jadis, chaque nuit, Dieu descendait des cieux ;
Sur ce tombeau s'offrait la victime mystique. Des pontifes romains voici la chaire antique, Simple siège de marbre où Ton ne voit point d'or, Et qui pourtant vaut plus qu'un immense trésor : Car, durant trois cents ans, le successeur de Pierre S'y tint pour gouverner Rome et l'Église entière. Que de martyrs ce siège a vu sur lui s'asseoir 1 Combien d'augustes mains y prirent l'encensoir! Quoiqu'il ne porte point une triple couronne, Contemple, ô voyageur, l'éclat qui l'environne ! L'astre du ciel n'a pas de rayons plus brillants, De feux plus variés ni plus étincelants.
Du Vatican moderne il est l'illustre base, Le plus ancien trésor, le plus précieux vase.' Salut, siège divin, racine du pouvoir, Siège pontifical que le temps a fait noir ; < Je te baise, en passant au milieu de ces tombes, Chaire qui fais l'orgueil des grandes Catacombes !
Au-dessus des tombeaux, formant un triple rang, Est l'urne des martyrs, le vase plein de sang ; Dans le ciment scellé par une main pieuse, Il est le vieux témoin de leur mort glorieuse ; C'est lui qui nous redit les combats des héros Dont ces lieux trois fois saints nous ont gardé les os. A côté, j'aperçois une lampe d'argile, Comme ce vase, antique et, comme lui, fragile. Jadis, cette humble lampe éclaira les chrétiens, Elle guida les pas de tous les morts anciens Dont tu viens aujourd'hui baiser l'auguste cendre. Souvent ces murs l'ont vue et monter et descendre, Scintiller et glisser, s'éteindre par moment, Puis soudain reparaître en son noir firmament. Qui pourrait nous conter les mystères étranges Que sa flamme entrevit? Qui ? sinon les saints anges!
Avant de t'en aller, regarde, voyageur, Entre mille tableaux, le portrait du Sauveur» Un artiste martyr a peint cette figure :
Reconnais les doux yeux, la blonde chevelure, Et tous les nobles traits de ce Mattre divin, Qui du Ciel par sa mort nous fraya le chemin. Tombe, tombe à genoux devant tant de merveilles.
Ici, Dieu parle au cœur encor plus qu'aux oreilles ;
L'âme y trouve le pain que sa bouche chérit,
Le pain du souvenir, le doux pain de l'esprit.
Ces profonds souterrains sont un vaste musée
Où la foi rajeunit une ferveur usée,
Où l'espoir et l'amour peuvent se méditer :
C'est là qu'il faut descendre afin de mieux monter !
Artistes qui rêvez la gloire et le génie,
Venez, venez sonder la poussière bénie
Que gardent ces tombeaux ignorés des humains ;
Ici, vous puiserez l'idée à pleines mains.
Plus votre œil fouillera dans ces cavernes sombres,
Plus la vive clarté jaillira de leurs ombres.
Ces lieux sont un Thabor, il est bon d'y rester ;
Le cœur qui les connaît ne les veut plus quitter !
BommAiBK*
Étendue de la Rome souterraine. — Entrée ordinaire des cimetières chrétiens sur les voies consulaires el triomphales. — Nom et position des différentes catacombes romaines. — Combien il en reste encore à découvrir. — Les catacombes forment une grande ligne de circonvallation dans laquelle le christianisme naissant renferme, pour l'assiéger, la capitale du paganisme.
Rome, le 29 décembre 1850.
J'ai essayé» dans ma dernière lettre, mon cher Edouard, de vous donner une idée de cette Rome cachée dans les entrailles de la terre, avec ses différents quartiers, désignés par des noms illustres ; avec ses nombreux habitants de tout âge, de tout sexe, de toute condition ; avec ses carrefours, ses églises, ses innombrables galeries étagéesles unes au-dessus des autres, jusqu'au nombre de quatre et même de cinq, tantôt basses et étroites, tantôt hautes et larges , tantôt courant en ligne droite, tantôt se courbant sur eHes-mêmes, fuyant dans tous les sens, se coupant, se mêlant, comme les allées d'un immense labyrinthe, et offrant partout des milliers de tombeaux ou loculi superposés. Maintenant je vous dirai un mot sur l'étendue de cette Rome, inconnue des païens, et qui fut le berceau du christianisme.
Suivant le calcul des hommes dont la vie se passe à l'explorer, cette ville souterraine, si toutes ses galeries étaient mises bout à bout , présenterait à l'œil étonné une rue de TROIS CENTS LIEUES de longueur, bordée de SIX MILLIONS de tombeaux (i).
(1) Le père Marchi, Monumenti primitivi délie arti crisiicme, etc., p. 90. Rome, 1844.
SUR LES CATAC0MBE8 ROMAINES. 25
Cette longueur vous surprend, mon cher Edouard ; mais lorsque vous saurez qu'il y a environ SOIXANTE catacombes ou cimetières souterrains autour de la ville éternelle, vous ne serez plus surpris de la vaste étendue de la nécropole chrétienne dont j'ai entrepris de vous raconter l'histoire (1).
C'est sur les voies consulaires, les voies militaires, les voies triomphales , qu'il faut ordinairement aller chercher l'entrée des catacombes. Les Romains, maîtres du monde, avaient bordé ces voies de tombeaux fastueux qui eussent encombré leur ville ; les chrétiens ouvrirent leurs catacombes au pied des mausolées et des colombaires, afin de pouvoir inhumer plus facilement leurs martyrs, égorgés hors des portes de la ville, et réunir avec moins de danger les fidèles pour la célébration des saints mystères. Ces voies, dont les dalles avaient été foulées par les héros du paganisme, devaient changer de gloire, comme Rome devait changer de maître, tout en restant la reine des nations.
Vers l'orient, est la voie triomphale. Sur ses bords se trouve le cimetière de Saint- Pierre ou la catacombe vaticane.
Un peu plus loin, sur la droite et fuyant vers l'occident, se déroule la voie Aurèlienne, qui compte quatre catacombes : celle de Saint-Calêpode , celle de Saint- Jules , celle des Saints Procès et Martinien 9 et celle dé Sainte- Agathe.
La voie de Porto, qui s'étend au sud-ouest, offre les catacombes de Saint-Félix y de Saint-Pontien , de Généreuse ad sextum Philippi du pape Saint-Jules.
Au midi et de l'autre côté du Tibre, la voie ftOstie présente les catacombes de Saint-Paul et de Sainte-Lucine , de Saint- Timothie, des Saints Félix , Adaucte et Commodilla, de Saint- Cyriaque et de Saint-Zènon ad Aquas Salvias.
Sur la voie Ardéatine sont les catacombes de Sainte-Pétro-
(\) Le père Marchi en nomme soixante dans l'ouvrage que nous venons de citer.
nille , de Sainte-Flavie-Domitille , des Saints Nérée et Achillée , de Saint-Damase et des Saints Marc et Marcellin , de Sainte- Balbine et de Saint-M arc, pape.
Voici la célèbre voie Appienne avec les catacombes de Saint Calixte, de Saint-Zèphirin, de Saint- Prétextât, de 5atnfe- Sotère, des 5atnt5 Eusèbe et Marcelle.
Au sud-est se montre la voie Latine ; elle garde les catacombes d'^pronten, des £atfifs Gordien et Epimaque, des Satnt* 5impïicien et Sertnh'en , et de Saint-Tertullien.
Sur la voie Lavicane sont les catacombes des 5at'nto Tiburce, Marcellin et Pierre, appelées aussi tnter duos /at*ro« ; de 5atnfe»- Hélène, des 5atnf5 Claude et Nico strate, de 5atnf-Ca*(tife et de Saint-Zotique.
La voie Tiburtine montre avec orgueil les catacombes de Saint-Laurent et de Sainte-Cyriaque.
Au nord -est, la voie N ornent ane est bordée des catacombes ad Nymphose de Saint- iVt'coméde, de 5amt-A^andre, des Saints Primus et Félicien , de Saint- Restitut , et de Sainte-jigrn&.
Un peu plus au nord, sur la voie Salaria-Nuova se trouvent les catacombes de Sainte-Priscille , de Saint-Sylvestre , de Sainte- Félicité et de Saint- Alexandre , des Saints Chrysante et Dàrie, de Novella , d'OsJnano , de Sainte-Hilarie et de*Saint-ï7ira$on.
La voie Salaria-Vecchia nous offre les catacombes du Coteaudu- Concombre et de Saint-Hermès.
Enfin, vers le nord-ouest, la voie Flaminienne conduit aux catacombes de Saint- Valentin ou de Saint- Jules, et de Théodora.
A cette nomenclature sacrée, j'ajouterai une parole du père Marchi : Il y a encore les trois quarts des catacombes à découvrir. Vous concevez à présent, mon cher Edouard, retendue de ces vastes cimetières que, durant trois siècles, les premiers chrétiens creusèrent secrètement dans les entrailles de la terre, et dans lesquels ils enfouirent tant de millions de martyrs. Les catacombes
formaient comme une grande ligne de circonvallation souterraine , dans laquelle le christianisme , plein de jeunesse et de courage, renfermait, pour l'assiéger, la capitale du paganisme, cette vieille Rome ruinée de vices et de débai^ches. Chacun de ces retranchements chrétiens se trouvait opposé à quelques monuments païens, bastions avancés de l'idolâtrie. Le tombeau de Saint-Pierre faisait face au cirque de Néron ; les catacombes de Saint-Calépode au Champ de Mars; la crypte de Saint-Paul à la pyramide de Cestius ; le cimetière de Saint-Valentin au mausolée d'Auguste ; le caveau de Sainte- Agnès au temple de Diane. D'un côté, Ton voyait la louve romaine et l'aigle des légions ; de l'autre, la colombe du Jourdain et l'agneau du Calvaire. Les travaux de ce siège, unique dans son genre, durèrent trois cents ans, et la croix finit par triompher; Constantin la planta pour toujours sur les débris fumants du Capitole. La Rome souterraine, passant des catacombes sur les sept collines, devait bientôt s'élancer à la conquête du monde, étonné de se trouver chrétien.
Avant de considérer les catacombes comme cimetières 9 comme églises et lieux de fefuge, comme musées chrétiens et comme lieux d'éludé et de prière , quatre points de vue sous lesquels je me propose de les examiner en détail avec vous, laissez-moi, mon cher Edouard, vous en faire l'histoire abrégée, depuis leur origine jusqu'à nos jours. C'est un tableau général que je vais vous tracer maintenant ; les épisodes les plus intéressants du grand combat des martyrs vous seront racontés plus tard.
Les bourreaux ont fini leur œuvre sanguinaire , Ils ont tendu la main et reçu leur salaire ; Maintenant les chrétiens travaillent à leur tour, Et, recueillant la chair qu'épargna le vautour , Vont d'un pas clandestin, à travers les ténèbres, Déposer les martyrs dans leurs antres funèbres.
A la pâle clarté du flambeau dé la nuit, Voyez-vous ce long char qui suit, presque sans bruit, Les sentiers détournés de l'immense campagne ? Attelé de deux bœufs, un homme l'accompagne, Le dirige en silence, et de son aiguillon Presse le pas trop lent des pères du sillon.
Où va-t-il donc ainsi ce birote rustique?
Son étrange retard, quelle cause l'explique ? Le soleil s'est éteint, déjà depuis longtemps ; L'air n'est point embaumé des brises du printemps ; Il fait froid. Qui traverse à cette heure les plaines, Sinon un paysan des campagnes romaines, Retenu dans la ville où l'avait appelé, Sans doute, ce jour-là, la vente de son blé ? Il retourne, à présent, à sa ferme ignorée, Remportant en son char quelque utile denrée.
Mais pourquoi ce silence, et pourquoi ces détours ? Pourquoi des grands chemins s'éloigne-t-il toujours? A-t-il peur près de Rome où tant de monde veille, Et dont la voix encore arrive à son oreille?
Non, cet homme n'est pas un humble campagnard.
Qui se trouve la nuit attardé par hasard ;
C'est un chrétien puissant, un saint lévite, un prêtre,
De l'Église de Dieu le pontife peut- être,
Qui, dans l'ombre cachant un visage suspect,
Conduit à l'arénaire, avec crainte et respect,
Un précieux trésor soustrait au Colisée,
Un martyr sur lequel la hache s'est brisée ;
Un enfant, une vierge, une femme, un vieillard,
Étranglés sous la dent de quelque léopard,
A demi dévorés par ces bêtes féroces
Qui des cruels Romains flattent les goûts atroces,
Lorsqu'à l'amphithéâtre, aux jardins de Néron,
Le César applaudit aux fureurs d'un lion.
Non, sa frayeur n'est pas une frayeur commune ;
Ce pauvre char contient une riche fortune,
Qu'on peut lui dérober. Aussi, comme ses yeux
Interrogent les bords du sentier ténébreux !
Ses bœufs, comme il les presse en leur marche tardive !
Comme, en tremblant , sa main les flatte et les active !
Ne crains rien, conducteur ; en son palais rentré , Le Philistin sommeille, et de ton char sacré Les anges du Seigneur favorisent la marche ; Du testament nouveau c'est lui qui porte l'arche !
Le voilà qui s'arrête au seuil d'un souterrain Où des chrétiens nombreux apparaissent soudain. On entoure le char, et d'une main avide, Avec un saint transport, promptement on le vide. Chargés de leur fardeau, les lévites joyeux S'enfoncent dans la crypte avec des chants pieux. Les fossoyeurs sont près de la tombe béante.
Avant de lui donner la victime sanglante, L'encens fume, et l'eau sainte arrose les parfums, Les linges destinés aux athlètes défunts.
Le corps est épongé par d'illustres matrones ; On le couvre de nard, de fleurs et de couronnes. La mère du martyr le presse entre ses bras; Son épouse lui dit un dernier mot tout bas; Son enfant de baisers et de larmes l'inonde, Mêlant à ses cheveux sa chevelure blonde : , Tel on voit un beau lis, par le vent incliné, Épancher ses parfums sur un gazon fané.
Aucun de ses parents sur lui ne s'apitoie :
Loin de là, chacun d'eux s'abandonne à la joie ; Tous convoitent le sort de ce cadavre ami, Dans la paix du Seigneur maintenant endormi; Et tandis que le prêtre achève sa prière, La main du fossoyeur scelle au tombeau la pierre.
En ton sépulcre étroit, refermé pour jamais; Sommeille, ô saint martyr, sommeille dans la paix t Qu'ai-je dit? Non, la couche où ta cendre repose Ne doit pas, pour toujours, ici-bas rester close ; Un jour vient où, vainqueur de la nuit du trépas, Plus heau, plus triomphant, tu ressusciteras. Ton sang, versé pour Dieu, t'a valu la victoire; Les bourreaux ont signé le brevet de ta gloire; Et le Seigneur te doit, pour ce noir loculus, Un superbe palais au séjour des élus !